Nouvelles CATIE

25 février 2020 

L’aménorrhée est associée aux pertes osseuses chez les femmes séropositives

  • La cessation prématurée des menstruations se produit chez certaines femmes vivant avec le VIH
  • Une étude menée à Vancouver a souligné la consommation d’opioïdes et de tabac comme facteurs de risque pertinents
  • Cette affection peut contribuer à l’amincissement des os et au risque de fractures

Des chercheurs à l’Université de la Colombie-Britannique et à la clinique Oak Tree de Vancouver ont collaboré à une étude pour explorer la question de la cessation prématurée des menstruations durant les années de fécondité, une affection appelée aménorrhée. Les chercheurs y ont inscrit des femmes séropositives et des femmes séronégatives de milieux socioculturels semblables. Les chercheurs ont défini ainsi l’aménorrhée : absence antérieure ou actuelle de règles pendant plus d’un an se produisant avant l’âge de 45 ans et n’ayant pas de rapport avec la grossesse, l’allaitement, la chirurgie ou la prise de contraceptifs hormonaux. Notons que l’aménorrhée est différente de la ménopause.

Les chercheurs ont recueilli et analysé des données se rapportant à 258 femmes. Ils ont trouvé que l’aménorrhée prolongée s’était produite chez 21 % des femmes séropositives et 9 % des femmes séronégatives. De plus, ils ont constaté un lien entre l’aménorrhée et une réduction significative de la densité osseuse des hanches. Les chercheurs ont donc conclu que l’aménorrhée prolongée s’ajoutait aux facteurs de risque d’ostéoporose chez les femmes séropositives. Ces résultats ont incité l’équipe à formuler des recommandations sur la réduction du risque d’aménorrhée dans cette population.

Détails de l’étude

Les chercheurs ont recruté 129 femmes séropositives et 129 femmes séronégatives pour cette étude. Toutes les participantes étaient des adultes et ont rempli des questionnaires détaillés sur leur cycle menstruel, leur santé osseuse et d’autres sujets. Elles ont également subi une radiographie de faible dose (DEXA) afin que l’on puisse évaluer leur densité osseuse.

Les femmes avaient le profil moyen suivant au moment de leur admission à l’étude :

  • âge : 45 ans
  • principaux groupes ethnoraciaux : Blanches – 56 %; Autochtones – 9 %; Africaines/Caraïbéennes/Noires – 9 %; Asiatiques de l’Est – 7 %; Asiatiques du Sud – 5 %
  • co-infection au virus de l’hépatite C (VHC) : 23 %
  • supplémentation en calcium en cours : 23 %
  • supplémentation en vitamine D en cours : 34 %
  • tabagisme antérieur ou actuel : 50 %
  • consommation antérieure ou actuelle d’alcool : 38 %
  • consommation antérieure ou actuelle d’opioïdes : 21 %

Mesures spécifiques au VIH :

  • proportion ayant une charge virale indétectable (moins de 40 copies/ml) : 78 %
  • compte de cellules CD4+ actuel : 560 cellules/mm3
  • compte de cellules CD4+ le plus faible depuis toujours : 180 cellules/mm3
  • utilisation antérieure du ténofovir DF : 80 %

À propos de l’aménorrhée

Il existe deux catégories principales d’aménorrhée :

  • aménorrhée primaire : état d’une jeune fille qui n’a pas encore commencé à avoir ses règles
  • aménorrhée secondaire : absence de règles chez des filles ou des femmes qui en ont déjà eues dans le passé

Les chercheurs de Vancouver se sont concentrés sur l’aménorrhée secondaire, que nous appelons simplement aménorrhée dans ce bulletin de Nouvelles CATIE.

Résultats : aménorrhée

Résultats clés :

  • L’aménorrhée était significativement plus courante chez les femmes séropositives (21 %) que chez les femmes séronégatives (9 %).
  • En moyenne, l’aménorrhée s’était produite pour la première fois lorsque les participantes avaient 26 ans.
  • Les femmes séropositives étaient plus susceptibles d’avoir les os plus minces que les femmes séronégatives.
  • La densité osseuse des hanches était réduite chez toutes les femmes souffrant d’aménorrhée, peu importe leur statut par rapport au VIH. Notons cependant que la densité osseuse des hanches était plus faible encore chez les femmes séropositives souffrant d’aménorrhée, que chez les femmes séronégatives souffrant d’aménorrhée.

