Point de mire sur la prévention

Automne 2018 

Points de vue des premières lignes : Les services de consommation supervisée et les sites de prévention des surdoses

Nous avons discuté avec deux intervenantes au sujet de leur expérience pour établir et exploiter un service de consommation supervisée et un site de prévention de surdoses.

  • Lorraine Barnaby, gestionnaire du service de consommation supervisée, Parkdale Queen West Community Health Centre (PQWCHC), Toronto, Ontario
  • Kira Haug, coordonnatrice en réduction des méfaits, ASK Wellness Society, Kamloops, Colombie-Britannique

Lorraine Barnaby

Pourquoi un site de consommation supervisée était-il nécessaire dans votre communauté?

Le site PQWCHC offre des services de réduction des méfaits au sein de la communauté depuis plus de vingt ans. Il existe une demande permanente pour des services de réduction des méfaits dans notre communauté : le site de la rue Queen Ouest est troisième sur la liste des programmes de distribution de seringues les plus achalandés à Toronto. En 2015, nous avons reçu plus de 15 000 visites de clients et avons distribué près de 300 000 seringues. Nous desservons un nombre important de personnes qui s’injectent des drogues, y compris des personnes n’ayant pas de logement stable, qui s’injectent seules, fréquemment et en public.

Comparé à l’ensemble de Toronto, le nombre de personnes qui s’injectent des drogues dans la zone que nous desservons est disproportionnée, et cette zone connaît des taux plus élevés de visites aux services des urgences en raison de l’utilisation de drogues. Les surdoses mortelles et non mortelles ont atteint des niveaux critiques à Toronto. Le PQWCHC et sa communauté ont été durement touchés par la crise actuelle de surdoses. Une étude de 2012 sur les clients de la rue Queen Ouest bénéficiant de services de réduction des méfaits a révélé que 11 % d’entre eux avaient déjà fait une surdose (au cours des six derniers mois), plus d’un tiers disaient s’injecter en public, 42,5 % avaient l’infection à l’hépatite C ou l’avaient eue et 51 % ne possédaient pas de logement stable. Les clients du quartier Queen Ouest ont mentionné aux chercheurs et à nous-mêmes qu’ils souhaitaient avoir un SCS intégré et qu’ils l’utiliseraient.

Comment avez-vous mis en œuvre le site de consommation supervisée? Quelles ont été les clés de votre succès ou quels obstacles majeurs avez-vous rencontrés? Quels types de services offrez-vous?

Nous planifions et nous accumulions des données sur ce service depuis plusieurs années. Nous avons travaillé avec les membres de notre conseil d’administration, notre personnel, les utilisateurs potentiels des services et les autres sites proposés de SCS à Toronto, et nous avons aussi consulté Insite et le Centre du Dr Peter à Vancouver pour élaborer un modèle de services, les politiques et les protocoles. Des consultations approfondies avec la communauté ont été effectuées et nous avons dû obtenir l’autorisation du bureau de santé et du conseil municipal de Toronto. Plusieurs années ont été nécessaires pour remplir les exigences de la demande d’exemption de Santé Canada et obtenir l’autorisation officielle pour exploiter le SCS. Et nous avons mis plus d’un an à obtenir l’autorisation de financement du ministère de la Santé et des Soins de longue durée de l’Ontario.

Parmi les facteurs clés ayant contribué à la mise en œuvre du SCS, notons :

  • soutien de la communauté locale
  • collaboration avec les autres sites de Toronto
  • préparation de l’organisme
  • stratégie de communication
  • participation des personnes qui utilisent des drogues

Parmi les défis ayant nui à la mise en œuvre du SCS, notons :

  • processus de demande d’exemption de Santé Canada
  • retards dans l’obtention du financement
  • exécution des rénovations de l’édifice

Les restrictions existantes sur les services (l’injection assistée et la répartition et le partage des drogues sont interdits) de Santé Canada constituent un défi continu. Nous collaborons avec d’autres SCS à travers le Canada pour plaider en faveur de changements.

De plus, en raison de la stigmatisation de l’utilisation de drogues injectables, les clients utilisant les services ont mis du temps à les adopter. Afin de surmonter ces problèmes, nous avons :

  • fait de la sensibilisation auprès des personnes qui s’injectent des drogues, des organismes communautaires et du service local de police
  • recruté des ambassadeurs pour le SCS
  • formé un comité de liaison communautaire
  • ajusté le modèle de service, le processus d’admission et l’espace physique pour accroître l’accessibilité et créer un environnement plus accueillant

Les services de base du SCS incluent :

  • supervision des injections
  • interventions d'urgence en cas de surdose
  • soins infirmiers
  • counseling et gestion de cas
  • matériel de réduction des méfaits et éducation à ce sujet
  • distribution de trousses de naloxone et formation sur l’utilisation
  • vérification des drogues
  • arrimage aux services et aux soutiens internes et externes

Les clients ont également accès à toute la gamme de services et de soutien du centre. Nous prévoyons élargir ce service pour permettre aussi la consommation de drogues intranasales et orales.

