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1 septembre 2020 

Une étude explore les raisons du non-dévoilement de la consommation de drogues aux professionnels de la santé

  • Un sondage réalisé à Vancouver a révélé que la moitié des répondants ne dévoilaient pas leur consommation de drogues aux professionnels de la santé
  • Les personnes vivant avec le VIH et les Autochtones étaient moins enclins à dévoiler leur consommation de drogues
  • Les personnes qui dévoilaient leur consommation affirmaient recevoir des soins de moindre qualité

Selon une équipe de chercheurs du Centre d’excellence sur le VIH/sida de la Colombie-Britannique, du B.C. Centre on Substance Use, du First Nations Research and Knowledge Exchange et d’universités de Vancouver, des études ont permis de constater que certaines personnes qui utilisent des drogues au Canada « affichent des taux élevés de maladies mentales concomitantes, de maladies infectieuses et de maladies chroniques qui sont exacerbées par des taux élevés de pauvreté et d’itinérance ».

L’équipe de Vancouver a passé en revue la littérature scientifique se rapportant aux soins et aux traitements offerts aux personnes qui utilisent des drogues. Elle a constaté que, bien que les consommateurs de drogues éprouvent de nombreux problèmes de santé, il ne leur est pas facile d’obtenir de l’aide. Selon les chercheurs, les personnes qui utilisent des drogues peuvent faire face à des « obstacles substantiels à l’obtention de services de soins de qualité et équitables. Souvent, les personnes qui utilisent des drogues reportent ou évitent les consultations médicales parce qu’elles ont subi ou craignent de subir de la stigmatisation et de la discrimination dans le système de santé, ce qui peut rendre insuffisants les soins prodigués pour la consommation de drogues et les problèmes de santé concomitants ».

De plus, selon les chercheurs de Vancouver, « il arrive que les personnes qui utilisent des drogues fassent le choix stratégique de ne pas dévoiler leur consommation de drogues, ou la pleine ampleur de celle-ci, à leurs professionnels de la santé de peur de se faire refuser des soins ou de vivre les conséquences éventuelles de la criminalisation de la consommation de drogues par rapport à la loi, à la protection de l’enfance, au logement et à l’emploi ».

Les chercheurs ont entrepris une étude afin de mieux comprendre les facteurs associés au non-dévoilement de la consommation de drogues aux professionnels de la santé. Pour ce faire, ils ont sondé 261 personnes qui utilisaient des drogues qui leur ont révélé ce qui suit :

  • 52 % des répondants au sondage ne dévoilaient pas leur consommation de drogues aux professionnels de la santé.
  • Les Autochtones étaient moins enclins à dévoiler leur consommation que les non-Autochtones.
  • Les personnes vivant avec le VIH étaient moins enclines à dévoiler leur consommation.
  • Les personnes qui dévoilaient leur consommation de drogues recevaient des soins de moindre qualité, selon leur propre évaluation.

L’équipe de recherche affirme que ses résultats soulignent la nécessité de « soins culturellement sécuritaires et non stigmatisants pour contrer les stéréotypes généralisés dans le système de santé et améliorer le dépistage de troubles de consommation de drogues dans les services de soins externes ».

Détails de l’étude

Les chercheurs ont recruté des participants au sein de deux études sur la consommation de drogues qui se poursuivent dans la région métropolitaine de Vancouver.

Les données ont été recueillies à l’aide d’un « questionnaire administré par un intervieweur qui a été créé en collaboration avec trois organismes locaux offrant des services aux utilisateurs de drogues ».

Voici un bref profil moyen des participants :

  • 66 % d’hommes, 33 % de femmes
  • âge : 51 ans
  • séropositifs au VIH : 58 %
  • présence du virus de l’hépatite C (VHC) : 77 %
  • obtention ou nécessité de soins de santé mentale au cours des six mois précédents : 71 %
  • douleur chronique au cours des six mois précédents : 48 %
  • injection de drogues tous les jours : 25 %
  • surdose survenue au cours des six mois précédents : 10 %
  • obtention de soins médicaux généraux dans une seule clinique : 85 %

Résultats

Les chercheurs ont constaté que 52 % des participants n’avaient pas dévoilé leur consommation de drogues au « professionnel de la santé le plus consulté » depuis six mois.

