Vision positive

printemps/été 2009 

Profil : La renaissance de l’enfant terrible

Dave Pineau, une PVVIH d’Ottawa, a eu à encaisser des coups terribles au cours de sa vie, mais son désir impétueux d’aider les autres lui a toujours permis de passer au travers.

par Astrid Van Den Broek

LE MESSAGE ÉTAIT BRUTAL : « Nous regrettons de vous informer que vos tests de sang ont révélé que vous étes séropositif », indiquait la lettre de la Société canadienne de la Croix-Rouge. Pour David Pineau, qui avait alors 24 ans à la fin du printemps de 1985, le monde s’est arrêté. « C’était comme si j’étais figé dans le temps, se rappelle-t-il, comme si j’étais en train de faire un voyage astral et que je me voyais tenant cette lettre avec incrédulité ».

Ce moment qui a changé le reste de sa vie a été abordé avec si peu de soins et de compassion que Pineau s’est juré d’aider les autres personnes vivant avec le VIH et l’hépatite C. (Il est co-infecté par les deux virus.) Depuis lors, il s’efforce de contribuer à la communauté des personnes vivant avec le VIH du mieux qu’il peut. Même s’il fait parfois face à des échecs, Pineau est définitivement un enfant terrible qui a décidé de donner en retour.

EN 1979, lorsque Pineau avait 18 ans, lui et sa copine ont quitté leur ville natale de Windsor, en Ontario, pour aller à Vancouver. La vie à la maison était difficile et il avait abandonné ses études trois ans auparavant, après s’être mis à fréquenter une bande qui l’a initié aux drogues, surtout de la came pas très forte comme de la marijuana. La vie à Vancouver avec sa copine semblait d’abord bien se présenter. « Nous avions loué un appartement et je travaillais, mentionne Pineau. Puis, j’ai commencé à boire et les choses se sont gâtées pour elle. Finalement, je me suis retrouvé dans la rue ».

Dans la rue, Pineau s’est lié d’amitié avec un groupe de personnes qui buvaient beaucoup et qui utilisaient des drogues plus dures comme la cocaïne. « Tout le monde se partageait les seringues dans ce temps-là, se souvient-il. À cette époque, le terme VIH n’existait même pas, on l’appelait le GRID — gay-related immunodeficiency disease. Étant hétérosexuel, je pensais que je n’avais pas à m’inquiéter ».

Ce fut pour Pineau le début d’un dangereux match de ping-pong. Par périodes de huit à dix mois, il vivait dans la rue, se cherchait de la drogue et avait des petits boulots. Puis, il arrêtait de consommer, obtenait un emploi et se trouvait un endroit permanent pour habiter. Mais, tôt ou tard, se présentait un élément déclencheur, comme un ami de la rue, et il retournait vivre dans la rue. Ce style de vie a duré durant quatre ans, jusqu’à ce qu’il rencontre une femme.

« Elle n’était pas une sans-abri. Elle travaillait à temps plein et venait d’une bonne famille », explique Pineau. Son influence a été salutaire — il a terminé ses études secondaires, a obtenu un emploi et le couple a emménagé ensemble. La vie était belle et Pineau s’est même joint à elle pour participer à des initiatives pour des œuvres de bienfaisance, comme donner du sang.

Puis, cette lettre est arrivée et a mis fin à la relation de Pineau ainsi qu’à sa vie, pensait-il. Il a téléphoné au numéro de téléphone du médecin au bas de la lettre. « Je lui ai demandé combien de temps il me restait à vivre et elle m’a répondu de trois à cinq ans, si j’étais chanceux. J’ai demandé s’il y avait quelque chose à faire pour améliorer mes chances. Elle m’a dit d’arrêter de fumer et de prendre une multivitamine, puis elle a raccroché ».

PLUS DE VINGT ANS APRÈS, Pineau se rappelle encore très nettement le traitement cruel et froid qu’il a enduré. Sa copine et la plupart de ses amis l’ayant déserté, Pineau s’est isolé. « Je pensais que je n’aurais plus jamais de copine de ma vie. J’ai vraiment eu de la misère avec ça et je suis tombé dans un cercle vicieux ». Il s’est encore tourné vers la cocaïne et l’alcool et s’est à nouveau retrouvé dans la rue. Durant des années, il a vécu entre Windsor et Vancouver.