Répartition des fractures

Les femmes ont subi des fractures dans les proportions suivantes :

  • séropositives : 4 %
  • séronégatives : 5 %

Accent sur les femmes séropositives

Selon les chercheurs, certains facteurs de risque d’aménorrhée étaient présents en proportions semblables chez les femmes séropositives et les femmes séronégatives, dont un indice de masse corporelle (IMC) très faible ou très élevé, la présence de lésions hépatiques et l’exposition à des médicaments antipsychotiques. Il est donc peu probable que ces facteurs aient contribué de façon importante à la différence entre les taux d’aménorrhée constatés durant cette étude.

Les chercheurs ont néanmoins affirmé que les femmes séropositives souffrant d’aménorrhée « affichaient des taux significativement plus élevés » des facteurs de risque d’aménorrhée suivants :

  • co-infection au VHC
  • tabagisme
  • consommation d’opioïdes (prescrits et non prescrits)

Accent sur les opioïdes

Selon les chercheurs, le taux de consommation d’opioïdes « était particulièrement élevé » parmi les femmes séropositives inscrites à cette étude. À titre d’exemple, notons que « 63 % des [femmes séropositives] souffrant d’aménorrhée prolongée ont fait état de l’usage ou d’un traitement antérieur ou actuel par opioïdes, comparativement à 22 % de celles [n’ayant pas d’aménorrhée] ».

Dans le cadre de cette étude, on a demandé aux femmes de nommer ce qu’elles croyaient être la cause de leur aménorrhée. Voici un aperçu de leurs réponses :

  • consommation de substances ou de méthadone : 41 %
  • ménopause : 15 %
  • consommation de substances/méthadone et ménopause : 14 %

L’analyse des échantillons de sang prélevés chez les femmes séropositives souffrant d’aménorrhée a révélé que seulement quatre d’entre elles avaient des taux hormonaux évocateurs de ménopause précoce ou d’insuffisance ovarienne prématurée (taux d’hormone folliculostimulante de 25 UI/litre ou plus). Il est donc probable que les opioïdes ont contribué à l’aménorrhée.

Autres facteurs

Les facteurs favorables qui aident à maintenir, voire à augmenter la densité osseuse incluent la prise de suppléments de calcium et de vitamine D et l’hormonothérapie substitutive. D’autres facteurs risquent par contre d’exercer un effet défavorable et de faire baisser la densité osseuse, tels les suivants : l’utilisation de corticostéroïdes, le tabagisme et la prise du médicament anti-VIH ténofovir DF (présent dans Atripla, Complera, Stribild, Truvada et diverses formulations génériques). Les chercheurs n’ont trouvé aucune différence significative entre la répartition de ces facteurs chez les femmes séropositives ayant l’aménorrhée et les femmes séropositives n’ayant pas l’aménorrhée.

À retenir

À la lumière de leurs propres données, ainsi que de celles d’autres études menées auprès de femmes séropositives, les chercheurs de C.-B. ont affirmé que de nombreux facteurs auraient pu nuire à la santé hormonale des femmes inscrites à cette étude. En particulier, ils ont souligné les facteurs suivants qui ont en toute probabilité augmenté le risque d’aménorrhée :

  • Consommation d’opioïdes : Ce comportement aurait pu contribuer directement à la réduction des taux d’estrogène et/ou de progestérone. Rappelons que le partage de matériel servant à la consommation aurait pu causer l’infection par le VHC chez quelques femmes, sinon plusieurs. Comme ce virus cause des dommages au foie au fil du temps, il est possible qu’il ait nui à la production d’hormones ayant un impact sur la santé des os. De plus, il est possible que la consommation d’opioïdes ait provoqué une transformation dans le cerveau des participantes, c’est-à-dire la dépendance, qui les aurait incitées à prioriser la consommation au détriment de ce que les chercheurs appelaient « une nutrition et des exercices de port de poids favorables à la santé ». Rappelons que ces derniers facteurs contribuent à maintenir la densité osseuse.
  • Tabagisme : Le taux de cette activité était relativement élevé dans cette étude, soit 66 % de fumeuses actuelles ou anciennes parmi les femmes séropositives, par rapport à 33 % chez les femmes séronégatives.