Les personnes qui dévoilaient leur consommation de drogues avaient tendance à partager les caractéristiques suivantes :

  • résidents du quartier Downtown Eastside
  • itinérance
  • utilisation quotidienne de drogues injectables

Les personnes qui ne dévoilaient pas leur consommation de drogues étaient plus susceptibles d’être :

  • autochtones
  • séropositives

Problèmes liés aux soins

Selon l’équipe de recherche, les personnes qui dévoilaient leur consommation de drogues faisaient état d’une réduction importante de la qualité générale des soins et éprouvaient plus particulièrement des problèmes liés aux éléments suivants de la prestation des soins :

  • dignité et respect
  • communication
  • confidentialité

Les chercheurs ont également constaté que les personnes qui dévoilaient leur consommation de drogues étaient plus susceptibles de signaler les difficultés suivantes :

  • incapacité d’obtenir les soins dont elles avaient besoin
  • report des soins à cause de mauvaises expériences de traitement par le passé
  • impression qu’elles se faisaient refuser des soins à cause de leur consommation de drogues

Solutions possibles

Les résultats de cette étude ont incité l’équipe de chercheurs à faire les déclarations suivantes dans le but de trouver des solutions pour les consommateurs de drogues :

  • « Les études antérieures montrent que les modalités de traitement les plus réussies et les plus appropriées destinées aux personnes qui utilisent des drogues sont ancrées dans un cadre de réduction des méfaits, une approche de soins sensible aux traumatismes et des pratiques non teintées de jugement. »
  • « Bien que la décision de dévoiler sa consommation de drogues appartienne à l’individu, les professionnels de la santé ont la responsabilité de créer un milieu où les gens se sentent disposés à le faire en toute sécurité. À cette fin, il est impératif de former les professionnels en suivant un modèle centré sur l’empathie et la compassion envers les personnes qui utilisent des drogues et qui intègre un élément d’autoréflexion continue sur ses préjugés personnels à l’égard de la consommation de drogues chez les clients. La réduction de la stigmatisation et de la discrimination qui résulte de la prestation de services de soins sans porter de jugement est une considération importante, car la stigmatisation intériorisée a déjà été associée au non-dévoilement de la consommation de drogues. »
  • « Il est également nécessaire d’améliorer la formation des médecins en matière de dépendances, car les études ont révélé que les médecins omettaient souvent de dépister les troubles de consommation de drogues chez les clients. »
  • « En plus de réduire les pratiques stigmatisantes et discriminatoires dans les soins de santé, les professionnels de la santé devraient envisager des dépistages fondés sur des données probantes et de brèves interventions dans les contextes de soins primaires destinés aux personnes qui utilisent des drogues. Ces interventions visent à déterminer et à personnaliser le traitement de la dépendance en tenant de brèves séances de counseling auprès du client, ce qui s’est révélé une stratégie efficace de faible coût. Ces interventions pourraient également favoriser une bonne relation et le renforcement du lien de confiance avec les personnes qui utilisent des drogues, ce qui pourrait augmenter le taux de dévoilement de la consommation, mais d’autres recherches sont nécessaires pour le confirmer. »

Répondre aux besoins des Autochtones

Les chercheurs ont également affirmé ceci :

« Chose importante, pour éviter toute aggravation des inégalités en matière de soins de santé et de la discrimination subie par les Autochtones spécifiquement, on a besoin d’outils de dépistage conçus par et pour les Autochtones afin d’améliorer la sécurité et la validité culturelles… Il est important que de tels outils soient utilisés de façon systématique et non pas au cas par cas afin d’éviter l’intrusion d’un biais racial dans les taux de dépistage, lequel pourrait stigmatiser davantage les Autochtones qui utilisent des drogues. À cette fin, on devrait clarifier la nature systématique du dépistage auprès des participants. De plus, il est essentiel d’aborder les diagnostics sous un angle culturellement compétent, d’incorporer des stratégies comme le counseling prétest et post-test, de travailler pour bâtir la confiance et d’éviter les pratiques et le langage stigmatisants. »

