Vision positive

Printemps 2020 

Pause-jasette : Le sexe sérodifférent

Depuis quelques années, nous disposons de deux options additionnelles pour prévenir le VIH : la prophylaxie pré-exposition (PrEP) et la connaissance que « indétectable = intransmissible » (I=I). Comment ceci a-t-il modifié notre vie sexuelle? Nous avons discuté avec deux gars pour savoir quels effets ces options ont sur les relations sexuelles de personnes de divers statuts VIH.

Interviews réalisées par RonniLyn Pustil

DILLON WALDRON, 28 ans

Utilisateur épisodique de la PrEP depuis 2015
Toronto

Je prends la PrEP chaque jour. Les deux premiers mois, j’ai eu des effets secondaires — maux d’estomac, maux de tête et problèmes de digestion — mais ils se sont dissipés. J’ai pris des comprimés de Gravol à l’occasion pour les atténuer. La PrEP me permet d’avoir l’esprit tranquille, car je peux être certain de demeurer séronégatif. Lorsque je la prends quotidiennement, je n’ai plus à me soucier du VIH; lorsque je me fais dépister, je ne suis plus aussi préoccupé qu’auparavant, pendant l’attente de mon résultat.

I=I nous permet d’avoir des conversations plus productives avec des personnes séropositives qui ont une charge virale indétectable, car nous savons qu’elles comptent parmi les personnes avec lesquelles les rapports sexuels sont les plus sécuritaires, en ce qui concerne le risque pour le VIH.

De nos jours, les probabilités de contracter le VIH sont les plus fortes avec une personne qui n’est pas au courant de sa séropositivité. Mais lorsque je prends la PrEP, je sais que je ne vais pas contracter le VIH. Auparavant, un certain risque était toujours présent, petit ou grand. Aujourd’hui, comme c’est moi qui exerce le contrôle, je n’ai plus à m’inquiéter du risque.

La PrEP et la connaissance d’I=I sont deux moyens qui permettent aux gens d’avoir l’esprit tranquille et d’être en confiance avec un partenaire sexuel. Ces moyens aident à déstigmatiser le sexe avec les personnes vivant avec le VIH. Dans le passé, je demandais à mon partenaire quel était son statut VIH et il me demandait le mien, mais en prenant la PrEP je peux éviter cette pression. Plutôt que de poser des questions, je parle davantage de moi. Je n’ai plus besoin de m’informer du statut de l’autre gars, car je peux dire : « Je prends la PrEP. » Libre à lui alors de décider de dévoiler son statut ou non. Bref, la PrEP permet aux gens de se parler plus franchement, mais en plus elle déstigmatise les personnes vivant avec le VIH — ce qui est d’ailleurs fort souhaitable. J’ai vraiment l’impression que la PrEP est utile, dans ce sens.

Récemment, j’ai constaté qu’un plus grand nombre de personnes sont au courant d’I=I. En entendant « I=I », la plupart des gens savent de quoi il s’agit; dans l’ensemble, on comprend ce que ça signifie, du moins chez un grand nombre d’hommes gais cisgenres. On en entend parler sur Grindr, sur Scruff, dans l’émission RuPaul’s Drag Race — et il est indéniable qu’on en parle dans la culture gaie cisgenre masculine. On lit de plus en plus souvent « I=I » dans les profils de personnes séropositives, et même de personnes séronégatives. C’est peut-être une façon d’inciter les gens à déstigmatiser le VIH; peut-être ces hommes ont-ils un partenaire séropositif ou peut-être écrivent-ils cette affirmation pour indiquer qu’ils souhaitent avoir une conversation sur le sujet.

Je veux qu’on arrive à éradiquer le VIH, dans ma génération. J’ai confiance que nous pouvons y arriver si nous avons la volonté politique de le faire. Je crois que la PrEP et I=I contribuent tous deux à la tranquillité d’esprit, et qu’en déstigmatisant la maladie nous faisons un pas de plus vers son éradication.

SHAD TURNER, 43 ans

Diagnostic VIH : 2014
Charge virale indétectable depuis 2014
Edmonton

J’ai reçu mon diagnostic en 2014, donc je n’ai pas vécu avec le VIH bien longtemps avant que la PrEP devienne largement accessible. Après mon diagnostic, j’ai poursuivi une relation monogame pendant trois ans, donc je ne faisais pas partie des cercles d’utilisateurs de la PrEP qui sont célibataires ou en relation ouverte.

