Point de mire sur la prévention

Automne 2020 

Comment pouvons-nous éradiquer l’hépatite C dans les prisons? Stratégies d’intervention au Canada

par Christopher Hoy

En juin 2019, une revue narrative parue dans le Canadian Liver Journal portait sur les stratégies éprouvées d’élimination de l’hépatite C dans les prisons fédérales, provinciales et territoriales canadiennes1. En effet, les prisons sont des environnements uniques en ce qui concerne les soins de l’hépatite C. Elles requièrent des approches particulières et la coordination de divers intervenants, dont les responsables des politiques de la santé, le personnel correctionnel, les fournisseurs de soins, les membres de la communauté et les chercheurs. Selon le Modèle directeur pour guider les efforts d’élimination de l’hépatite C au Canada, un document de recommandation politique, les prisons sont prioritaires puisqu’il s’agit d’une zone d’action clé pour l’élimination de l’hépatite C au Canada. Le présent article résume les défis associés à l’hépatite C dans les prisons canadiennes et les stratégies pour les relever.

Les systèmes carcéraux du Canada et l’hépatite C

Il existe deux types d’établissements carcéraux au Canada : les pénitenciers fédéraux et les prisons provinciales/territoriales. Les pénitenciers fédéraux accueillent les personnes dont la peine à purger est de deux ans ou plus. Les prisons provinciales et territoriales accueillent quant à elles les personnes dont la sentence est de moins de deux ans ou qui sont en attente de leur procès1. En 2018, on comptait près de 248 923 détenus dans les prisons fédérales et provinciales/territoriales2. En 2011, on estimait que 25 % des personnes détenues dans les établissements correctionnels au Canada avaient été exposées à l’hépatite C, un taux 40 fois plus élevé que dans la population générale1.

On peut lire dans cette revue que la criminalisation de l’utilisation de drogues entraîne une surreprésentation des personnes qui utilisent des drogues dans les prisons, particulièrement celles qui s’injectent des drogues. Le manque de services de réduction des méfaits et de traitement de la toxicomanie exacerbe les risques, comme le partage d’aiguilles et les tatouages non sécuritaires, des pratiques qui augmentent les taux d’hépatite C.

Certaines stratégies, y compris le dépistage universel, l’arrimage des soins, l’utilisation de modèles de traitement par des non-spécialistes et de la télémédecine, et l’accès à des mesures de réduction des méfaits, peuvent aider à éliminer l’hépatite C dans le milieu carcéral. L’objectif de ces stratégies est la « micro-élimination » de l’hépatite C dans les prisons. La microélimination désigne une élimination dans un segment défini de la population (dans ce cas, les détenus). Pour plus d’information sur la microélimination, lisez l’article de Point de mire sur la prévention.

Le dépistage universel pour tous les détenus améliore la détection et le diagnostic

Selon cette revue, le dépistage universel est une manière rentable d’améliorer les taux de dépistage et la détection des cas. Dans les prisons provinciales et territoriales, le dépistage est souvent offert sur demande, ce qui laisse de côté une grande proportion de cas. Les programmes de dépistage universel (option d’abstention) offrent le dépistage à tous, mais donnent le choix de le refuser. Le dépistage universel améliore les taux de diagnostic de l’hépatite C, ce qui est important, car une grande proportion de détenus n’est pas au courant de son statut. Même si ce modèle requiert de dépister davantage de personnes que le modèle sur demande, il est rentable puisqu’il simplifie le processus d’arrimage des personnes au traitement et aux soins de l’hépatite C.

L’arrimage aux soins dans la communauté augmente les taux de guérison

Le traitement de l’hépatite C est offert dans les pénitenciers fédéraux, car les détenus purgent de plus longues peines que dans les autres établissements carcéraux. Toutefois, le traitement dans les prisons provinciales serait plus difficile. Comme le temps d’incarcération moyen dans les prisons provinciales/territoriales est de quatre semaines et que la durée minimale du traitement de l’hépatite C est de huit semaines, il devient difficile pour les détenus de compléter leur traitement durant leur incarcération. Il est donc important d’arrimer les détenus aux services communautaires de soins et de traitement de l’hépatite C lors de leur remise en liberté. Des études menées dans certains systèmes carcéraux d’État aux États-Unis montrent que jusqu’à deux personnes sur trois complètent leur traitement lorsqu’elles sont arrimées aux services de soins lors de leur remise en liberté3,4.

Dix pour cent des détenus demeurent en détention provisoire plus de six mois dans les prisons provinciales et territoriales. Selon les auteurs, ces personnes devraient pouvoir être traitées durant leur incarcération. Si des liens solides avec les programmes de soins étaient en place, tous les détenus pourraient être admissibles au traitement, sans égard à la durée de leur sentence, puisqu’ils pourraient poursuivre leur traitement dans la collectivité après leur remise en liberté.

