Nouvelles CATIE

5 février 2019 

Désimplifier les régimes à comprimé unique pour le traitement du VIH

  • Une clinique VIH à Calgary a offert aux patients un régime médicamenteux moins cher comportant plus d’un comprimé.
  • Plus de la moitié des participants a choisi de changer et a atteint de hauts taux de suppression virale.
  • La clinique a réduit les coûts des médicaments de 16 % en 2017 et prévoit des économies de 3 millions de $ en 2018.

Vers la fin des années 80, les premières formulations des médicaments pour le VIH nécessitaient de prendre des comprimés fréquemment, voire aux quatre heures. Entre le milieu et la fin des années 90, lorsqu’un traitement combiné efficace (TAR) a été rendu disponible, la prise de comprimés est devenue moins fréquente, habituellement à raison de trois fois par jour. Toutefois, les personnes vivant avec le VIH devaient souvent avaler beaucoup de médicaments chaque fois.

Il y a environ dix ans, les sociétés pharmaceutiques ont commencé à mettre des régimes entiers dans un seul comprimé (régimes à comprimé unique) qui pouvait être pris une fois par jour. Les services de marketing de ces compagnies ont mis de l’avant la « simplification » que de tels régimes à comprimé unique pouvaient apporter aux patients. Aujourd’hui, les régimes à comprimé unique sont largement utilisés comme traitement de première intention, voire de seconde intention, puisqu’ils simplifient la posologie et diminuent le nombre de comprimés que le patient doit prendre. Les dernières versions des régimes à comprimé unique sont aussi généralement très bien tolérées.

Croissance, argent et coûts des médicaments

Au lendemain de la crise économique de 2008, le taux de croissance économique au Canada et dans d’autres pays à revenu élevé a généralement chuté et les gouvernements ont perçu moins de revenus. Parmi les réponses politiques concernant la crise économique, plusieurs gouvernements ont choisi l’imposition de programmes d’austérité. Ainsi, les dépenses du gouvernement pour les soins de santé et les autres services nécessaires sont restreintes par rapport aux décennies précédentes lorsque les taux de croissance économique étaient plus forts et que l’inégalité était moins proéminente. Un service important fourni par de nombreux gouvernements dans les pays à revenu élevé est l’accès subventionné aux médicaments pour les affections catastrophiques comme le cancer, le virus de l’hépatite C et l’infection par le VIH. Ce faisant, le coût des médicaments associés à ces affections et à d’autres a tendance à inquiéter les décideurs politiques, les hôpitaux, les cliniques et les ministères de la Santé.

Plusieurs mesures ont été prises dans le monde pour aider à réduire le fardeau du prix des médicaments anti-VIH pour les payeurs, comme suit :

  • Les pays à revenu faible et intermédiaire achètent généralement des formulations génériques.
  • Dans certains pays, en particulier dans le sud de l’Europe, certaines cliniques privilégient l’utilisation de la monothérapie ou de la bithérapie fonctionnelle chez les personnes dont la charge virale est supprimée avec des associations telles que le darunavir (Prezista) + une faible dose de ritonavir ou d’atazanavir (Reyataz) + une faible dose de ritonavir avec ou sans addition de 3TC (lamivudine).
  • Les provinces et les territoires du Canada négocient avec les sociétés pharmaceutiques au sujet du prix des nouveaux médicaments contre le VIH et de nombreuses autres affections. Malgré ces négociations, les prix qui en résultent représentent encore une somme importante dans les budgets de la santé des provinces et des territoires. En conséquence, certaines cliniques de traitement du VIH s’efforcent toujours de réduire davantage le coût des médicaments.

Désimplification

La Southern Alberta Clinic (SAC) à Calgary offre des soins et des traitements à la majorité des personnes vivant avec le VIH dans cette région. Les chercheurs de la SAC ont modélisé les conséquences qu’ils appellent la « désimplification », concept qu’ils définissent comme « passer d’une formulation à un comprimé unique à une formulation comprenant deux comprimés ou plus du même médicament avec un ou plusieurs médicaments génériques… »

Après avoir questionné les médecins et les participants de la SAC au sujet de la désimplification du traitement du VIH, les chercheurs de la SAC ont commencé ce qu’ils appelaient un « programme de déploiement souple de la désimplification volontaire ». Ainsi, les participants ont eu le choix de procéder à la désimplification. Les chercheurs se sont concentrés sur un régime à comprimé unique en particulier — Triumeq —, lequel contient les médicaments suivants : dolutégravir + abacavir + 3TC. Ils ont choisi Triumeq parce qu’il était largement utilisé dans leur clinique et qu’il est relativement facile à désimplifier, puisque les versions génériques abacavir + 3TC sont disponibles au Canada depuis plusieurs années.

Les chercheurs ont offert aux participants qui soit prenaient Triumeq, soit commençaient le TAR avec Triumeq l’option de l’un de ces régimes :

  • continuer de prendre Triumeq (un comprimé une fois par jour).
  • désimplification — un comprimé contenant du dolutégravir (Tivicay) et un comprimé contenant l’abacavir + 3TC génériques, les deux comprimés étant pris une fois par jour.

Le déploiement a commencé en novembre 2016 et les données ont été recueillies jusqu’au 1er avril 2018.