Quels ont été les résultats/l’impact du site de consommation supervisée pour vos clients et votre communauté?

L’ouverture de notre SCS a permis d’offrir un lieu accueillant, sûr et légal pour s’injecter des drogues, obtenir du matériel de réduction des méfaits et se renseigner sur les techniques d’injection plus sécuritaires. Durant les trois premiers mois, le SCS a reçu plus de 225 visites et près de 100 clients ont eu recours aux services. L’équipe est intervenue lors de six urgences médicales/surdoses et a réduit le risque de surdose parmi les autres clients en les encourageant à consommer plus lentement et à tester leurs drogues.

Le SCS a également eu un impact sur la prestation de services de réduction des méfaits de première ligne, de gestion de cas, de santé et de counseling pour les personnes qui utilisent des drogues. Parmi les impacts additionnels sur les clients, notons :

  • orientation vers les services de soins primaires, à la fois à l’interne, au sein du PQWCHC et chez des professionnels externes
  • arrimage aux services communautaires et sociaux
  • promotion des droits des  clients afin qu’ils aient accès  au soutien au logement offert par la Ville de Toronto (Streets to Homes)
  • soins médicaux de base, comme le traitement des plaies et le triage en vue de l’arrimage aux services médicaux additionnels, au besoin

Les services ont permis d’accroître la sensibilisation au sein de la communauté au sujet de la réduction des méfaits et des SCS. Nous avons créé des liens avec plusieurs partenaires et organismes communautaires, y compris des refuges locaux, des bureaux d’assistance sociale, des cliniques sans rendez-vous et des professionnels de la santé. En outre, nous effectuons sept présentations aux pelotons des services de police de Toronto pour accroître la sensibilisation des policiers de première ligne à nos services.

Que pouvons-nous faire pour contrer l’approvisionnement de drogues contaminées au Canada?

Nous devons modifier le système existant actuellement. La guerre contre la drogue est un échec, elle favorise les décès par surdose et constitue la cause directe des drogues contaminées. Nous devons décriminaliser toutes les substances et offrir à ceux qui en ont besoin un approvisionnement légal et sûr en drogues. Même si beaucoup de temps sera nécessaire pour étudier à quoi ressemblerait la décriminalisation au Canada, un moratoire immédiat pourrait être exigé sur toutes les arrestations liées à la drogue. Ainsi, les personnes qui utilisent des drogues auraient enfin accès aux soins de santé et pourraient faire appel aux services d’urgence en cas de surdose sans craindre de se faire arrêter, agresser, stigmatiser ou discriminer.

La transition vers un système décriminalisé permettrait également d’économiser des millions de dollars dépensés actuellement par la police pour cibler et arrêter les personnes qui utilisent des drogues. Cet argent pourrait plutôt être utilisé pour financer davantage de programmes et de services de réduction des méfaits, ce qui réduirait encore plus le nombre de surdoses et les taux d’infection au VIH et à l’hépatite C.

Nous pouvons également commencer à prévenir les décès par surdose en créant des programmes de substitution et de maintien à la diacétylmorphine et à l’hydromorphone. Ces programmes doivent être à la portée de tous et élaborés en fonction des besoins des personnes qui utilisent des drogues. En se faisant offrir des doses à emporter à la maison, les personnes peuvent développer une stabilité accrue dans leur vie et maximiser leur capacité à travailler, à faire du bénévolat ou à faire d’autres choses que de se procurer des drogues.

Kira Haug

Pourquoi un site de prévention des surdoses était-il nécessaire dans votre communauté?

Kamloops, comme d’autres régions de la C.-B., connaît une hausse des mortalités par surdoses dues à la consommation et à l’empoisonnement par des opiacés. Les plus touchés par cette épidémie étaient les personnes qui vivent « à la dure » ou les sans-abris. ASK Wellness Society offre des services d’aide au logement et des services sociaux à ces populations vulnérables. Chaque jour, nous faisions nos prières dans l’espoir de ne pas perdre un autre client durant la nuit. Nous nous sommes vite rendu compte que le risque s’étendait à toutes les populations de personnes qui utilisent des drogues. Les gens mouraient après avoir ingéré des opiacés par accident, y compris des réserves contaminées d’autres drogues comme de la cocaïne.

Quand tout cela a commencé, il y a un peu plus de deux ans, nous faisions des pieds et des mains pour avoir accès à de la naloxone et obtenir une formation pour éviter les surdoses. Au cours des deux dernières années, la naloxone est devenue largement accessible à toutes les personnes qui pourraient être témoins d’une surdose, ce qui nous a permis de mettre en place un programme de prévention des surdoses.

Comment avez-vous mis en œuvre le site de prévention des surdoses? Quelles ont été les clés de votre succès ou quels obstacles majeurs avez-vous rencontrés? Quels types de services offrez-vous?

