Vision positive

Printemps 2020 

Nouvelles du front : Victoria Cool Aid Society

Pour bien des gens, le VIH s’accompagne de bien d’autres épreuves. Puisqu’il peut être laborieux de localiser les services en matière d’accès au logement, d’emploi, de soins de santé et de réduction des méfaits, certains organismes les rassemblent tous sous un même toit. Jennifer McPhee nous présente la Victoria Cool Aid Society en Colombie-Britannique qui fait justement cela.

Au Canada, les personnes sans abri ou celles qui connaissent des problèmes de santé mentale ou celles qui consomment des drogues injectables sont particulièrement touchées par le VIH. La Victoria Cool Aid Society, un organisme caritatif situé au centre-ville de Victoria, répond depuis longtemps à ces réalités complexes en offrant une gamme complète de services intégrés aux personnes qui en ont le plus besoin. L’Association canadienne des centres de santé communautaire a récemment reconnu les réalisations innovatrices de Cool Aid en lui décernant l’un de ses prix en changements transformateurs 2019. Cette récompense souligne le leadership et l’innovation dont Cool Aid fait preuve en matière d’intégration de programmes, de services et de défense des droits qui répondent à l’intersectionnalité du logement et de la santé.

Garrett Gordon, 52 ans, est un client de longue date de Cool Aid. Jusqu’à il y a cinq ans, il « souffrait d’une mauvaise dépendance aux drogues et à l’alcool » et vivait la plupart du temps dans la rue. Il s’arrêtait pour y chercher ses médicaments contre le VIH et des aiguilles stériles ou manger au AVI Health and Community Services dans le cadre de leur programme de repas, situé dans le même bâtiment. Depuis qu’il a arrêté de consommer de l’alcool et des drogues, il est devenu un client régulier des programmes de soutien et de vie saine de Cool Aid. Lorsque nous l’avons contacté par téléphone dans la maison mobile où il habite désormais, il s’est excusé d’avoir mis du temps à répondre et nous a expliqué qu’il n’avait pas entendu le téléphone sonner parce qu’il était en train de se faire un frappé. « C’est un mélange de bleuets, de canneberges, de graines de citrouille, de chou frisé et de curcuma — bref, que des bons trucs, quoi », dit-il.

Cool Aid a été créé en 1968, et son objectif principal à l’époque était de fournir un refuge d’urgence à de jeunes nomades voyageant au Canada. L’organisme a été constitué sous le nom de Victoria Cool Aid Society en 1976 plusieurs années après l’ouverture de la Cool Aid Free Medical Clinic. Il a ensuite établi les premiers logements supervisés de la Colombie-Britannique en 1991, et a été un pionnier en matière de réduction des méfaits. Il s’agit maintenant d’une approche largement reconnue fondée sur des données probantes qui cherche à réduire les risques et les méfaits associés à la consommation de substances sans prêcher l’abstinence ou même l’exiger.

Aujourd’hui, des centaines d’employés de Cool Aid travaillent à Victoria, à Saanich et à Langford et fournissent des logements, des refuges, des soins de santé et autres services aux personnes les plus vulnérables de Victoria. Cool Aid exploite actuellement 14 immeubles de logements supervisés ainsi que trois grands refuges qui offrent un lien essentiel à un vaste éventail de services aux personnes sans-abri. Ces services incluent : des compléments au loyer, un contact avec le propriétaire, une clinique de soins dentaires, un service de main-d’œuvre occasionnelle, des loisirs sains et d’autres services communautaires comme la désintoxication.

À l’image de Gordon, de nombreuses personnes vivant avec le VIH apprennent à connaître Cool Aid par l’intermédiaire de son centre de santé communautaire, conçu pour faciliter l’arrimage aux soins de santé des personnes marginalisées. L’un des aspects remarquables de Cool Aid est son approche en matière de prestation de soins liés au VIH dans le contexte de soins de santé primaires. Les médecins de famille de la clinique s’y connaissent bien en gestion du VIH et en traitement par agonistes opioïdes. Les personnes vivant avec le VIH peuvent donc consulter leur médecin de famille que ce soit au sujet d’une foulure de cheville ou d’une question liée au VIH ou à la consommation de substances.

Une fois qu’une personne devient patiente de la clinique, elle bénéficie d’un accès gratuit à une équipe multidisciplinaire qui compte aussi des infirmières praticiennes, des infirmières cliniques, des conseillers en santé mentale et en dépendances, des diététistes, des pharmaciens et un acupuncteur. Étant donné que ces professionnels sont impliqués dans les soins liés au VIH, ils intègrent le fait qu’une personne vit avec le VIH aux différents aspects de sa santé. Ainsi, si les médecins de famille ou les conseillers de la clinique trouvent que le VIH ou les problèmes de santé mentale de la personne deviennent trop complexes à gérer, ils dirigent alors le patient vers un psychiatre ou un spécialiste des maladies infectieuses qui offrent des consultations sur place. Un autre service est la livraison gratuite de médicaments, faite en personne par le pharmacien.