Les participants ont été informés de la différence de prix entre les deux régimes et pouvaient librement choisir l’un des régimes. De plus, si un participant décidait plus tard de changer d’avis, il lui était permis de retourner à Triumeq (si son régime initial était Triumeq).

Il est important de noter que les chercheurs ont déclaré que le patient ainsi que son pharmacien et son médecin devaient tous convenir que le changement de traitement ou l’initiation d’un traitement désimplifié était approprié pour le patient. Les chercheurs ont déclaré : « Aucune ressource, aucune incitation ou aucun remboursement supplémentaire n’a été offert aux participants, médecins, pharmaciens, avant ou après le programme. »

Résultats

Les chercheurs ont approché différents groupes de participants au sujet de la désimplification :

  • 321 participants qui prenaient déjà Triumeq. Parmi ces personnes, 55 % (177 personnes) ont accepté de désimplifier leur régime.
  • 67 participants qui commençaient le TAR avec Triumeq. Parmi ces personnes, 63 % ont choisi un régime désimplifié.
  • 41 participants qui prenaient des régimes à comprimés multiples (habituellement basés sur des inhibiteurs protéase). La totalité de ces participants a choisi de changer pour un régime désimplifié.

Qui a changé de régime?

Selon les chercheurs, les participants qui ont choisi de simplifier leur schéma thérapeutique étaient « plus susceptibles d’être des hommes, d’être plus âgés, caucasiens, gais ou bisexuels et vivant depuis plus longtemps avec le VIH » que les participants ayant rejeté la simplification.

Pourquoi certaines personnes n’ont-elles pas adopté la désimplification?

Un total de 144 personnes ont choisi de ne pas désimplifier leur régime, la raison la plus fréquente (86 %) étant une préférence pour le régime à comprimé unique. Selon les chercheurs, les participants qui ont décliné la désimplification « étaient principalement des femmes, des jeunes, des personnes de couleur, avaient moins d’années d’études et étaient plus susceptibles d’être hétérosexuels » en comparaison avec les gens qui ont changé de régime.

Contrôle virologique

Durant l’étude, 3,4 % des participants qui prenaient Triumeq ont développé des charges virales de plus de 500 copies/ml. Par ailleurs, deux participants qui ont commencé le TAR avec Triumeq n’ont jamais atteint la suppression virale. En revanche, parmi les personnes qui ont changé de traitement ou qui ont commencé le TAR avec un régime simplifié, seul 1,2 % avaient une charge virale supérieure à 500 copies/ml trois mois après le début de leur traitement.

Argent économisé

En 2017, les chercheurs ont découvert que le fait de passer à un régime désimplifié entraînait une baisse de 16 % des coûts des médicaments pour la SAC. La clinique prévoit de nouvelles économies en 2018 à mesure que le processus de désimplification se poursuit et comptent ainsi épargner 3 millions de dollars.

À garder en tête

Selon l’équipe de recherche, les participants qui ont décidé de conserver leur traitement avec Triumeq ou qui l’ont commencé avec ce médicament « accordaient de l’importance à la commodité des régimes à comprimé unique ».

Atteindre et maintenir une charge virale indétectable est le principal objectif des soins et traitements pour le VIH aujourd’hui. Les chercheurs étaient heureux de voir que la vaste majorité des participants prenant un régime désimplifié atteignent ou maintiennent une charge virale supprimée.

Développement des médicaments dans le secteur privé

Les sociétés pharmaceutiques, comme toutes les sociétés, sont par nature axées sur les profits. Elles se développeront dans les domaines thérapeutiques où leurs bénéfices sont élevés et évitent d’investir dans des domaines thérapeutiques où les bénéfices sont probablement faibles. Un exemple de cette stratégie est que davantage de sociétés pharmaceutiques investissent dans le développement et la commercialisation de nouveaux médicaments anticancéreux. Le prix de certains des médicaments anticancéreux les plus récents peut varier de 100 000 $ US à 500 000 $ US par personne et par an. Le domaine des antibiotiques constitue un autre exemple. La plupart des antibiotiques couramment utilisés actuellement sont des médicaments génériques et aucun investissement privé à grande échelle n’a été consenti pour la découverte et le développement de nombreux nouveaux antibiotiques, contrairement à la mise au point de nouveaux médicaments anticancéreux. Tout nouvel antibiotique mis au point devrait faire concurrence aux formulations génériques moins chères. En outre, les antibiotiques ne sont généralement utilisés que pour une courte période et les médecins peuvent réserver l’utilisation de nouveaux antibiotiques aux personnes très malades. Tous ces facteurs affectent les entreprises à but lucratif, qui les considèrent comme un frein à l’investissement dans le développement de médicaments antibiotiques.

Dans le domaine du traitement du VIH, les principales entreprises sont Gilead Sciences, Merck et ViiV. Elles poursuivent leurs recherches sur de nouveaux médicaments et de nouvelles formulations (à action prolongée) pour le traitement du VIH et s’attendent à ce que de nouveaux médicaments soient approuvés au cours des prochaines années. Cependant, ces sociétés (et d’autres) seront probablement sous pression pour maintenir les prix des nouveaux médicaments dans une fourchette durable pour les départements et les ministères de la Santé.

Ressources

La désimplification du traitement du VIH deviendra-t-elle pratique courante dans les pays à revenu élevé? — Nouvelles CATIE

—Sean R. Hosein

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