« Parmi les résultats clés de cette étude, notons que les Autochtones qui utilisaient des drogues étaient presque moitié moins susceptibles de dévoiler leur consommation de drogues que les non-Autochtones. Bien qu’on assiste à une renaissance de nombreuses communautés autochtones canadiennes en dépit d’un colonialisme persistant, des études et des rapports précédents ont souligné que les Autochtones continuaient de connaître des inégalités quant à l’accès, à la qualité et à la sûreté des soins, comparativement aux Canadiens non autochtones. »

Un passé chargé d’hostilité à l’égard des Autochtones

En commentant l’origine des préjugés envers les Autochtones et leurs expériences négatives vécues dans le système de santé, les chercheurs ont affirmé ceci :

« Ces expériences ont leur origine dans l’héritage laissé par le colonialisme, le racisme institutionnalisé profondément enraciné, la pauvreté persistante, l’exclusion sociale, la discrimination interpersonnelle et les politiques et pratiques sociales inéquitables qui défavorisent injustement les peuples autochtones au Canada et ailleurs. À titre d’exemple, notons qu’une des sources les plus flagrantes de la méfiance envers les professionnels de la santé réside dans l’héritage laissé par les ‘‘hôpitaux indiens’’ et dans les expériences médicales pratiquées sur des enfants autochtones, lesquelles étaient financées par le Gouvernement du Canada et réalisées par des médecins, de la fin des années 1800 jusqu’aux années 1980. »

Améliorer la sécurité culturelle pour les Autochtones

Les chercheurs ont affirmé que des changements systémiques étaient nécessaires dans le système de santé afin de mieux servir et protéger les Autochtones. Ils ont donné l’exemple suivant :

« Sur le plan pratique, les organisations/systèmes doivent intégrer la sécurité culturelle dans la reddition de comptes, y compris la surveillance systématique des iniquités, les formations et les activités de développement professionnel se rapportant à la sécurité culturelle et l’exigence de preuves de la mise en pratique de la sécurité culturelle pour obtenir l’accréditation et la certification continue. Lors d’une réorganisation récente des services de soins de santé dans le Downtown Eastside de Vancouver, on a élargi la formation en matière d’humilité culturelle et de pratiques sensibles aux traumatismes pour les professionnels de la santé, en plus d’inclure des Aînés autochtones dans les équipes de soins intégrés nouvellement formées dans trois centres de santé communautaires ciblant les personnes qui utilisent des drogues. Nos résultats portent à croire que les personnes autochtones qui utilisent des drogues pourraient bénéficier énormément de l’accessibilité élargie à ces programmes dans les services de soins externes. »

À retenir

La présente étude constitue un important pas en avant vers l’établissement d’un système de santé plus équitable. Or, comme toutes les études, elle avait des imperfections, dont les suivantes :

  • Il s’agit d’une étude transversale, ce qui veut dire que les données ont été captées à un seul moment dans le temps.
  • Les taux de dévoilement de la consommation de drogues auraient pu être plus élevés si les chercheurs avaient interrogé les participants au sujet de tous les professionnels de la santé consultés depuis six mois et non seulement au sujet du principal professionnel de la santé consulté.
  • Le questionnaire ne permettait pas de distinguer entre un dévoilement partiel et un dévoilement intégral de la consommation de drogues.
  • Selon les chercheurs, il est possible que le non-dévoilement de la consommation de drogues « ait des répercussions négatives considérables sur la qualité des soins qui n’ont pas été mesurées ».
  • Il faut que des études sur d’autres groupes ethnoculturels soient menées dans d’autres contextes pour déterminer si les problèmes se rapportant au non-dévoilement à Vancouver sont semblables et pour trouver des remèdes appropriés.

—Sean R. Hosein

Ressources

Centre d’excellence sur le VIH/sida de la Colombie-Britannique

BC Centre on Substance Use

First Nations Health Authority – Research and Knowledge Exchange

Vision autochtone pour les programmes de réduction des méfaits et de soins pour l'hépatite C

Vision autochtone pour les programmes de réduction des méfaits, de VIH et l'hépatite C : Partie 1

Vision autochtone pour les programmes de réduction des méfaits, de VIH et de l'hépatite C : Partie 2

RÉFÉRENCE :

Pearce LA, Homayra F, Dale LM et al. Non-disclosure of drug use in outpatient health care settings: Findings from a prospective cohort study in Vancouver, Canada. International Journal of Drug Policy. 2020; sous presse.