Vision positive

printemps/été 2009 

Art posi+if : Démasqué!

Qui est cet homme en léotard rouge? Daniel-Claude Gendron, l’artiste derrière le héros Super Séropo.

interviewé par Albert Martin

J’AVAIS CESSÉ DE DESSINER pendant une dizaine d’années pour une raison que je ne m’explique pas encore. Puis, en 2004, à un moment où ça n’allait pas bien, je me suis posé la question : comment faire pour aller mieux? Précisément, un soir où j’avais le moral dans les talons, je me suis dit : « Pourquoi ne pas faire les trucs que je faisais avant? ». Je dessinais plus jeune, donc je me suis remis à dessiner.

Ça m’a fait beaucoup de bien de reprendre le crayon, et j’ai compris à ce moment-là que j’avais des ressources en moi pour améliorer ma santé. J’ai réalisé aussi que j’avais oublié à quel point j’aimais le dessin. À partir de cet instant, à chaque moment difficile, j’exprime ce que je ressens par le dessin. Depuis 2004, c’est ma nouvelle thérapie.

Après avoir dessiné pendant une année, je cherchais toujours à comprendre ce que je vivais. Un jour, en analysant tous les dessins faits pendant l’année, j’ai découvert que j’avais trouvé des réponses là-dedans. Il fallait simplement me mettre en situation, explorer les sujets que j’avais en tête et dessiner sur ces sujets-là.

Comment est né Super Séropo?

Quand j’ai fait mes premiers brouillons de Super Séropo en 2005, je travaillais déjà dans la communauté VIH depuis trois ans environ (j’avais reçu mon diagnostic à peu près six ans auparavant). J’étais souvent en contact avec des gens qui vivaient avec le VIH, et je discutais souvent avec eux. J’éprouvais une sorte de lourdeur à discuter du VIH, 24 heures sur 24, car ce n’est pas particulièrement drôle. Dans ma quête d’un remède contre cette tristesse, j’ai dessiné Super Séropo, un héros qui se battait contre le VIH avec un masque et un léotard rouge, parce que j’avais envie d’en rire. Vraiment, j’avais besoin de dédramatiser ce qui se passait autour de moi.

Super Séropo, c’est toi?

C’était l’objectif (rires) et puis j’avais le goût de ridiculiser mon objectif aussi. Nous avons quelque chose de particulier, nous-autres, les personnes séropositives. On est très attentif à ce qu’on consomme, à tout ce qu’on fait parce que c’est lié à notre santé. Alors, moi j’étais devenu comme hyper-centré sur moi-même. Mon but ultime était de devenir l’homme exemplaire qui s’alimente bien, qui fait de l’exercice… qui prend soin de lui à la perfection.

C’était devenu carrément exagéré. Je me suis moqué de la situation et me suis dit que l’objectif était inaccessible. Je ne deviendrai jamais le séropo parfait du Canada. C’est exactement de ça que parlait le personnage Super Séropo à cette époque. D’ailleurs, depuis que j’ai accepté d’en rire, ne pas être parfait est une réalité beaucoup moins tragique.

Ce personnage « comique » t’a permis de t’affirmer finalement?

Tout cela a bien changé depuis 2005. À cette époque, je m’amusais sur un projet personnel, et il n’était pas question dans ma tête d’aller montrer mes dessins aux gens. Je m’amusais seul avec mon crayon et du papier pour me rendre compte ensuite que la quête de mon personnage était la mienne.

J’en suis venu à raconter les aventures de Super Séropo aux amis et aux collègues. En les racontant, je me demandais : « Qui, à part une personne séropositive, pourrait imaginer un tel personnage? » Alors, nécessairement, j’étais en train de m’affirmer autant que le personnage. Faire une bande dessinée sur le VIH était pour moi un exercice de dévoilement.

Raconter les aventures de ton héros à tes amis, est-ce que cela l’a fait évoluer?

À partir du moment où j’ai décidé d’en faire une « vraie » bande dessinée, je me suis naturellement préoccupé de raconter une histoire que tout le monde pouvait comprendre. C’est certain que la personne qui vit avec le VIH va comprendre différemment parce que l’action se passe à l’intérieur de son corps.…  C’est très narcissique évidemment (rires), mais cette histoire était conçue pour moi au départ. Donc, l’aventure a lieu dans mon corps.

Au début du récit, on fait la connaissance du personnage Cannabinol qui prend un rendez-vous au Cerveau pour présenter un projet à Psyché. Mais pour que tout le monde comprenne bien justement, on ne parle pas de charge virale, de CD4+ ou de choses complexes, car c’est un monde de fantaisie. J’ai quand même l’espoir que les personnes séropositives s’y reconnaissent et qu’elles se disent : « Oui, au fond ça se passe comme ça ».

Quand tu enlèves ton masque de super-héros, tu travailles à la Maison Plein Cœur à Montréal avec des personnes séropositives dans des démarches de création de toutes sortes. Qu’est-ce qu’elles en retirent d’après toi?

Quand j’ai réalisé que ça allait beaucoup mieux pour moi depuis que j’avais recommencé à dessiner, je me suis dit qu’il y avait peut-être des gens, comme moi, qui avaient laissé tomber certaines habiletés artistiques qu’ils possédaient déjà. D’où l’idée du projet Zone+, un centre de jour plus créatif où, peu importe ton talent, tu viens reprendre ces activités-là pour trouver des réponses et du réconfort. Trouver des réponses, ça donne beaucoup de réconfort.

Il y a plein de gens avec qui j’ai travaillé qui m’ont dit que le simple fait de consacrer du temps à une activité de création leur faisait prendre conscience de leur problème de communication. Cette activité créatrice leur a permis de trouver des moyens d’exprimer leurs émotions, des émotions qu’ils n’arrivaient pas à exprimer verbalement, par exemple face à un intervenant. Donc, on ne peut pas dire que c’est de l’art thérapie, mais c’est certainement thérapeutique.

Super Séropo en est où dans ses aventures maintenant?

Les débuts de Super Séropo, le premier jet, c’était un peu n’importe quoi. Il y avait tout ce que je pensais de moi, du monde et du VIH à travers une histoire trop complexe et trop longue aussi. Ces dernières années, j’ai essayé d’en faire un numéro d’une bande dessinée qui s’intitule Métabolisme. Le numéro est tout prêt. Il reste à trouver des sous pour le publier.

Albert Martin est président de l’organisme Fréquence VIH. Écrivain, séropositif et activiste, Albert croit aussi que l’art nous apprend beaucoup sur l’expérience des personnes vivant avec le VIH.

Photographie : Pierre Dalpé

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