Vision positive

printemps/été 2006 

La réduction des méfaits

Les utilisateurs de drogues séropositifs ont besoin d’aide et pas de jugement, disent les experts. Nous portons un regard privilégié sur le site d’injection sécuritaire de Vancouver

essai et photos par Elaine Brière

IL Y A DEUX ANS, l’ouverture à Vancouver du premier site d’injection sécuritaire en Amérique du Nord, où les gens peuvent consommer des stupéfiants sous la supervision d’intervenants médicaux, a suscité une controverse orageuse. Les critiques affirmaient que le centre, qui porte le nom d’InSite, allait faciliter la consommation de drogues et provoquer une migration de toxicomanes de partout au Canada vers Vancouver.

Aujourd’hui, il est clair que le centre InSite (qui est situé sur la tristement célèbre rue East Hastings) a contribué à réduire les méfaits découlant du problème de la drogue dans le Downtown Eastside grâce à l’environnement non menaçant qu’il offre aux utilisateurs. « Étant donné la nouveauté d’InSite, les résultats sont incroyables », se réjouit le Dr Thomas Kerr, chercheur au Centre d’excellence sur le VIH/sida de la Colombie-Britannique, l’institut chargé de l’évaluation du centre. « Nous avons constaté une réduction considérable du nombre de personnes s’injectant en public et de seringues jetées dans la rue. Le partage des aiguilles est moins fréquent et le nombre d’admissions aux services de désintoxication a augmenté. »

Un projet pilote financé par la Vancouver Coastal Health Authority, InSite est également un point de contact pour obtenir de l’information, du counseling et des traitements. Son approche en matière de toxicomanie relève d’une philosophie et d’une pratique que l’on appelle la réduction des méfaits. Le concept central de celle-ci consiste à aider les gens sans porter de jugement et sans les obliger à arrêter de consommer. Comme le dit le Dr Kerr : « Nous devons miser sur les stratégies qui permettent aux gens de survivre et d’avoir la meilleure santé possible jusqu’à ce qu’ils soient en mesure d’arrêter tout seuls ou que leur consommation soit suffisamment stabilisée pour qu’ils puissent mieux prendre leur vie en main ». Selon de nombreuses personnes, l’heure de cette approche est arrivée en Amérique du Nord.

Dans un premier temps, le personnel d’InSite craignait que les gens soient peu enclins à utiliser le centre, dit la coordonnatrice Sarah Evans. « Mais après quatre mois le centre fonctionnait à plein régime », précise-t-elle. Grâce à ses 12 cabines qui sont accessibles 18 heures par jour, InSite peut accueillir jusqu’à 800 visiteurs, mais il ne s’agit que d’une fraction du nombre d’injections effectuées quotidiennement à Vancouver. Il reste que plusieurs utilisateurs sont prêts à attendre afin de pouvoir profiter de la sécurité de l’endroit.

Wayne et Carla sont deux utilisateurs de drogues injectables qui sont prêts à se déplacer depuis leur appartement à Kitsilano pour utiliser les installations du centre. Ils vivent tous deux avec le VIH et l’hépatite C, donc les infections et les abcès causés par les aiguilles souillées pourraient leur être fatals. Environ 17 pour cent des utilisateurs du centre sont séropositifs.

 

CARLA EST UNE JOLIE FEMME dans la jeune cinquantaine qui s’exprime bien. Elle a grandi dans une petite ville près de Montréal où ses parents possédaient un hôtel. « Mes parents prenaient bien soin de moi. On avait de l’argent et j’avais tout ce que je voulais. On habitait à côté d’un lac et je faisais du patin et du ski. Mais j’étais une enfant énervée; j’étais angoissée et j’avais peur tout le temps. Ma mère ne comprenait pas ce que j’avais. Même les avions me faisaient peur. C’était l’époque de l’assassinat du Président Kennedy et on disait des choses apeurantes à la télé… pour moi tout ça était bien réel. La nuit, je baissais mes stores et les attachais avec du ruban adhésif, et je fixais mes rideaux au mur avec des punaises. »

Quand Carla avait 11 ans, sa mère l’a amenée voir un pédiatre qui lui a prescrit du Librium. Depuis ce jour-là, elle prend un médicament ou un autre de la famille des benzodiazépines pour atténuer son anxiété et ses paniques. La jeune Carla a expérimenté un peu les drogues dures pendant les années 70, mais la dépendance ne s’est installée qu’en 1983, après que son premier mari eut trouvé la mort dans une collision frontale à Montréal. Elle travaillait dans l’industrie cinématographique à l’époque. « Quand j’ai perdu mon mari, j’ai commencé à sortir avec un gars bisexuel avec qui je m’injectais de la coke… n’importe quoi pour échapper à la réalité. »

Le mari actuel de Carla, Wayne, n’a que 38 ans mais on lui en donnerait plus. « Wayne est la meilleure chose dans ma vie, dit Carla. Je serais perdue sans lui… ma plus grande peur est de mourir seule… avec Wayne je peux parler de mes peurs. Je peux être honnête avec lui car il me connaît à fond, mais il m’accepte et il m’aime pareil. » Mince et stoïque, Wayne ressemble à un marin fraîchement débarqué d’un navire marchand de la Seconde Guerre mondiale. Son bras droit, qui arbore plusieurs tatouages, est sans vie au-dessous du coude depuis qu’il s’est injecté accidentellement un nerf il y a deux ans, et une barre d’acier court de son genou gauche jusqu’à la cheville, témoignage d’une tentative de vol bâclée en 1999.

