Nouvelles CATIE

30 janvier 2020 

Des chercheurs albertains constatent des taux de fragilité élevés chez des personnes séropositives âgées et d’âge moyen

  • La fragilité est un problème de santé que toute personne vieillissante risque d’avoir, qu’elle ait le VIH ou pas
  • Une étude albertaine a constaté que la fragilité survient plus tôt chez des personnes séropositives
  • Les chercheurs ont souligné que la prévention et certains soins peuvent modifier les facteurs de risque de fragilité

Grâce à la grande accessibilité des traitements du VIH puissants (TAR), les décès et les maladies liés au sida sont maintenant peu courants au Canada et dans les autres pays à revenu élevé, comparativement à l’époque pré-TAR. Le TAR est tellement puissant que les chercheurs s’attendent de plus en plus à voir de nombreuses personnes traitées connaître une espérance de vie quasi normale.

À mesure que les utilisateurs du TAR prennent de l’âge, ils courent le risque d’éprouver les mêmes problèmes de santé liés au vieillissement que quiconque. L’un des problèmes qui peut se produire est la fragilité. Dans un tel cas, la capacité qu’ont les gens de faire les activités importantes du quotidien diminue. Avec le temps, la fragilité peut entraîner des restrictions très importantes.

Des chercheurs à la Southern Alberta Clinic, la référence médicale de la région en matière de soins du VIH, ont analysé des données se rapportant à la santé de plus de 700 personnes séropositives âgées de 50 ans ou plus. Les chercheurs se sont concentrés sur les tests sanguins et les autres évaluations qui pouvaient indiquer un mauvais état de santé. Ils ont également comparé les données de leur étude à celles d’une étude de plus grande envergure menée auprès de Canadiens séronégatifs âgés.

Les chercheurs ont trouvé qu’un certain degré de fragilité était relativement courant chez sa population séropositive et semblait survenir à un plus jeune âge que chez les personnes séronégatives. De plus, la fragilité était associée à une augmentation du risque de décès. Les chercheurs ont affirmé que les professionnels de la santé devraient être « conscients de la survenue plus précoce de la fragilité chez les adultes vivant avec le VIH ». Les chercheurs ont également proposé des recommandations et des interventions susceptibles d’améliorer la vie des personnes séropositives.

Détails de l’étude

Les chercheurs albertains se sont concentrés sur des évaluations et des tests de laboratoire généraux (poids, taille, rapports de cliniciens) afin de déterminer un score de fragilité. En tout, ils ont pris 29 facteurs en compte pour produire les scores de fragilité. Les chercheurs ont adapté un système de classement que l’on avait utilisé antérieurement dans une clinique VIH importante de Modène, en Italie. Les scores produits allaient de 0 à 1; plus le score était élevé, plus le degré de fragilité était important.

Au cours des deux années de l’étude, les chercheurs ont comparé les données qu’ils recueillaient auprès des personnes séropositives qui sont mortes subséquemment à celles des survivants.

Les participants avaient le profil moyen suivant lors de leur admission à l’étude :

  • 85 % d’hommes, 15 % de femmes
  • âge : 59 ans (les âges allaient de 50 à 92 ans)
  • proportion de personnes âgées de 50 à 64 ans : 82 %
  • proportion de personnes âgées de 65 ans ou plus : 18 %
  • durée de l’infection au VIH : 18 ans
  • durée de l’utilisation du TAR : 15 ans
  • compte de CD4+ actuel : 600 cellules/mm3 (même si 93 % des participants avaient plus de 200 cellules, 7 % d’entre elles avaient 200 cellules ou moins)
  • proportion ayant une charge virale indétectable (moins de 40 copies/ml) : 93 %

Résultats

Chez la vaste majorité des participants, les résultats des tests attestaient la bonne qualité des soins qu’ils recevaient pour le VIH, soit un compte de CD4+ élevé et une charge virale supprimée. Ces bons résultats masquaient toutefois d’autres problèmes. Les chercheurs ont par exemple trouvé que les participants âgés de 65 ans ou plus « avaient [un score de fragilité moyen] significativement plus élevé que ceux [âgés] de 50 à 64 ans ». De plus, les participants dont le compte de CD4+ le plus faible depuis toujours était inférieur à 200 cellules étaient plus susceptibles d’être fragiles.

Répartition des scores de fragilité

Les chercheurs ont réparti les participants dans les catégories de fragilité suivantes :

  • non fragiles : 25 %
  • fragiles : 20 %
  • plus fragiles : 45 %
  • les plus fragiles : 9 %

Survie

Vingt-quatre personnes (3 %) sont décédées durant l’étude. Voici la répartition des décès en fonction des différentes catégories de fragilité :

  • non fragiles : 3 % (5 personnes sur 182)
  • fragiles : 2 % (3 personnes sur 144)
  • plus fragiles : 3 % (10 personnes sur 323)
  • les plus fragiles : 9 % (6 personnes sur 67)

Ayant comparé les données des survivants à celles des personnes décédées, les chercheurs ont conclu que les données des personnes décédées étaient plus susceptibles de révéler les caractéristiques suivantes :

  • âge plus avancé (64 ans contre 59)
  • degré de fragilité plus important
  • compte de CD4 + plus faible (341 cellules/mm3 comparativement à 602 cellules/mm3)

Les chercheurs ont constaté que les personnes dont le compte de CD4+ actuel était inférieur à 200 cellules étaient plus à risque de mourir que les personnes dont le compte de CD4+ était plus élevé. La charge virale actuelle (indétectable ou détectable) n’avait pas d’impact apparent sur le risque de décès à court ou à moyen terme (par exemple, trois personnes qui sont mortes avaient une charge virale détectable, alors que 21 autres avaient une charge virale indétectable).

