Vision positive

printemps/été 2006 

Souvenirs d’Afrique

Jour et nuit, Stephen Lewis lutte contre le VIH/sida aux quatre coins de l’Afrique. Son espoir? Créer l’élan nécessaire au changement

entrevue réalisée par Ann Silversides

DÉCLARÉ UNE DES 100 PERSONNES les plus influentes du monde par la revue Time en 2005, on pourrait soutenir que le diplomate canadien Stephen Lewis est devenu le défenseur non africain le plus connu des personnes vivant avec le VIH/sida (PVVIH) en Afrique. L’envoyé spécial des Nations Unies pour le VIH/sida en Afrique est un orateur éloquent et fascinant dont les plaidoyers galvanisent ses auditeurs. Le message de M. Lewis a rejoint un public beaucoup plus grand lorsqu’une série de ses discours (les Massey Lectures) a été diffusée à la radio de la CBC avant d’être publiée dans son best-seller intitulé Race Against Time. La dédicace du livre se lit ainsi (traduction libre) : « Ce livre est dédié aux femmes d’Afrique qui vivent avec le sida. Indomptables. Résilientes. Courageuses. Un jour le monde reviendra à la raison. » Il y a plusieurs années, le diplomate a fondé la Stephen Lewis Foundation (www.stephenlewisfoundation.org) pour accueillir les dons que les Canadiens lui faisaient parvenir spontanément et les mettre à contribution pour soutenir les organismes sur le terrain. Malgré l’absence de sollicitation, le total des dons faits à la fondation s’élève à 10 $ millions jusqu’à présent. Chose incroyable, 95 pour cent de ce montant a été contribué par des particuliers canadiens.

La journaliste et écrivaine Ann Silversides a interviewé Stephen Lewis pour CATIE à sa maison à Toronto.

SILVERSIDES : Quelle est votre description de tâches?

LEWIS : Je n’en ai pas. Le poste se définit au fur et à mesure. Il s’agit principalement de défendre et de promouvoir les droits. Mon travail consiste à explorer les enjeux, à en rendre compte et à cerner les thèmes qui exigent des actions (le traitement, le renforcement des capacités, la situation des femmes et des orphelins — les secteurs les plus évidents). Ensuite, je revendique jour et nuit des actions concrètes dans tous les endroits où je suis invité. Je souligne les problèmes dans l’espoir que cela suscitera l’élan nécessaire au changement.

Je passe le plus de temps possible à exercer mon rôle d’envoyé spécial. Si c’était un emploi à temps plein, je passerais plus de temps encore en Afrique. J’essaie d’y aller environ une fois par mois. Entre-temps, je donne beaucoup de conférences au sujet des enjeux en Europe, en Amérique et au Canada.

Lorsque je visite un pays, j’essaie de rencontrer les dirigeants politiques et ceux de la société civile, ainsi que les représentants des Nations Unies et de la communauté diplomatique. Et je rencontre toujours par principe un groupe de PVVIH dont j’essaie de promouvoir les revendications le plus fortement possible pendant mon séjour. Je leur demande de quoi elles ont besoin et quelles questions elles veulent poser, puis je présente ces questions aux dirigeants politiques que je rencontre lors de mes voyages. Avant de partir, je leur rends compte de mes activités car il est très important que les personnes atteintes sachent qu’elles ont des amis aux Nations Unies qui sont prêts à les traiter avec le respect qui fait souvent défaut aux gouvernements. J’essaie également de passer environ la moitié de mon temps sur le terrain à visiter les projets. Je fais ensuite un point de presse avant de quitter le pays afin de faire un bilan précis de ce que je viens de voir.

De retour à New York je rends compte de mon voyage à la presse internationale à l’ONU. J’essaie de voir le Secrétaire général [Kofi Annan] de façon intermittente afin de discuter des moyens éventuels que l’ONU pourrait adopter pour soutenir plus vigoureusement et plus efficacement les activités des gouvernements.

Parlez-moi de vos interactions avec les PVVIH des pays africains.