Les modèles de traitement par des non-spécialistes et la télémédecine simplifient le processus thérapeutique

Selon la revue, un traitement coordonné par un professionnel de la santé non spécialiste plutôt que par un médecin peut être une stratégie efficace pour augmenter le nombre de traitements. Les traitements antirétroviraux à action directe modernes sont de plus courte durée, sont hautement efficaces et sont moins compliqués à administrer que les traitements moins récents. Si les non-spécialistes sont autorisés à instaurer le traitement, les coûts s’en trouvent réduits et l’accès, accru, particulièrement si tous les services cliniques peuvent être donnés dans la prison. Des pays comme l’Australie ont connu du succès grâce à des modèles dirigés par du personnel infirmier5.

La télémédecine peut aussi mettre en contact les patients et les spécialistes et évite le temps et les dépenses associés au transport des personnes vers les centres de soins de santé. De plus, la télémédecine est un outil pratique pour former et appuyer à distance les cliniciens qui travaillent déjà dans des établissements carcéraux pour traiter l’hépatite C6.

L’accès accru aux mesures de réduction des méfaits réduit le risque de transmission

L’utilisation de substances dans les prisons et le manque de mesures de réduction des méfaits augmentent le risque de transmission de l’hépatite C, particulièrement en raison des pratiques d’injection plus risquées comme la réutilisation du matériel. Actuellement, de nombreuses prisons canadiennes ne fournissent que de l’eau de Javel pour désinfecter le matériel d’injection; cependant, il a été démontré que cette méthode est peu efficace pour prévenir la transmission de l’hépatite C. Des programmes d’approvisionnement en aiguilles et en seringues dans les prisons seraient une stratégie éprouvée pour réduire le risque de transmission; cependant, de tels programmes ne sont pas offerts dans les prisons provinciales et territoriales et, au moment de rédiger cet article, dans la plupart des pénitenciers fédéraux. Ailleurs dans le monde, les programmes d’aiguilles et de seringues n’ont pas fait augmenter la consommation et ont en fait amélioré la sécurité dans les établissements pour le personnel et les détenus7, deux enjeux courants.

Les programmes de traitement de substitution aux opioïdes (TSO) sont une autre mesure de réduction des méfaits éprouvée. Ils aident à réduire la dépendance aux injections et le besoin de partager des aiguilles, particulièrement lorsqu’il n’y a pas de programme d’aiguilles et de seringues. Actuellement, le TSO est offert dans la plupart des systèmes carcéraux provinciaux et territoriaux et dans tous les établissements fédéraux, selon les politiques régionales.

Des projets pilotes de réduction des méfaits ont été mis en place dans les établissements fédéraux, comme des programmes de tatouage plus sécuritaire, qui ont depuis pris fin, ainsi qu’un projet pilote d’échange d’aiguilles. Depuis la publication de cette revue, des sites d’échange d’aiguilles additionnels et d’autres programmes de réduction des méfaits ont vu le jour dans certains établissements fédéraux, y compris un service de prévention des surdoses8,9. Cependant, de nombreux défenseurs des droits des détenus continuent de critiquer la manière dont ces programmes sont mis en œuvre, mentionnant par exemple des enjeux de confidentialité10.

Les organismes communautaires sont des partenaires essentiels dans la création de programmes efficaces

Les organismes communautaires sont des partenaires essentiels dans l’élaboration de programmes et de politiques pour soutenir les soins pour l’hépatite C dans les prisons; l’opinion des personnes ayant une expérience concrète étant particulièrement importante. Les organismes communautaires, comme le Prisoners with HIV/AIDS Support Action Network (PASAN), les Sociétés John Howard et les Sociétés Elizabeth Fry, sont aussi des ressources clés dans le soutien communautaire des personnes après leur remise en liberté. La collaboration avec les organismes communautaires donne aux prisons la perspective nécessaire pour élaborer des programmes efficaces et satisfaisants, défendre les droits des détenus, réduire la stigmatisation entourant l’hépatite C, et aider potentiellement à fournir les ressources humaines nécessaires à la prestation des programmes.

Incidences sur les politiques et la pratique

Des lacunes importantes persistent dans les efforts consentis par le Canada pour éliminer l’hépatite C dans les prisons. Des données probantes permettent d’orienter les stratégies visant à :

  • augmenter le dépistage et le diagnostic
  • augmenter l’accès au traitement
  • prévenir les nouveaux cas grâce à des mesures de réduction des méfaits
  • intégrer les membres de la communauté dans l’intervention.

