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16 avril 2015 

Vers la mise en œuvre de programmes de dépistage de la violence conjugale

Grâce à l’accessibilité des combinaisons de médicaments anti-VIH puissants (couramment appelées thérapies antirétrovirales ou TAR), de nombreuses personnes séropositives vivent bien plus longtemps de nos jours dans les pays à revenu élevé comme le Canada. Par conséquent, les chercheurs du domaine du VIH ont la possibilité d’explorer une gamme d’enjeux différents touchant la vie de ces personnes. La violence conjugale figure parmi les enjeux en question. Une équipe de chercheurs de Calgary a défini cette dernière comme suit (en se fondant sur un rapport de l’Organisation mondiale de la santé) :

« Violence commise par un partenaire intime actuel ou ancien qui inclut une menace, une tentative ou l’exécution d’un acte de violence physique, sexuelle ou psychologique. » Cette définition englobe aussi des méfaits comme « la négligence, l’isolement, l’intimidation et l’abus financier ».

Notons que les synonymes nombreux de violence conjugale incluent la violence exercée par un partenaire intime, la violence familiale et la violence interpersonnelle, entre autres.

Lien entre la violence conjugale, la santé et le VIH

La violence conjugale peut provoquer une gamme d’effets négatifs sur la santé et la qualité de vie.

Selon les chercheurs de Calgary, « Non seulement [les personnes qui subissent] de la violence conjugale sont plus vulnérables à l’infection par le VIH, mais la présence de la violence nuit aussi à leurs soins en retardant l’accès au diagnostic [du VIH] et l’obtention subséquente de soins, et en causant des rendez-vous manqués, la non-observance de la thérapie antirétrovirale, l’augmentation des hospitalisations et [l’accroissement du risque de sida] ».

Cette déclaration est fondée sur les résultats d’études menées en Alberta et ailleurs.

Selon l’équipe de Calgary, d’autres chercheurs ont découvert que « la présence de l’infection au VIH pouvait accroître le risque de violence conjugale subséquente au sein du couple ». Ainsi, le fait d’identifier les personnes séropositives ayant subi ou subissant encore de la violence conjugale « offre la possibilité d’atténuer ses effets négatifs sur la santé générale et celle en rapport avec le VIH », affirment les chercheurs.

Passé et présent

Il y a plusieurs années, la Southern Alberta Clinic (SAC) a commencé à mettre sur pied un programme de dépistage de la violence conjugale destiné aux personnes séropositives. L’équipe de Calgary a récemment mené une étude pour évaluer le programme. Elle a découvert que la violence conjugale était un problème courant que vivaient 35 % des 1 721 participants. La violence conjugale était plus courante encore au sein de certains sous-groupes. Les chercheurs ont effectué des entrevues détaillées auprès d’un sous-groupe de 158 participants. Ces derniers disaient apprécier le programme de dépistage, et les chercheurs ont utilisé leurs commentaires pour formuler des recommandations à l’intention d’autres cliniques qui mettaient sur pied un programme de dépistage de la violence conjugale.

Résultats

Sur les 1 721 participants dépistés, 605 (35 %) ont fait état d’au moins un des problèmes suivants :

  • Ils subissaient actuellement de la violence conjugale.
  • Ils avaient subi de la violence conjugale au cours d’une relation antérieure.
  • Ils avaient subi de la violence dans l’enfance.

Violence conjugale et données démographiques

Les participants qui ont reçu leur diagnostic de VIH avant l’âge de 30 ans étaient plus susceptibles de dévoiler subir de la violence conjugale que les participants qui ont été diagnostiqués séropositifs à un âge plus avancé.

Voici quelques autres résultats signalés par l’équipe de Calgary :

  • La violence conjugale était plus courante parmi les femmes (46 %) que parmi les hommes (32 %).
  • 67 % des personnes autochtones révélaient des expériences de violence conjugale.
  • Les participants dont le principal facteur de risque d’infection par le VIH était l’utilisation de drogues injectables étaient plus susceptibles de dévoiler des expériences de violence conjugale que les participants dont le facteur de risque était les relations sexuelles sans condom avec des hommes ou avec des hommes et des femmes.
  • Les hommes et les femmes affichaient un taux élevé de violence conjugale (48 %).
  • Les hommes gais faisaient état de davantage de violence conjugale (35 %) que les hommes hétérosexuels (25 %).
  • Les femmes hétérosexuelles affichaient un taux élevé de violence conjugale (44 %).