Les gens se vident le coeur. Ils me disent toujours que personne ne les écoute. Ils sont les experts — ils en savent plus sur le virus que quiconque — mais personne ne les écoute. On les traite très souvent avec indifférence et mépris, ce qui est vraiment inacceptable parce qu’ils sont extrêmement courageux et forts et font un travail merveilleux sur le plan de la prévention. Elles sont présentes dans les écoles, les centres communautaires et les groupes religieux. Les PVVIH font un travail de prévention extraordinaire. Il suffit de penser aux prostituées qui brandissent des condoms au-dessus de la tête pendant qu’elles parlent de la prévention au sein des collectivités. Un gouvernement qui ignore les PVVIH et qui les dénigre est coupable d’une grave erreur de jugement. Je vous le jure, c’est une gang puissante dans chaque pays!

Le Canada a fait des contributions importantes à l’initiative « 3 by 5 » de l’Organisation mondiale de la santé [il s’agissait d’assurer l’accès de 3 millions de PVVIH à un traitement antirétroviral avant 2005], à l’International AIDS Vaccine Initiative et au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Et vous avez joué un rôle essentiel pour faire adopter la Loi de l’engagement de Jean Chrétien envers l’Afrique (LEJCA) afin que l’on puisse fabriquer ici des versions génériques [à moindre coût] des médicaments anti-VIH brevetés pour qu’elles soient utilisées dans les pays en voie de développement. Comment qualifierez les contributions du Canada?

Relativement parlant, la contribution du Canada à la lutte contre le sida a été admirable, notamment parce que la LEJCA a l’air de devenir une vraie percée. [Médecins sans frontières (MSF) ont effectué la première commande en vertu de la LEJCA pour un médicament combiné à dosage fixe.] Le Canada a fourni l’essentiel des fonds qui ont rendu possible l’initiative « 3 by 5 », et je continue de considérer celle-ci comme une intervention inspirée qui a permis de défoncer le barrage d’inertie et d’apporter l’espoir et un élan nouveau. Je regrette que l’objectif de 3 millions n’ait pas été atteint, mais nous avons réussi à mettre sur les rails un programme de traitement irréversible. Tout était devenu tellement immobile qu’il a fallu une percée visionnaire comme l’initiative « 3 by 5 » pour faire comprendre au monde qu’il nous fallait des cibles.

Alors, maintenant tout le monde parle d’accès universel. Un pays après l’autre est invité à fixer des objectifs réalistes — combien de personnes seront testées et conseillées; combien de femmes enceintes auront accès aux médicaments pour prévenir la transmission mère-enfant; combien d’enfants subiront un traitement pédiatrique?

Êtes-vous d’accord avec les gens qui soutiennent que le Canada s’est incliné devant les États-Unis en ce qui a trait aux enjeux clés comme les lois sur les brevets et la réduction des méfaits?

Nous aurions dû tenir tête aux États-Unis non seulement pour les questions relatives aux brevets, mais aussi en ce qui concerne l’abstinence et l’usage du condom. C’est sûr que le Canada devrait se prononcer sur ces questions, mais il faut dire à sa décharge que personne ne s’oppose aux États-Unis à propos de ces questions ou de ses contributions au Fonds mondial, sans mentionner les graves limitations du PEPFAR [President’s Emergency Plan for AIDS Relief]. J’ai eu d’énormes problèmes avec les États-Unis — je crois que mon poste était en péril pendant quelque temps — parce que j’avais critiqué leur insistance disproportionnée sur l’abstinence dans les situations où cela n’avait aucun sens, comme dans le mariage.

Dans votre livre, vous soutenez que la contribution du Canada à la lutte contre le sida a été compromise par son refus d’établir des échéances pour l’atteinte de l’objectif qui consiste à contribuer 0,7 pour cent du produit intérieur brut à l’aide internationale — une cible que les pays nordiques ont déjà dépassée.

Notre incapacité d’atteindre l’objectif de 0,7 pour cent porte atteinte à notre intégrité dans tous les autres dossiers, même si nous avons fait de bonnes choses en matière de sida. C’est nous qui avons proposé cet objectif [en 1969], et nous sommes le seul pays du G7 qui dispose de surplus budgétaires. Tout le monde pense que nous sommes des hypocrites.

Je suppose que le 0,7 pour cent est important parce que vous voyez que les enjeux et les besoins dans les pays en développement dépassent de loin le seul sida.

C’est la pauvreté qui est au coeur de tout cela.

Et le sida?

