Déferlement d’une catastrophe

À peine quelques années après la découverte, en 1981, d’un nouveau syndrome qui porterait sous peu le nom de sida, les scientifiques commençaient à se rendre compte que cette maladie allait atteindre un très grand nombre de personnes. En 1994, les estimations du nombre de personnes devenues séropositives s’élevaient à 40 millions. À ce moment-là, il n’existait aucun traitement efficace, et la possibilité de freiner la propagation du VIH et de stopper la vague de maladie et de mortalité déclenchée par le virus semblait inatteignable. 

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Dès 1996, des traitements efficaces ont toutefois fait leurs preuves dans des essais cliniques et sont devenus accessibles dans les pays à revenu élevé, et l’on a pu commencer à sauver des vies. Ce progrès a été rendu possible grâce à une immense initiative de recherche financée par le gouvernement américain sous l’égide des National Institutes of Health (NIH).

Au début des années 2000, le président George W. Bush a financé un programme appelé PEPFAR (President’s Emergency Plan for AIDS Relief). Ce programme permettait aux personnes de pays à faible revenu ou à revenu intermédiaire de se faire traiter. Plus tard, l’argent du PEPFAR était utilisé pour augmenter les occasions de dépistage du VIH, d’arrimage aux soins et de traitement. Les fonds octroyés par le gouvernement des États-Unis ont aidé à offrir un traitement contre le VIH à plus de 20 millions de personnes, et au moins 84 millions se sont fait tester pour le VIH grâce à ce même programme. Le monde semblait donc en voie de réduire la propagation du VIH grâce au déploiement de services de dépistage, de traitement et de prophylaxie pré-exposition (PrEP). 

Hélas, le gouvernement actuel des États-Unis a largement mis fin aux progrès de la lutte contre le VIH en coupant dans de nombreux programmes, puis en multipliant les directives chaotiques en matière de financement. Des milliers de personnes qui surveillaient l’aide internationale et les programmes liés au VIH ont perdu leur emploi. Selon les estimations, 270 000 personnes employées autrefois par le PEPFAR dans des pays à revenu faible ou intermédiaire qui jouaient un rôle crucial dans la lutte contre la pandémie de VIH se sont également trouvées sans travail.

Même si les législateur⋅trice⋅s américain⋅e⋅s ont récemment annulé certaines des coupures effectuées dans le budget du PEPFAR, le secteur VIH sait parfaitement que d’autres pourraient tomber à nouveau. Il est certain que toutes ces coupures et cette incertitude ont mis en péril toute possibilité de juguler la pandémie de VIH dans un proche avenir. 

En conséquence de cet abandon des populations vulnérables les plus à risque à l’égard du VIH, les progrès réalisés contre le virus seront perdus à l’échelle mondiale. Les prévisions sont très sombres. Selon les estimations issues d’une étude, 15 millions de décès évitables liés au VIH se produiront d’ici 2040, dont un grand nombre en Afrique subsaharienne. Selon une autre estimation, 14 millions d’enfants deviendront orphelin∙e∙s d’ici 2040. Enfin, les coupures et le chaos infligés au PEPFAR signifieront ultimement que 26 millions de personnes deviendront séropositives.

Il est probable que les progrès ont déjà subi de nombreux revers, et d’autres encore se produiront à court et à moyen terme. Selon une étude, entre quatre et 11 millions de nouvelles infections par le VIH sont prévues entre 2025 et 2030 à cause des coupures dans le financement. Et l’on pourrait déplorer trois millions de décès évitables parmi les personnes vivant avec le VIH durant cette même période, selon les estimations.

Ces chiffres sont énormes et difficiles à assimiler, mais il reste qu’ils laissent entrevoir une catastrophe pour des individus, des communautés et des pays. De nombreux pays ne peuvent dépenser les milliards que les États-Unis investissaient autrefois dans les programmes d’aide internationale. Chez les personnes qui suivaient auparavant un traitement contre le VIH mais qui n’y ont plus qu’un accès intermittent, voire aucun, des souches de VIH résistantes aux traitements risquent d’émerger. Lorsque ces souches se propageront au sein d’une ville, d’un pays ou d’une région, il sera difficile d’aider les gens à rester en santé et de freiner la propagation du VIH.

