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septembre/octobre 2016 

Des chercheurs américains explorent l’impact de la dépression sur le risque de crise cardiaque

Au Canada et dans les autres pays à revenu élevé, l’utilisation à grande échelle des combinaisons de médicaments anti-VIH puissants (TAR) a réduit énormément le risque d’infections liées au sida. Par conséquent, les personnes sous TAR vivent maintenant plus longtemps, mais elles éprouvent aussi des problèmes de santé qui n’ont pas de rapport avec le sida. Au cours des 15 dernières années, les chercheurs ont découvert que ces autres problèmes de santé, notamment les maladies cardiovasculaires comme la crise cardiaque et l’AVC, semblaient être plus fréquents parmi les personnes séropositives.

L’augmentation du nombre de crises cardiaques pourrait être attribuable à plusieurs facteurs, tels que les taux élevés de tabagisme, les taux anormaux de cholestérol dans le sang et l’hypertension. Les chercheurs se doutent cependant que d’autres facteurs peuvent influencer les risques de maladies cardiovasculaires.

Lors d’une étude menée auprès de personnes séronégatives inscrites à un essai clinique randomisé, les chercheurs ont effectué un suivi à long terme d’une portion des participants. Ils ont trouvé que les personnes souffrant de dépression qui avaient reçu un traitement pour celle-ci avant la survenue d’une maladie cardiovasculaire ont réussi à réduire considérablement leur risque futur de crise cardiaque.

Stimulés par ce résultat (et par les résultats d’autres études), des chercheurs aux États-Unis ont mené une étude pour explorer  l’impact de la dépression sur le risque de crise cardiaque chez les personnes séropositives. Sur une période de 11 ans, l’équipe a constaté que les adultes atteints de dépression majeure (parfois appelée simplement dépression) couraient un risque 30 % plus élevé de faire une crise cardiaque. Comme on parle ici d’une étude par observation, elle ne peut prouver que la dépression majeure a causé des crises cardiaques. Les résultats sont toutefois très révélateurs et s’ajoutent à la masse croissante de données probantes indiquant que la dépression majeure joue un rôle dans le risque de crise cardiaque chez les personnes séropositives.

Détails de l’étude

Les chercheurs ont revu des données de santé recueillies auprès de 26 144 vétérans séropositifs aux États-Unis. Les participants ont été admis à l’étude en 1998 et suivis jusqu’à la fin de 2009.

Les participants avaient les caractéristiques moyennes pertinentes suivantes au moment de leur admission de l’étude :

  • âge : 48 ans
  • 19 % souffraient de dépression majeure
  • 9 % souffraient d’une dépression persistante de faible degré

Résultats

Au cours d’une période de suivi moyenne de six ans, 490 nouvelles crises cardiaques sont survenues. Cela équivaut à dire qu’environ 2 % des participants à l’étude ont fait une crise cardiaque.

Selon les chercheurs, les participants souffrant de dépression majeure couraient un risque 30 % plus élevé de faire une crise cardiaque, comparativement aux participants ne souffrant pas de dépression; voilà une différence significative du point de vue statistique.

Les chercheurs ont obtenu ce chiffre même après avoir tenu compte des facteurs de risque traditionnels de maladies cardiovasculaires (tel le tabagisme) et de facteurs spécifiques au VIH.

Le risque de crise cardiaque associé à la dépression majeure a baissé jusqu’à 25 % (lien encore significatif sur le plan statistique) lorsque les chercheurs ont tenu compte des facteurs suivants :

  • co-infection au virus de l’hépatite C
  • présence d’insuffisance rénale
  • abus ou dépendance à l’alcool et/ou à la cocaïne

La dépression légère mais persistante n’a pas été associée à un risque accru de maladies cardiovasculaires.

Explications possibles

Les chercheurs ne savent pas avec certitude précisément comment la dépression majeure augmenterait le risque de crise cardiaque chez certaines personnes, mais il existe plusieurs explications possibles, que voici :

  • Il est possible que la dépression augmente l’inflammation dans le corps. Comme le taux d’inflammation est déjà supérieur à la normale chez les personnes séropositives, toute inflammation additionnelle pourrait accélérer l’évolution et la survenue d’une crise cardiaque.
  • Il est possible que les personnes souffrant de dépression aient des comportements malsains, tels que le tabagisme, le manque d’exercice et une mauvaise observance du TAR (on ne prend pas ses médicaments tous les jours). Un seul ou l’ensemble de ces comportements pourrait accroître le risque de crise cardiaque. Rappelons que le TAR réduit (sans pour autant éliminer) l’inflammation liée au VIH, et une étude randomisée sur l’interruption du traitement a permis de constater que de telles interruptions augmentaient l’inflammation et le risque de crise cardiaque et d’AVC.

L’usage du médicament anti-VIH éfavirenz (Sustiva et dans Atripla) a été associé à un risque accru de dépression et, dans des cas très rares, de suicide. Cependant, dans cette étude, il n’y avait pas de lien clair entre l’utilisation de l’éfavirenz et la dépression. Cela est dû en partie au fait que les médecins semblent éviter de prescrire l’éfavirenz aux personnes qui commencent à souffrir de dépression.

Rappelons que nous parlons ici d’une étude par observation. Les études de ce genre sont utiles pour trouver des associations mais ne peuvent prouver de lien causal; cette étude ne peut donc pas prouver que la dépression majeure a causé des crises cardiaques. Cependant, comme cette étude a suivi un nombre relativement grand de participants sur une longue période, ses résultats sont très révélateurs.

Vers l’avenir

Comme presque toutes les études menées auprès de vétérans séropositifs, cette étude a porté presque exclusivement sur des hommes. Il faut mener des études auprès des femmes afin d’évaluer l’impact de la dépression majeure sur leur santé, surtout en ce qui concerne le risque de crise cardiaque. Les chercheurs doivent également comprendre comment la dépression majeure serait liée à la survenue de crises cardiaques chez certaines personnes. Enfin, les chercheurs devraient mener des études prospectives pour évaluer l’impact d’interventions comme le counseling et l’usage d’antidépresseurs sur le risque futur de crise cardiaque chez les personnes séropositives souffrant de dépression majeure.

Ressource :

Le VIH et la maladie cardiovasculaire — Feuillet d’information de CATIE

—Sean R. Hosein

RÉFÉRENCES :

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