TraitementActualités
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janvier 2020 

Une étude trouve que la graisse s’accumule et que le muscle diminue avec le temps

À mesure que les gens vieillissent, ils perdent graduellement de la masse musculaire et accumulent habituellement de la masse grasse. Au fil des décennies, la perte de masse musculaire peut contribuer à la faiblesse et même à la fragilité. Chez les personnes séronégatives, la perte de masse musculaire commence lentement et tend à se produire après l’âge de 50 ans.

En ce qui concerne les personnes séropositives, les études sur les modifications de la composition corporelle, lesquelles se concentrent habituellement sur la quantité de graisse et/ou de muscle dans le corps, ont généralement été de relativement courte durée, la période de suivi ayant rarement dépassé les 96 semaines. Par contre, les effets réparateurs qu’exerce le traitement du VIH (TAR) sur le système immunitaire sont tellement profonds que les scientifiques s’attendent de plus en plus à voir de nombreuses personnes séropositives connaître une espérance de vie quasi normale. Il est donc important que les études sur les personnes séropositives reçoivent les fonds nécessaires pour se poursuivre encore de nombreuses années.

Une équipe de chercheurs de l’Université de Modène en Italie a collaboré avec des équipes au Canada, aux États-Unis et au Portugal pour analyser les changements survenus dans la composition corporelle d’utilisateurs du TAR au cours d’une décennie. Les chercheurs ont examiné des données recueillies auprès d’environ 2 600 personnes séropositives italiennes et ont constaté que la masse musculaire de leurs bras et de leurs jambes « avait diminué constamment ». Contrairement à ce qui a été rapporté au sujet des personnes séronégatives, les pertes de masse musculaire s’étaient même produites chez des personnes séropositives de moins de 50 ans. Des pertes musculaires étaient survenues chez les deux sexes.

Les chercheurs ont également constaté que les hommes et les femmes avaient accumulé de la graisse dans la poitrine, l’abdomen et les membres au cours de la même période.

L’augmentation du volume de graisse dans le corps peut accroître le risque de maladies cardiovasculaires, de diabète et d’autres problèmes.

Cette étude italienne sonne l’alarme en révélant qu’il se produit des tendances défavorables chez certaines personnes séropositives. Elle souligne aussi la nécessité d’interventions afin que les gains impressionnants réalisés sur le plan de la survie grâce au TAR ne soient pas perdus à cause d’affections médicales attribuables au surpoids et à l’excès de graisse.

Détails de l’étude

Les chercheurs ont commencé à recueillir des données auprès d’utilisateurs du TAR à Modène en 2004. Dans le cadre de cette étude, des techniciens ont effectué des radiographies à faible dose appelées DEXA (absorptiométrie à rayons X en double énergie) une ou deux fois par an pendant près de 10 ans.

Lors de leur admission à l’étude, les participants avaient le profil moyen suivant :

  • âge : 44 ans (90 % des participants avaient moins de 50 ans)
  • 1 759 hommes et 839 femmes
  • 76 % avaient une charge virale indétectable grâce au TAR
  • compte de CD4+ actuel : 530 cellules/mm3
  • compte de CD4+ inférieur à 200 cellules/mm3 à tout moment dans le passé : 50 % des participants
  • antécédents de perte de poids liée au sida : 5 % des hommes, 13 % des femmes
  • durée de l’utilisation du TAR : 9 ans
  • tous les participants étaient de race blanche
  • indice de masse corporelle (IMC) : 23 kg/m2
  • fumeurs actuels : 42 %
  • activité physique minime : 61 %

Les chercheurs ont recueilli des données pendant près de 10 ans, mais la plupart des personnes ont participé à l’étude pendant cinq ans.

Résultats

Voici les principaux résultats :

Masse musculaire

Au cours de l’étude, la quantité de tissu musculaire a diminué de façon constante chez les participants. Ce déclin s’est produit chez les deux sexes. Même si les pertes de masse musculaire ont été plus importantes chez les personnes de plus de 50 ans, il s’en est produit également chez des personnes de moins de 50 ans et même chez des personnes de moins de 35 ans dans certains cas. Comme la perte de tissu musculaire est inhabituelle chez les personnes séronégatives relativement jeunes, les chercheurs ont été frappés de constater ce problème chez de jeunes personnes séropositives qui étaient autrement en bonne santé.

En moyenne, les hommes ont perdu 322 grammes de muscle et les femmes 231 grammes de muscle chaque année.

Les facteurs associés à la perte de masse musculaire incluaient les suivants :

  • chez les femmes : le tabagisme et l’utilisation de la version plus ancienne du ténofovir (TDF, fumarate de ténofovir disoproxil)
  • chez les hommes : l’âge supérieur à 45 ans, les antécédents de perte de poids liée au sida et le fait d’avoir eu un compte de CD4+ inférieur à 200 cellules/mm3 à tout moment dans le passé

Masse grasse

Dans l’ensemble, les chercheurs ont trouvé que de nombreux participants ont pris de la graisse au cours de l’étude. De plus, « Ces augmentations de la masse grasse ont dépassé celles associées à l’amorce du TAR et se sont produites dans tous les groupes d’âge sans distinction par rapport à la classe de TAR ou au sexe », ont-ils souligné.

Chez les hommes qui y avaient recours, le traitement de remplacement de la testostérone ne semble pas avoir eu d’impact sur l’augmentation de la masse grasse.