En 1992, Pineau a décidé qu’il devait encore rompre les amarres, en allant cette fois à Toronto. Mais Toronto ne lui a pas permis d’échapper à ses dépendances et il a finalement atterri dans un centre pour itinérants. Un an plus tard, son médecin lui a suggéré de consulter l’organisme Toronto People With AIDS Foundation (TPWAF) pour obtenir du soutien. « Ils m’ont aidé à faire une demande d’assurance-invalidité et, grâce à eux, j’ai eu un appartement. Les choses semblaient aller mieux dans ma vie, même si je continuais à lutter contre mes dépendances ».

À mesure que sa vie s’améliorait, Pineau a commencé à ressentir le besoin d’aider à son tour les personnes qui l’avaient aidé et de s’impliquer dans la communauté des personnes vivant avec le VIH. Il s’est joint au bureau des conférenciers de l’organisme TPWAF. Ce rôle bénévole l’a amené à partager des détails concrets de l’histoire de sa vie dans des classes d’écoles secondaires à travers la ville. La première fois, il était très nerveux, mais l’expérience s’est avérée révélatrice. « J’ai fait un excellent travail et après avoir terminé, je me sentais très fier, a expliqué Pineau. Je me suis dit : Wow, je pense que j’ai trouvé ma voie ».

Pineau a continué à parler dans les écoles secondaires et, plus tard, dans des centres de désintoxication pour les toxicomanes et les alcooliques. Non seulement aidait-il les autres, mais il s’aidait lui-même. Il a découvert que le fait de partager son histoire était étonnamment cathartique. « Parler m’a beaucoup aidé [avec tout ce qui se passait dans ma vie], encore plus qu’avec un conseiller, confie-t-il. Et je me suis dit que si je pouvais rejoindre seulement une personne et que quelque part au cours de son cheminement elle se souvenait de mon discours, ça en vaudrait la peine — c’était ma motivation ».

Entretemps, Pineau consommait encore de la drogue et, un jour, la police a fait une descente dans son appartement. Il a été accusé et déclaré coupable de possession d’une substance illégale. Cependant, parce qu’il avait complété la moitié d’un programme de traitement de six mois, sa sentence a été réduite à une amende. Ensuite, un ami proche s’est arrangé pour que Pineau entame un programme intensif de désintoxication de six mois à l’hôpital St. Michael’s de Toronto.

Le programme l’a aidé et Pineau a pu se remettre à développer son talent : raconter son histoire. « À cette époque, l’un de mes objectifs était de travailler pour la TPWAF », explique-t-il. Il a donc fait une demande d’emploi et obtenu le poste de travailleur des services d’approche avec le bureau des conférenciers de l’organisme. Il brillait dans son travail, prenant finalement la relève à titre de coordinateur du bureau des conférenciers. En 1998, Pineau a accepté un nouveau défi : aider à lancer et coordonner le programme d’échange de seringues de la TPWAF — un travail d’équipe qui a nécessité la participation de plusieurs protagonistes au sein de l’organisme et d’ailleurs. « Nous avons consulté de nombreux autres programmes d’échange de la ville qui nous ont servi d’exemples pour concevoir notre programme, et lorsque la nouvelle s’est ébruitée, plusieurs clients de la TPWAF ont commencé à utiliser notre programme de façon régulière. Le programme a connu tout un succès ». D’ailleurs, le programme d’échange de seringues fonctionne encore aujourd’hui.

Puis, il a fait face à un revers. Les clients du programme d’échange de seringues se confiaient aisément à Pineau parce qu’il pouvait comprendre leurs expériences. Une femme, en particulier, se dirigeait tout droit vers une situation dangereuse que Pineau, confie-t-il, ne savait pas comment aborder. « Elle était sur le point de partager des seringues avec quelqu’un et cette personne ne savait pas qu’elle était séropositive. L’homme voulait aussi la payer pour avoir des rapports sexuels non protégés. Elle m’a confié tout cela et je ne savais pas quoi faire, mais je savais que je ne pouvais pas la laisser aller ».

Pineau a décidé de l’aider, mais en s’impliquant trop dans la situation, il a fait une rechute. Il a donc perdu son emploi. « C’est comme ça que j’ai dû quitter la TPWAF. Je savais que si je restais à Toronto, je m’autodétruirais parce que partout où j’allais, je rencontrais des trafiquants ou des toxicomanes. Je voyais ma mort approcher ».