Je vois le sida comme l’élément central du dilemme humain qui sévit dans l’Afrique australe en ce moment. Tout est lié à tout et la pauvreté s’y trouve au coeur. Je reconnais qu’on ne peut aborder les autres dimensions à moins de faire face au sida. Ou bien il faut composer avec le sida en même temps que le reste. Les orphelins doivent aller à l’école, donc il faut payer les frais scolaires et les uniformes. On ne peut traiter les personnes souffrant de malnutrition. Elles ont besoin de nourriture nutritive. Si une infection opportuniste est présente partout, il faut s’occuper des questions d’hygiène et des latrines car, au bout du compte, on ne meurt pas du sida mais d’une maladie ou d’une complication qui s’attaque au système immunitaire déréglé.

Vous avez écrit quelque chose dans votre livre qui m’a frappée. Il s’agit du lien inséparable entre le traitement et la prévention.

Je refuse de m’excuser pour l’affirmation de cette vérité simple : les gens sont en train de mourir inutilement et massivement alors que les sociétés civilisées ont pour responsabilité de protéger la vie. Pour moi c’est le plus grand des impératifs, et je refuse de me battre en retraite. Opposer la prévention au traitement ou bien le sida à toute autre maladie relève d’une dichotomie complètement fausse. On ne diminue rien en offrant le traitement. Au contraire, cela permet d’ouvrir des portes. Le traitement apporte l’espoir. Les gens se font tester parce qu’ils savent qu’il est possible de prolonger leur vie. Le traitement peut favoriser un esprit d’ouverture et la fin de la stigmatisation.

Où en est le traitement en Afrique?

Le nombre de personnes qui y ont accès ne cesse d’augmenter car les médicaments sont maintenant accessibles dans les régions rurales et non seulement dans les hôpitaux des grands centres urbains. La faiblesse des capacités de distribution demeure un problème critique dans absolument tous les endroits. La circulation des médicaments, la durabilité des ressources et les capacités de base sont des problèmes écrasants.

Qu’est-ce qui vous empêche de devenir désabusé ou de faire un burnout?

Je crois que l’explication est simple et je ne pense pas que ce soit le reflet d’une qualité personnelle quelconque. C’est une question d’idéologie. J’ai grandi dans une famille qui valorisait la sociale démocratie et qui considérait l’injustice sociale comme le pire des maux du monde. La lutte contre l’inégalité, l’indignité et l’injustice était perçue comme une passion de vie. Dès l’âge de cinq ans j’entendais constamment dire que l’injustice sociale était mauvaise, que la pauvreté et le racisme ne devaient pas exister et que notre rôle sur la planète consistait à nous battre contre ces choses.

D’après moi, les ravages causés par cette pandémie sont l’expression la plus flagrante de l’inégalité, de l’injustice sociale et de la pauvreté, alors toutes mes convictions sont interpellées. J’ai probablement autant de compassion que mon voisin, mais chez moi elle est beaucoup plus idéologique. La colère et la rage que j’éprouve… je dois employer ces mots… sont dirigées vers le capitalisme et l’ordre mondial actuel, et vers tous ces gens puissants et privilégiés qui ne soucient guère des personnes déracinées et déshéritées. C’est le coeur de l’enjeu pour moi. De plus, je vis au sein d’une famille dont les convictions sont ancrées dans le féminisme, et les inégalités entre les sexes dans cette pandémie sont la pire violation des droits des femmes du point de vue féministe.

Que réserve l’avenir pour vous?

À l’heure actuelle, il est présumé que mon mandat à titre d’envoyé spécial se terminera à la fin 2006. Il y a plusieurs possibilités à l’horizon, y compris un poste de chercheur en résidence à l’Université McMaster. Quoi que je fasse, l’Afrique et le sida s’y trouveront au coeur. Je n’ai aucune intention de laisser tomber ce combat. Je travaille également à un autre livre. J’aime l’ONU, mais j’ai hâte d’avoir une plate-forme moins encombrée. Je dispose déjà d’une liberté inhabituelle pour parler franchement, mais j’en voudrais plus. J’aimerais pouvoir dire des choses que je dois taire présentement, parfois à force de m’étouffer. Je vivrai un grand moment de libération quant ce sera fini et que je pourrai parler avec plus de franchise.

Ann Silversides est l’auteure de AIDS Activist, Michael Lynch and the Politics of Community (2003, Between the Lines), un livre qui raconte les origines du militantisme antisida à Toronto et au Canada.

Photographie : Tamela Hultman / allAfrica.com