Pour moi, l’accessibilité répandue de la PrEP et la sensibilisation croissante au sujet d’I=I sont deux réalités distinctes et reliées à la fois. L’accessibilité de la PrEP semble aller de pair avec la compréhension d’I=I. La PrEP et I=I font en sorte que je suis généralement moins réticent à dévoiler ma séropositivité à des amis ou à des personnes avec lesquelles je discute — en particulier des personnes qui utilisent la PrEP (qui sont plus susceptibles, je crois, de comprendre qu’I=I). Je présume que les gars qui prennent la PrEP sont mieux informés de ce que signifie I=I, donc moins susceptibles que d’autres de se comporter d’une manière qui me stigmatise en raison de ma séropositivité.

En revanche, il se produit un genre de « restigmatisation », parce que la question répandue — du moins dans le contexte des applis de rencontre — devient : « Prends-tu aussi la PrEP? » Les gars sont très prompts à dire qu’ils utilisent la PrEP. Plusieurs d’entre eux me demandent si je la prends aussi et j’ai du mal à rationaliser leur question à propos de ma situation. Je me sens un peu penaud de ne pas pouvoir dire que je prends moi aussi la PrEP, mais je sais bien qu’étant donné ma charge virale indétectable je ne risque pas de transmettre le VIH.

Lorsqu’un gars qui prend la PrEP me pose des questions sur mon statut VIH, j’y vois une indication de l’attitude « on n’est jamais trop prudent ». Je réponds à la question avec nuance, d’une manière qui m’évite de devoir dévoiler des renseignements aussi abruptement à un inconnu. Je ne veux pas me sentir acculé où je dois choisir entre mentir à propos de mon statut VIH et le dévoiler sous la contrainte ou en raison de l’impression d’un devoir qui n’existe pas nécessairement.

Dans un tel cas, d’habitude je renverse la situation et je réponds à la question par une question : « Tu utilises la PrEP, donc tu es protégé. Que veux-tu vraiment savoir? » Cette réplique met généralement fin à la conversation. Ou je dis tout simplement : « Tu n’as pas à t’inquiéter de ça : tu m’as déjà dit que tu prends la PrEP, donc c’est bon. »

D’après le ton des conversations d’aujourd’hui, comparé à celui d’il y a trois ou quatre ans, il me semble que les gens sont beaucoup plus réceptifs aux gars sérodifférents. Inévitablement, les personnes qui s’informent sur la PrEP et celles qui l’utilisent tombent sur le message I=I. Les autres gars séropositifs avec qui j’en ai parlé n’hésitent plus autant à répondre avec plus d’assurance et à faire un peu d’éducation. Je rencontre de plus en plus de gens qui sont très à l’aise et sans stress à l’idée de coucher avec quelqu’un qui a une charge virale indétectable. Ils diffèrent de ceux qui demandent : « Prends-tu la PrEP? ».

Dans l’ensemble, je pense que les conversations sont plus ouvertes, plus sophistiquées et plus nuancées. Cela dit, il y aura toujours un noyau de gars qui insisteront sur la PrEP ou les condoms pour prévenir le VIH, car « deux précautions valent mieux qu’une ». Souvent, ces personnes n’envisagent même pas qu’une charge virale indétectable est une possibilité. Très souvent, la question tient en un seul mot : « Négatif? » C’est une question tendancieuse, qui force l’autre à choisir : le dévoilement volontaire à un quasi étranger ou le mensonge à propos de sa séropositivité.

Je crois qu’en général l’atmosphère est moins tendue, en ce qui concerne la stigmatisation, car les gens sont généralement mieux informés et plus conscients des faits et des options qui s’offrent à eux. Mais je crois qu’il y a aujourd’hui un nouveau type de stigmatisation, qui entoure les non-utilisateurs de la PrEP. J’ai l’impression que le noyau de personnes qui ont adopté cette mentalité de stigmatisation dans le passé le fait encore aujourd’hui. Il semble y avoir à présent deux niveaux de personnes : celles qui prennent la PrEP et celles qui ne la prennent pas.

La PrEP a eu une influence plus marquée sur ma vie sexuelle que la campagne I=I. Je vis dans une région du pays où les mentalités sont conservatrices et où l’on semble moins porté à avoir des points de vue nuancés sur le risque de VIH. Or le message I=I nécessite encore de naviguer dans la partie « et alors? », en raison de l’impression répandue, (mais viciée) que si vous avez le VIH vous devez le divulguer avant d’avoir des rapports sexuels sans condom, un point c’est tout, sans égard à la charge virale.

I=I, dans l’absolu, ne permet pas de surmonter la désinformation sur l’état du droit. Des gens croient que la criminalisation d’une personne séropositive qui a un rapport sexuel avec une personne séronégative signifie qu’il y a un risque, en dépit d’I=I. Ils se disent qu’il doit bien y avoir une raison pour que la loi soit ainsi faite. Je pense que ce spectre tacite persiste, en toile de fond, derrière toute cette campagne enjouée de sensibilisation aux découvertes scientifiques.