De nouveau, Pineau a essayé de s’évader de la ville où il se démenait pour vivre et, à la fin de l’année 2000, il est déménagé à Ottawa. « Mais il me manquait quelque chose, confie-t-il. J’avais besoin de m’impliquer de nouveau ». Il s’est tourné vers l’organisme AIDS Committee d’Ottawa, où il a reçu de l’aide et où il a commencé à donner des conférences dans des écoles et des associations communautaires des environs. Il s’est impliqué dans le groupe de soutien Survive and Thrive, une division de l’organisme AIDS Bereavement Project of Ontario, et le groupe est devenu partie intégrante de son réseau de soutien. Il s’est aussi lancé dans quelque chose de nouveau : devenir corédacteur du bulletin Choices and Voices of Ottawa, une publication pour les personnes à risque pour le VIH et l’hépatite C et qui fournit de l’information au sujet de la réduction des méfaits, des choix sécuritaires et bien davantage.

CES TEMPS-CI, Pineau apprécie son travail d’adjoint à la recherche sur le projet de recherche du logement Positive Spaces, Healthy Places coordonné par le Réseau ontarien de traitement du VIH. L’étude a lieu dans plusieurs sites à travers la province, y compris l’organisme Bruce House d’Ottawa, un centre de soins de santé pour bénéficiaires internes atteints du VIH où Pineau effectue des entrevues avec les participants sur les questions de santé et de logement auxquelles les personnes vivant avec le VIH font face.

Les passions de Pineau l’ont également amené à accepter un emploi au sein de la communauté de personnes vivant avec l’hépatite C. Il a été diagnostiqué de l’hépatite C presque dix ans après son diagnostic du VIH. « Même si mon diagnostic de l’hépatite C m’a donné un coup terrible, je m’y en attendais un peu », reconnaît-il, étant donné qu’il avait partagé, en toute connaissance de cause, des seringues avec une personne infectée par l’hépatite C. Aujourd’hui, par le biais du Centre de santé communautaire Côte-de-Sable à Ottawa, il suit une formation pour diriger des ateliers fournissant de l’information au sujet de l’hépatite C, comment la prévenir et la traiter.

Concernant son propre traitement, Pineau prend des médicaments anti-VIH depuis 1989. Sa charge virale est indétectable et son compte de CD4 se situe entre 700 et 800 cellules. Pineau admet que respecter son horaire de traitement n’a pas été facile, mais aujourd’hui, il prend ses médicaments religieusement, une habitude rendue plus facile grâce aux progrès en matière de traitements qui font que les régimes sont simplifiés. Davantage de traitements à la fine pointe signifie moins de restrictions, comme de devoir réfrigérer les médicaments ou les prendre avec de la nourriture — une exigence qui peut parfois être impossible à suivre pour une personne sans-abri. Il ne suit aucun traitement pour l’hépatite C en raison des soucis causés par les effets secondaires de la thérapie (dépression, insomnie et des symptômes semblables à ceux de la grippe). « La santé de mon foie est en phase 2 — il y a quelques petites cicatrices, mais il est encore relativement en santé. J’attends le lancement du nouveau traitement qui sortira, je l’espère, dans deux ans ».

Même si Pineau trouve de nombreuses façons de faire sa part pour la communauté, il reconnaît qu’il combat encore les démons de ses dépendances. « Au cours des dernières années, j’ai fait des rechutes, mais j’ai réussi à m’en sortir. Je pense que je suis encore ici parce que je n’ai pas encore terminé ma mission sur terre », raisonne-t-il. Tous les hauts et les bas de Pineau l’ont amené à croire en une devise qui l’aide à passer à travers les moments difficiles et qui alimente son désir d’aider les autres : Une personne intelligente apprend de ses propres expériences, mais une personne sage, elle, apprend de l’expérience des autres.

Astrid Van Den Broek est une écrivaine à la pige de Toronto ayant écrit sur la santé, le bien-être et la nutrition pour de nombreux magazines dont Chatelaine, Best Health, Canadian Living et More. Elle écrit aussi régulièrement pour la revue CrossCurrents du Centre de toxicomanie et de santé mentale.

Photographie : Rémi Theriault

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