Cette augmentation constante de la masse grasse fait écho aux résultats d’autres études.

Les facteurs associés à l’augmentation de la masse grasse incluaient les suivants :

  • chez les femmes : le fait d’être une femme augmentait la probabilité d’une prise de masse grasse
  • chez les hommes et les femmes : l’utilisation de TDF et d’inhibiteurs de l’intégrase, l’absence d’activité physique ou l’insuffisance de celle-ci et le fait d’avoir eu un compte de CD4+ inférieur à 200 cellules/mm3 à tout moment dans le passé

À retenir

1. Cette équipe italienne a conçu et mené une étude par observation. Les études de ce genre peuvent trouver des associations entre la prise d’un certain médicament ou d’une certaine classe de médicaments et des problèmes particuliers, en l’occurrence les changements dans la composition corporelle. Cependant, en raison de leurs limitations inhérentes, les études par observation ne peuvent jamais prouver ce que les chercheurs appellent les liens de « cause à effet ». Dans ce cas particulier, une étude par observation ne peut pas prouver que l’exposition à TDF et/ou aux inhibiteurs de l’intégrase a causé une augmentation de la masse grasse.

2. Les raisons à l’origine de l’utilisation de TDF et/ou d’inhibiteurs de l’intégrase n’étaient pas claires. Comme ces raisons ne sont pas connues, le choix des régimes et des personnes désignées pour les recevoir n’a pas été fait au hasard. Ainsi, il est possible que des facteurs non mesurés aient poussé certaines personnes à utiliser des médicaments ou des classes de médicaments particuliers. Ces facteurs non mesurés auraient pu amener les chercheurs à tirer par inadvertance des conclusions faussées par rapport à TDF et aux inhibiteurs de l’intégrase. Pour cette raison, nous encourageons nos lecteurs à considérer les conclusions se rapportant à ces médicaments dans cette étude avec beaucoup de prudence. D’autres rapports dans ce numéro de TraitementActualités aborderont la question des médicaments anti-VIH et de la prise de poids.

3. Il existe de nombreux médicaments n’ayant aucun lien avec le traitement du VIH qui peuvent causer la prise de poids (habituellement sous forme de graisse). Les chercheurs n’ont tenu compte d’aucun de ces médicaments en analysant les données. Cette omission est potentiellement une autre question qui porte à confusion. Nous parlerons davantage de ces autres médicaments plus loin dans ce numéro de TraitementActualités.

4. Cette étude italienne avait ses forces : elle a suivi les participants sur une longue période et incluait un grand nombre de femmes. Une autre force réside dans l’utilisation de mesures objectives de la composition corporelle, soit les examens DEXA effectués dans un centre clinique. De plus, les chercheurs italiens ont suivi les participants pour une période plus longue que ce qui se fait habituellement dans les études sur la composition corporelle et l’infection au VIH. Il est donc probable que les résultats globaux observés dans l’étude italienne, soit la baisse constante de la masse musculaire et l’augmentation de la masse grasse, se produisent jusqu’à un certain degré au sein d’autres populations de personnes séropositives.

5. L’importance de la présente étude réside dans l’alarme qu’elle sonne : de façon semblable aux personnes séronégatives vieillissantes, ce grand groupe de personnes séropositives (2 600) exhibe des tendances troublantes caractérisées par la perte de muscle et la prise de graisse, mais ces problèmes semblent se produire dès un âge plus jeune et inattendu. Si ces changements dans la composition corporelle devaient se maintenir, il pourrait y avoir des problèmes à l’horizon.

Que faire à propos du vieillissement?

Si nous souhaitons réaliser pleinement les bienfaits du TAR pour la prolongation de la vie, il faudra porter attention à ce que nous considérons couramment comme des affections du vieillissement. Cela veut dire que les patients devront s’engager à travailler dur pour maintenir une bonne santé en suivant les conseils de leurs professionnels de la santé. Ces efforts donneront vraisemblablement lieu à une meilleure qualité de vie parce que l’apparition des affections liées à l’âge (maladies cardiovasculaires, prédiabète, diabète, fragilité, etc.) sera retardée et leurs conséquences minimisées. Même si les participants ne pouvaient pas contrôler certains facteurs associés aux tendances observées dans cette étude, tels les antécédents de faibles comptes de cellules CD4+, ils pouvaient en contrôler d’autres. Rappelons à ce propos que près de 40 % des participants fumaient et que près de 60 % d’entre eux ne faisaient pas d’exercice régulièrement. Ces deux comportements peuvent avoir un impact énorme sur l’état de santé général, l’humeur, la qualité de vie et les risques d’AVC, de crise cardiaque et de cancer, entre autres. Les résultats de cette étude constituent un appel à l’action.

—Sean R. Hosein

RÉFÉRENCES :

  1. Debroy P, Sim M, Erlandson KM, et al. Progressive increases in fat mass occur in adults living with HIV on antiretroviral therapy, but patterns differ by sex and anatomic depot. Journal of Antimicrobial Chemotherapy. 2019 Apr 1;74(4):1028-1034.
  2. Debroy P, Lake JE, Sim M, et al. Lean mass declines consistently over 10 years in people living with HIV on antiretroviral therapy, with patterns differing by sex. Antiviral Therapy. 2019;24(5):383-387.