Résultats des entrevues

En juin et juillet 2014, l’équipe de recherche a interrogé 158 personnes faisant partie d’un sous-groupe de l’étude plus grande menée auprès de 1 721 participants, afin de connaître leurs opinions à l’égard du dépistage de la violence conjugale à la clinique. Voici les principaux résultats de ces entrevues :

  • Avant de devenir un patient de la SAC, seulement 22 % des participants avaient fait l’objet d’un dépistage de la violence conjugale. L’équipe de Calgary a trouvé ce résultat surprenant, car de nombreux participants appartenaient à « des groupes démographiques dont on sait très bien qu’ils courent un risque accru de violence conjugale ».
  • Selon les chercheurs, 73 % des participants suggéraient que « l’on discute de façon routinière du dépistage de la violence conjugale [dans le cadre des soins réguliers du VIH] ».
  • Cependant, 53 % des participants ont affirmé que l’on devrait reporter le dépistage de routine de la violence conjugale jusqu’à ce que plusieurs visites à la clinique aient eu lieu. Ce retard donnait aux patients le temps d’établir une relation de confiance avec le personnel de la clinique. Cette relation de confiance s’avérait un facteur crucial quant à la participation réussie au dépistage de la violence conjugale, ont révélé les patients et les chercheurs.
  • Les participants n’ont pas exprimé de préférence claire quant à la catégorie de spécialiste (médecin, infirmier, travailleur social) qui devrait effectuer le dépistage de la violence conjugale.
  • En général, les participants n’ont pas exprimé de préférence quant au sexe du professionnel de la santé qui effectuait le dépistage. Cependant, parmi les participants qui ont exprimé une préférence, « la majorité préférait que des femmes posent les questions ».
  • Selon les chercheurs, environ la moitié des participants recommandaient qu’une « définition claire et précise de la violence conjugale soit incluse dans toute interrogation à ce sujet ».
  • Les participants étaient d’avis que l’on devrait poser des questions sur la violence conjugale de façon routinière à la clinique (41 %) ou encore tous les six mois (31 %).

Mise en contexte

Les plus récents résultats des chercheurs de Calgary confirment leurs résultats et conclusions précédents, à savoir que « la violence conjugale est courante, continue et un problème répandu dans toutes les communautés différentes touchées par le VIH dans le sud de l’Alberta ».

De plus, les chercheurs ont affirmé que « le dépistage, un suivi approprié et l’orientation vers des services destinés aux victimes de la violence conjugale peuvent et devraient être incorporés efficacement dans le contexte des cliniques VIH ».

Recommandations à l’intention des cliniques

À la lumière de l’expérience du dépistage de la violence conjugale acquise au cours d’au moins cinq ans dans le sud de l’Alberta, les chercheurs ont formulé les recommandations suivantes à l’intention des autres cliniques qui dispensent des soins aux personnes vivant avec le VIH :

  • Le dépistage de la violence conjugale peut et devrait être incorporé dans les soins réguliers du VIH.
  • Une relation de confiance avec le patient devrait être établie avant d’aborder la question de la violence conjugale.
  • N’importe quel professionnel de la santé qui a établi une relation de confiance avec ses patients peut les interroger au sujet de la violence conjugale.
  • Une définition claire et compréhensible de l’abus doit être incluse dans toute discussion au sujet de la violence conjugale.
  • Il faut mettre en place un protocole et un processus d’orientation des patients à l’intention des personnes subissant de la violence conjugale.
  • Les patients qui dévoilent subir de la violence dans une relation en cours doivent être suivis de près et interrogés au sujet de la violence lors de chaque rendez-vous de routine subséquent.
  • Tous les patients devraient être interrogés au sujet de la violence conjugale au moins une fois par année, même s’ils n’ont pas dévoilé antérieurement d’incident de violence conjugale.

Même si la présente étude a été menée dans le sud de l’Alberta, la violence conjugale ne connaît pas de frontières, alors espérons que les cliniques VIH dans d’autres régions s’inspireront de l’expérience de l’équipe de recherche de Calgary.

—Sean R. Hosein

RÉFÉRENCES :

  1. World Health Organization. Global and regional estimates of violence against women: Prevalence and health effects of intimate partner violence and non-partner sexual violence. Report. 2013. Disponible à l’adresse : apps.who.int/iris/bitstream/10665/85239/1/9789241564625_eng.pdf
    (Organisation mondiale de la Santé. Estimations mondiales et régionales de la violence à l'encontre des femmes : prévalence et conséquences sur la santé de la violence du partenaire intime et de la violence sexuelle exercée par d'autres que le partenaire : résumé d'orientation. 2013. Disponible à l’adresse : http://apps.who.int/iris/bitstream/10665/85242/1/WHO_RHR_HRP_13.06_fre.pdf?ua=1)
     
  2. Raissi SE, Krentz HB, Siemieniuk RA, et al. Implementing an intimate partner violence (IPV) screening protocol in HIV care. AIDS Patient Care and STDs. 2015 Mar;29(3):133-41.