Causes de décès

Les chercheurs connaissaient la cause de décès dans 22 cas sur 24. Les principales causes ont été les suivantes :

  • cancer : 41 %
  • maladie cardiovasculaire (crise cardiaque, AVC et complications reliées) : 27 %

Comparaison avec les Canadiens séronégatifs

Les chercheurs ont comparé les données de cette étude à celles d’une étude menée auprès de Canadiens séronégatifs. Ils ont constaté que les personnes séropositives de plus de 50 ans qui figuraient dans la présente étude étaient au moins deux fois plus susceptibles de présenter un certain degré de fragilité que les Canadiens séronégatifs âgés de 75 ans en moyenne.

Facteurs de risque

Cette étude albertaine a été conçue d’une manière qui ne permettait pas de déterminer les causes de la fragilité chez cette population de personnes séropositives. Notons cependant que d’autres chercheurs qui étudient l’immunologie, le vieillissement et le VIH avaient soulevé antérieurement les points suivants :

1. L’infection au VIH cause l’inflammation et l’activation chroniques et excessives du système immunitaire. Ces deux processus sont des réponses vitales du système immunitaire aux infections virales et autres. Lorsque les choses évoluent normalement, l’inflammation et l’activation immunitaire excessives mobilisent des nutriments et des cellules pour aider à dompter le microbe envahissant. Une fois le microbe maîtrisé, le système immunitaire libère des signaux chimiques pour calmer l’inflammation et l’activation immunitaire et réduire le risque de méfaits pour le corps. L’amorce et la prise continue du TAR aident à supprimer le VIH jusqu’à un niveau indétectable dans le sang, ce qui réduit significativement l’inflammation et l’activation immunitaire. Le TAR est toutefois incapable de ramener ces processus à un niveau d’intensité faible normal. Certains immunologistes soupçonnent que l’inflammation et l’activation immunitaire chroniques peuvent causer des dommages subtils à divers systèmes organiques au fil des décennies, ce qui pourrait contribuer à l’accélération du vieillissement observée chez certaines personnes vivant avec le VIH.

2. Il est possible que l’exposition à des médicaments anti-VIH plus anciens – et plus particulièrement aux médicaments de première génération comme AZT, d4T et ddI et aux agents de première génération de certaines autres classes (analogues non nucléosidiques et inhibiteurs de la protéase) — ait causé des lésions cellulaires jusqu’à un certain degré. Il se peut donc que l’exposition à ces médicaments ait contribué au vieillissement accéléré chez certaines personnes.

3. Il est possible que des comportements malsains comme l’activité physique insuffisante, une mauvaise alimentation, le tabagisme et une consommation problématique de substances aient contribué au risque de problèmes de santé.

4. Des facteurs non mesurés auraient pu contribuer à la fragilité, telle la co-infection au virus herpétique CMV (cytomégalovirus).

Que faire?

La recherche sur le VIH et le vieillissement en est à ses balbutiements. Les chercheurs albertains ont souligné qu’il était possible de modifier certains des facteurs contribuant à la fragilité. Notons à titre d’exemple qu’ils encouragent le diagnostic plus précoce du VIH (alors que le compte de CD4+ est encore relativement élevé), ainsi que « l’amorce du TAR et le soutien à l’observance thérapeutique ». Ces mesures aideraient vraisemblablement certaines personnes à atteindre et à maintenir un compte de cellules CD4+ élevé, mais de nombreux autres efforts sont nécessaires.

Apprendre des personnes séronégatives

À la lumière des recherches publiées, les chercheurs albertains ont affirmé que des interventions comme « l’entraînement cognitif et physique, la supplémentation nutritionnelle ou [une combinaison de ces interventions et d’autres] pourraient aider à améliorer l’état des personnes séronégatives à l’égard de la fragilité. Une étude a laissé croire que l’observance du régime méditerranéen était associée à la réduction de la fragilité chez des adultes séronégatifs âgés ». De telles interventions pourraient donc être mises à l’essai chez des personnes séropositives afin d’en explorer le potentiel.

Pour les chercheurs albertains, la prochaine étape consistera à déterminer si les méthodes employées pour calculer les scores de fragilité pourront être utilisées pour reconnaître les patients ayant besoin « d’une évaluation clinique confirmatoire de la fragilité… ceux confirmés comme étant fragiles pourraient ensuite faire l’objet d’une évaluation gériatrique exhaustive pour déterminer les facteurs contributifs modifiables et le pronostic et élaborer un plan de prise en charge ».

La communauté scientifique a encore beaucoup de travail à faire en ce qui concerne la fragilité et le VIH. Cette étude albertaine constitue cependant un bon premier pas dans la bonne direction. Elle a permis de constater une prévalence élevée de la fragilité et de l’accélération apparente du vieillissement chez les personnes vivant avec le VIH. Notons aussi que le travail fait par l’équipe albertaine coûterait relativement peu et serait relativement simple à répliquer dans d’autres centres cliniques du Canada.

D’autres chercheurs canadiens planifient ou sont en train de mettre sur pied des études sur le VIH et le vieillissement. Nous publierons de l’information sur une telle étude dans un proche avenir.

Ressources

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—Sean R. Hosein

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