ASK Wellness Society s‘est associé avec l’autorité sanitaire Interior en Colombie-Britannique pour lancer un service mobile de consommation supervisée en 2016. Un autobus reconverti en clinique mobile sert d’installation. L’autobus se stationne devant nos deux emplacements à Kamloops et offre un endroit où les personnes qui utilisent des drogues peuvent être suivies et traitées de manière sécuritaire si elles sont victimes d’une surdose.

Nous avons également converti une petite salle de notre édifice pour fournir d’autres services de prévention des surdoses. Nous offrons des services et des programmes par les pairs, notamment :

  • Récupération des seringues et participation communautaire
  • Services de proximité
  • Formation sur l’administration de la naloxone et approvisionnement en naloxone
  • Intervention d’urgence en cas de surdose
  • Programmes de réduction des méfaits
  • Aiguillage vers des services complémentaires.

Une fois par semaine, des infirmières de la rue sont sur place pour traiter les plaies, effectuer des tests de dépistage du VIH/VHC/ITS et offrir du soutien pour commencer un traitement de substitution à la méthadone ou au Suboxone (buprénorphine/naloxone).

Le soutien du public pour le sans-abrisme et l’utilisation de drogues au sein de notre communauté a été notre plus grand obstacle. Les intervenants des secteurs résidentiels et commerciaux sont fatigués, frustrés et fâchés de voir les ordures s’accumuler, les personnes flâner et commettre des crimes. Les seringues et le matériel d’injection abandonnés ont provoqué un sentiment généralisé de fatigue compassionnelle de la part de la communauté.

Nous avons été créatifs en réponse à ce problème : nous distribuons aux membres de la communauté des cartes de personnes à contacter qui indiquent nos partenaires et leurs numéros de téléphone pour des services tels que des services de proximité et de ramassage des seringues. Nous organisons également des réunions hebdomadaires avec plusieurs partenaires, y compris les services de police, l’Association canadienne pour la santé mentale et des refuges locaux afin de discuter des endroits à problèmes, des préoccupations et des solutions pour les individus ayant des comportements problématiques.

Un autre obstacle est de rejoindre les personnes qui vivent seules, consomment seules ou qui ont peur de subir de la stigmatisation et de la discrimination en demandant de l’aide.

Quels ont été les résultats/l’impact du site de prévention des surdoses pour vos clients et votre communauté?

Les impacts pour notre communauté et les intervenants ont été considérables. Nos services de prévention des surdoses ont permis d’améliorer l’accès aux programmes et à l'éducation pour les personnes qui utilisent des drogues ainsi qu’aux membres de leur famille et à leurs amis. Les contacts réguliers avec les clients qui ont recours aux services et aux outils de réduction des méfaits nous donnent l’occasion de développer des liens de confiance et d’établir de bonnes relations. Ces contacts peuvent les aider à obtenir des services complémentaires, y compris du soutien pour :

  • La santé mentale
  • La santé chronique
  • De l’aide au revenu
  • Le logement
  • Les traitements de substitution pour la dépendance aux opiacés
  • L’accès aux banques alimentaires.

Au sein de la communauté de personnes qui utilisent des drogues, nous avons également remarqué que les gens prennent davantage soin les uns des autres. Nos clients ont sauvé des douzaines de vies en ayant de la naloxone et en sachant comment s’en servir.

Par contre, même si nous sauvons des vies, les membres de la communauté locale ont aussi été touchés. Les résidents, les propriétaires de commerces et les autres groupes constatent une hausse réelle ou perçue de l’utilisation de drogues en public; de surdoses et d’interventions en cas de surdose et une augmentation des crimes, des seringues abandonnées et du sans-abrisme. Nous nous trouvons souvent en bout de chaîne pour recevoir les préoccupations, la colère et la peur de la communauté quant à cette épidémie. Cette situation a provoqué chez nos travailleurs de première ligne de la frustration et de la consternation, cependant, nous essayons d’utiliser ces interactions pour faire de la sensibilisation au sujet de la réduction des méfaits, des traumatismes et de la pauvreté.

Que pouvons-nous faire pour aborder les drogues contaminées au Canada?

Il est extrêmement difficile de s’attaquer aux réserves de drogues contaminées. Plusieurs des personnes qui utilisent des opiacés cherchent en fait à avoir du fentanyl et il se peut qu’elles ne considèrent pas leurs drogues comme étant contaminées. Il existe toutefois plusieurs rapports inquiétants qui révèlent que des drogues non opiacées (comme la cocaïne) sont contaminées par le fentanyl. C’est pourquoi toutes les personnes devraient avoir accès à la vérification de leurs drogues.

De l’éducation en matière de prévention devrait également être offerte aux jeunes afin qu’ils connaissent les méfaits avant même de se retrouver dans un environnement à risque élevé. Les programmes de morphine médicale pourraient aussi être utiles, car les personnes pourraient avoir accès à des opiacés sûrs, ayant été prescrits et surveillés par un médecin.