Les professionnels de la santé et les organismes communautaires ont un rôle à jouer afin de continuer à prôner un changement dans le système carcéral et d’appuyer les détenus lors de leur remise en liberté. Les décideurs politiques et les administrations carcérales ont quant à eux un rôle à jouer dans la reconnaissance du fardeau de l’hépatite C; ils devraient prendre des mesures pour mettre en œuvre des stratégies éprouvées dans leurs établissements et leurs organisations. C’est seulement par une action collective que le Canada peut éliminer l’hépatite C dans ses systèmes carcéraux.

Pour plus d’information, consultez l’article complet dans le Canadian Liver Journal.

Ressources connexes

Rester en santé derrière les murs : L’hépatite C et le VIH en prison (CATIE & PASAN)

Rester en santé derrière les murs : Le tatouage, le perçage et toi (CATIE & PASAN)

Références :

  1. Kronfli N, Buxton JA, Jennings L, et al. Hepatitis C virus (HCV) care in Canadian correctional facilities: Where are we and where do we need to be? Canadian Liver Journal. 2020;2(4):171-83.
  2. Malakieh J. Statistiques sur les services correctionnels pour les adultes et les jeunes au Canada, 2017-2018 [Internet]. Catalogue no. 85-002-X. Ottawa : Centre canadien de la statistique juridique, Statistique Canada, mai 2019. Disponible à l’adresse : https://www150.statcan.gc.ca/n1/fr/pub/85-002-x/2019001/article/00010-fra.pdf?st=tDpt0-9v
  3. Hochstatter KR, Stockman LJ, Holzmacher R, et al. The continuum of hepatitis C care for criminal justice involved adults in the DAA era: a retrospective cohort study demonstrating limited treatment uptake and inconsistent linkage to community-based care. Health Justice. 2017;5(1):10, cité dans Kronfli N, Buxton JA, Jennings L, et al. Hepatitis C virus (HCV) care in Canadian correctional facilities: Where are we and where do we need to be? Canadian Liver Journal. 2020;2(4):171-83.
  4. Schoenbachler BT, Smith BD, Sena AC, et al. Hepatitis C virus testing and linkage to care in North Carolina and South Carolina jails, 2012–2014. Public Health Report. 2016;131(Suppl 2):98-104, cité dans Kronfli N, Buxton JA, Jennings L, et al. Hepatitis C virus (HCV) care in Canadian correctional facilities: Where are we and where do we need to be? Canadian Liver Journal. 2020;2(4):171-83.
  5. Post JJ, Arain A, Lloyd AR. Enhancing assessment and treatment of hepatitis C in the custodial setting. Clinical Infectious Diseases. 2013;57(Suppl 2):S70-4, cité dans Kronfli N, Buxton JA, Jennings L, et al. Hepatitis C virus (HCV) care in Canadian correctional facilities: Where are we and where do we need to be? Canadian Liver Journal. 2020;2(4):171-83.
  6. Arora S, Thornton K, Murata G, et al. Outcomes of treatment for hepatitis C virus infection by primary care providers. New England Journal of Medicine. 2011;364(23):2199-207, cité dans Kronfli N, Buxton JA, Jennings L, et al. Hepatitis C virus (HCV) care in Canadian correctional facilities: Where are we and where do we need to be? Canadian Liver Journal. 2020;2(4):171-83.
  7. Stöver H, Nelles J. Ten years of experience with needle and syringe exchange programmes in European prisons. International Journal of Drug Policy. 2003;14(5-6):43 744, cité dans Kronfli N, Buxton JA, Jennings L, et al. Hepatitis C virus (HCV) care in Canadian correctional facilities: Where are we and where do we need to be? Canadian Liver Journal. 2020;2(4):171-83.
  8. Service correctionnel Canada. Le service de prévention des surdoses. Ottawa : Service correctionnel Canada; 2019. Disponible à l’adresse : https://www.csc-scc.gc.ca/health/002006-2002-fr.shtml
  9. Service correctionnel Canada. Le Programme d’échange de seringues dans les prisons. Ottawa : Service correctionnel Canada; 2019. Disponible à l’adresse : https://www.csc-scc.gc.ca/sante/002006-2004-fr.shtml
  10. Réseau juridique canadien VIH/sida. Communiqué de presse : Le programme d’échange de seringues en prison. Toronto : Réseau juridique canadien VIH/sida; 2020. http://www.aidslaw.ca/site/news-release-prison-needle-and-syringe-program-2/?lang=fr

À propos de l’auteur

Christopher Hoy est spécialiste en connaissances pour les programmes de santé communautaires liés à l’hépatite C chez CATIE. Il travaille à renforcer la capacité en programmation des fournisseurs de services de première ligne. Christopher a déjà travaillé en communications pour la santé publique et dans des rôles liés aux politiques. Il détient une maîtrise en santé publique.