Le VIH n’est pas le seul domaine à encaisser des coups. Les efforts importants en cours pour juguler la tuberculose, la malaria et d’autres maladies seront tous affectés. Au mieux, ces coupures découlent d’un manque de discernement. Comme l’histoire du VIH, de la mpox et de la COVID-19 nous l’a révélé, les maladies infectieuses ne restent jamais dans un seul endroit.

Sciences en péril

L’administration américaine a également coupé énormément dans des programmes de recherche nationaux et internationaux. Un grand nombre de ceux-ci sont conçus pour aider des populations courant le risque de contracter le VIH et d’autres infections. Ces coupures finiront sans doute par faciliter la propagation des maladies infectieuses aux États-Unis. 

Les coupures dans le financement des initiatives scientifiques nuiront probablement aux études de recherche en cours et prévues sur la guérison du VIH et le traitement de nombreuses autres infections et maladies.

Ces coupures budgétaires s’accompagnent d’animosité à l’endroit de la communauté 2SLGBTQIA+ et des personnes de couleur et de mépris à l’égard de leurs besoins en matière de santé et de recherche. En même temps, des messages irrationnels coulent à flots à propos des vaccins et d’autres interventions, dont la capacité de réduire le risque de maladies et de sauver des vies est prouvée. C’est à se demander si des attitudes reléguées autrefois à l’époque médiévale n’ont pas ressuscité avec force. Notons aussi que les mesures de santé publique sont ignorées face à des campagnes de désinformation sur les médias sociaux.

Les ordonnateur·trice·s des coupures budgétaires ne semblent pas se soucier des méfaits qu’elles causent aux communautés vulnérables. Toutefois, comme nous l’avons mentionné, les maladies infectieuses restent rarement dans un seul endroit. À l’avenir, il est probable que des maladies anciennes resurgiront accompagnées de pathologies nouvelles aux États-Unis et ailleurs. Il s’ensuivra beaucoup de souffrance facilement évitable. Il est temps que d’autres pays à revenu élevé, comme le Canada, la Chine, le Japon, l’Australie, le Royaume-Uni et les nations de l’Union européenne montent au front pour revitaliser le combat international contre le sida.

Il ne fait pas de doute, le monde traverse une période difficile qui n’est pas près de se terminer. Les tensions entre divers pays et les guerres qui ne cessent de sévir feront en sorte que des fonds destinés aux économies civiles seront détournés à des fins militaires. La dégénérescence actuelle des États-Unis devrait apprendre une leçon à la population du Canada et d’autres pays, à savoir que la démocratie représentative est extrêmement fragile et a besoin d’être pansée. Nous encourageons les gens à contacter les représentant∙e∙s de leurs gouvernements local, provincial et national pour leur faire savoir qu’ils ont à cœur les politiques fondées sur la science, les soins de santé de qualité et l’humanité collective.

—Sean R. Hosein

RÉFÉRENCES :

  1. Bajaj SS. Trump blew up the global fight against AIDS. Can it recover? Nature. 2025 May;641(8061):22-25.
  2. Brink DT, Martin-Hughes R, Bowring AL et al. Impact of an international HIV funding crisis on HIV infections and mortality in low-income and middle-income countries: a modelling study. Lancet HIV. 2025 May;12(5):e346-e354.
  3. Brink DT, Martin-Hughes R, Bowring AL et al. Impact of an international HIV funding crisis on HIV infections and mortality in low-income and middle-income countries: a modelling study. Lancet HIV. 2025 May;12(5):e346-e354. 
  4. Hill A, Fairhead C, Manalu S et al. Could reduced dosing maintain more people on antiretrovirals after the sudden cuts in USAID funding? A crisis response. AIDS. 2025 Jun 1;39(7):F1-F4.
  5. Kozlov M. Judge rules against NIH grant cuts - and calls them discriminatory. Nature. 2025 Jun;642(8069):845-846. 
  6. Kozlov M. NIH grant cuts will axe clinical trials abroad - and could leave thousands without care. Nature. 2025 Jun;642(8067):279-280.