Dans cette étude, un sous-groupe de femmes, soit celles souffrant ou ayant souffert d’aménorrhée, couraient un risque élevé d’amincissement des os, notamment dans les hanches, et étaient par conséquent sujettes aux fractures. Les chercheurs ont décrit comme « profond » le degré d’amincissement des os observé chez ce sous-groupe de femmes séropositives. Historiquement, un tel degré d’amincissement des os est associé à un risque de fracture 2,6 fois plus élevé chez les femmes séronégatives (on ne dispose de données sur de grands nombres de femmes séropositives). Chez les femmes séropositives, le risque de fractures serait au moins semblable, sinon plus élevé vu que les facteurs de risque de perte osseuse sont généralement plus nombreux parmi les personnes vivant avec le VIH.

Nous parlons ici d’une étude transversale, ce qui veut dire que les données ont été captées à un seul moment dans le temps. L’étude était bien conçue dans la mesure où elle comptait un groupe de comparaison composé de femmes séronégatives issues de milieux sociaux et culturels semblables à ceux des femmes séropositives. Qui plus est, les participantes à cette étude reflétaient bien la répartition des cas de VIH parmi les femmes de la Colombie-Britannique.

Réduction du risque de fracture chez cette population

Selon les chercheurs, les femmes séropositives qui souffrent actuellement d’aménorrhée ou qui en ont souffert dans le passé « pourraient bénéficier d’une investigation plus précoce du risque de fracture que ce qui est recommandé à l’heure actuelle [après la ménopause ou une nouvelle fracture de fragilité]. La détection rapide d’une densité osseuse anormalement faible pourrait permettre l’amorce précoce d’un traitement efficace [chez les femmes souffrant ou ayant souffert d’aménorrhée] ou la prise de mesures préventives », comme suit :

  • hormonothérapie
  • dépistage et traitement de l’infection au VHC
  • aiguillage vers des organismes de réduction des méfaits voués aux femmes qui consomment des substances
  • dépistage des troubles de l’alimentation
  • aiguillage vers des sources de soutien à la santé mentale si nécessaire
  • aiguillage vers un counseling nutritionnel
  • aide à la cessation du tabagisme
  • réévaluation des régimes de traitement anti-VIH comportant le ténofovir DF

Les chercheurs ont également recommandé les « stratégies habituelles » pour prévenir les pertes osseuses additionnelles, dont les suivantes :

  • suppléments de calcium et de vitamine D
  • exercices de port de poids

Notons qu’il existe aussi des médicaments que l’on peut prescrire pour combattre la perte de densité osseuse.

Ressources

Menstruations absentes ou irrégulièresSociété des obstétriciens et gynécologues du Canada

Une étude menée en Colombie-Britannique révèle que les femmes séropositives sont susceptibles d’avoir d’autres problèmes de santéNouvelles CATIE

Les facteurs de risque traditionnels ont de grandes répercussions sur l’amincissement des os chez les personnes séropositives

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Comparaison des tendances de consommation de substances parmi les femmes du CanadaNouvelles CATIE

Retards dans le dépistage du cancer du col utérin chez des femmes séropositives au CanadaNouvelles CATIE

AmenorrheaHormone Health Network (en anglais seulement)

—Sean R. Hosein

RÉFÉRENCES :

  1. King EM, Nesbitt A, Albert AYK, et al. Prolonged amenorrhea and low hip bone mineral density in women living with HIV—a controlled, cross-sectional study. Journal of Acquired Immune Deficiency Syndromes. 2020; en voie d’impression.
  2. Donaldson MA, Campbell AR, Albert AY, et al. Comorbidity and polypharmacy among women living with HIV in British Columbia. AIDS. 2019;33(15):2317–2326.
  3. Cejtin HE, Evans CT, Greenblatt R, et al. Prolonged amenorrhea and resumption of menses in women with HIV. Journal of Women’s Health. 2018;27(12):1441–1448.
  4. Castellini G, Lelli L, Cassioli E, et al. Relationships between eating disorder psychopathology, sexual hormones and sexual behaviours. Molecular and Cellular Endocrinology. 2019;497:110429.
  5. Vuong C, Van Uum SH, O’Dell LE, et al. The effects of opioids and opioid analogs on animal and human endocrine systems. Endocrine Reviews. 2010;31(1):98–132.
  6. Thomsen MT, Wiegandt YL, Gelpi M, et al. Prevalence of and risk factors for low bone mineral density assessed by quantitative computed tomography in people living with HIV and uninfected controls. Journal of Acquired Immune Deficiency Syndromes. 2020;83(2):165–172.