Le personnel de Cool Aid n’attend pas que les gens ayant besoin de leur soutien viennent leur rendre visite; ils sortent les chercher. En effet, le travail de proximité, l’éducation et la défense des droits sont tous des aspects importants du travail de l’équipe. Les membres du personnel organisent régulièrement des cliniques dans des refuges et des logements supervisés de Cool Aid et collaborent avec d’autres agences afin d’offrir un dépistage gratuit du VIH dans un parc local réputé pour la drague et les brèves rencontres. Le personnel s’associe fréquemment avec AVI Health and Community Services — l’organisme de lutte contre le VIH le plus grand localement qui est situé dans le même bâtiment — afin d’offrir des programmes conjoints, y compris un groupe de soutien hebdomadaire lié au VIH. « Ici, nous sommes toujours en train de monter et de descendre l’escalier, car nous travaillons ensemble, et ça, c’est vraiment super », dit la chef des infirmières cliniques, Anne Drost.

Selon les principes de la réduction des méfaits, la clinique et le personnel s’efforcent de rencontrer les clients là où ils en sont, et ce, sans porter de jugement. « Ça veut dire qu’il nous arrive de fournir des aiguilles stériles ou des pipes à crack neuves afin de prévenir la transmission de maladies », dit Anne Drost. « Ou bien aussi d’apprendre à quelqu’un à s’injecter de façon sécuritaire. On peut l’aider à arrêter de fumer ou à être plus actif physiquement. Et on aide les gens qui souhaitent suivre un traitement de toxicomanie à remplir tous les papiers nécessaires ». Cette approche réduit le sentiment hostile des clients et favorise leur coopération, ce qui entraîne des relations plus sincères. « Les gens se sentent à l’aise de poser des questions et de vous dire comment ils vont, et on peut alors formuler un plan réaliste et réalisable pour aborder une préoccupation en particulier », dit-elle. « Si un client se sent déprimé et submergé, l’objectif fixé peut être de faire la vaisselle le lendemain ».

L’équipe complète de soins de santé a également accès au dossier médical électronique de chaque patient, alors celui-ci n’a pas besoin de raconter à nouveau sa vie lorsqu’il consulte un nouveau membre de l’équipe. Ce système facilite le travail collaboratif en matière de soins de santé, dit Anne Drost. Par exemple, une infirmière chargée de traiter quelqu’un qui a la jambe cassée pourrait apprendre qu’il a cessé de suivre son traitement du VIH, et appeler alors un médecin afin de discuter de la possibilité de suivre le traitement à nouveau. Ou un pharmacien pourrait remarquer qu’un client régulier qui vient chercher ses médicaments a mauvaise mine et demander alors à une infirmière de l’examiner.

Anne Drost connaît le nom de presque tous les patients de la clinique qui vivent avec le VIH par cœur et il y en a 230. “ La création de liens est essentielle, dit-elle. Je sais ce qui se passe dans leur vie. Je suis au courant si quelqu’un vit dans la rue, vient de se marier ou de perdre son chien ». Beaucoup de clients séropositifs de Cool Aid sont des aînés et des survivants de longue date (le plus âgé a plus de 90 ans) qui sont aux prises avec des affections typiques liées au vieillissement comme le diabète, la maladie cardiovasculaire et l’arthrite. Les patients nouvellement diagnostiqués sont principalement de jeunes hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes. « C’est une question sur laquelle il faut se pencher en tant que société », dit Anne Drost. Pour ce faire, les infirmières de Cool Aid ont créé un programme de PrEP à la clinique qui permet aux couples sérodifférents et aux hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes de recevoir une ordonnance de médicaments gratuits pour le médicament de prévention du VIH.

Le centre de santé est aussi à la tête de services d’appui en ressources, éducation, emploi et soutien (REES) et du centre communautaire du centre-ville. Situé dans un bâtiment distinct, le REES offre des services d’information et de soutien aux personnes aux prises avec des troubles de santé mentale et de dépendances, un accès à une agence de placement et de l’aide pour une multitude de tâches comme faire sa déclaration de revenus ou remplir un formulaire d’invalidité. Les activités proposées gratuitement par le centre communautaire du centre-ville sont axées sur une vie saine, la promotion de la santé et la diversité sociale, dont des cours de cuisine et un programme de marche et de course à pied « où chaque pas compte » et auquel Gordon participe. Il dit que désormais il compte sur Cool Aid pour tout, que ce soit un soutien affectif quotidien ou des soins dentaires. « Il s’agit d’un endroit vraiment polyvalent, dit-il. Je leur tire mon chapeau ».

Jennifer McPhee est une auteure de Toronto qui collabore régulièrement à Vision positive.