 

WAYNE S'EST INJECTÉ DU LSD pour la première quand il avait 14 ans. « Pour être franc, j’avais une peur bleue des aiguilles. Je suis allé à un grand party où on m’a convaincu de le faire contre mon gré. Mon estime de soi était très faible et je voulais être cool. Je viens d’une petite ville pas loin de Winnipeg et il y avait plein de grands buveurs dans ma famille. »

La vie de détenu de Wayne a commencé cette même année. « J’ai été condamné pour vol pour la première fois quand j’avais 14 ans. J’ai passé neuf mois dans un centre de détention juvénile. Après ça, la vie de prison est tout ce que j’ai connu. J’ai grandi rapidement en prison. Le pire était la solitude : on est enfermé et il n’y a personne. J’ai passé la plupart de ma vie dans le système carcéral, y compris dans les grandes prisons de Winnipeg et de Drumheller. J’ai commencé par les vols de propriété — dans les commerces, pas les résidences — puis il y a eu une escalation. J’ai huit ans d’expérience de pistoleur industriel, un métier que j’ai appris en prison, mais je ne peux plus travailler à cause de ma santé. »

Diagnostiquée séropositive en 1998, Carla a aussitôt commencé à prendre des médicaments anti-VIH. Elle y a réagi très mal au début. « Une infirmière venait à mon hôtel tous les jours pour s’assurer que je les prenais. J’ai eu des nausées et des maux de tête dès le début. Mais les résultats de mes tests étaient très bons. Une charge virale indétectable. C’était comme si l’opération avait réussi mais la patiente est morte. Alors j’ai arrêté de prendre les médicaments et j’allais mieux. Ceux que je prends maintenant sont parfaits. Je ne me sens pas malade du tout. »

Wayne et Carla prennent de la méthadone tous les jours. Il s’agit d’un opiacé synthétique qui est administré par un pharmacien. La méthadone produit des effets durables qui stabilisent le système nerveux sans pour autant provoquer l’euphorie causée par l’héroïne. Plusieurs personnes qui prennent de la méthadone, qui a un effet dépresseur, continuent d’utiliser des stimulants comme la cocaïne et l’héroïne pour se geler et surmonter la sensation de ralentissement causée par la méthadone. Wayne ne prend pas d’antiviraux à l’heure actuelle parce que ces derniers interagissent avec son traitement à la méthadone. Il passe présentement des tests sanguins dans l’espoir de trouver une solution à ce problème.

Avant l’ouverture du site d’injection sécuritaire, Wayne et Carle s’injectaient dans les ruelles du Downtown Eastside. « Un jour, j’ai vu un rat courir sur mes pieds pendant que j’avais une aiguille dans le bras, raconte-t-elle. C’est ça le pouvoir de la dépendance, mon injection avait plus d’importance pour moi que le rat. Je ne me reconnais pas en cette personne maintenant. J’en ai encore des frissons. Je n’en reviens pas que je n’aie pas arrêté et crié tout de suite. »

« Quand tu prends cette drogue, qu’elle soit fumée, injectée ou sniffée, tu connais une sensation d’euphorie qui te fait penser que rien n’est important. Tes factures n’ont pas été payées depuis des mois, ta vie est un désastre total, tu n’as pas un sou et tu es au bord de la folie, mais dès que tu prends la drogue, tu t’en fous de toutes ces choses. Tu as plein d’énergie et tu te sens comme si tu pouvais faire n’importe quoi. »

 

À LONG TERME, LA CONSOMMATION D'OPIACÉS crée une dépendance — la drogue est nécessaire pour provoquer la sensation d’euphorie conférée par les endorphines. Bill Nelles, fondateur et directeur de la Methadone Alliance, un groupe de militants toxicomanes et de professionnels au Royaume Uni, donne des conférences sur les effets à long terme de la consommation d’opiacés sur le cerveau. Après six mois d’un usage continu, la dépendance s’installe. « Contrairement à l’alcool, les opiacés font peu de ravages dans le corps, explique-t-il. Toutefois, le cerveau finit par désactiver le système de libération des endorphines… Chez plusieurs utilisateurs, sinon tous, ces changements risquent d’être irréversibles. »

Financée par le gouvernement britannique, la Methadone Alliance fait un travail d’éducation et exerce des pressions dans le but d’améliorer les traitements et les services destinés aux toxicomanes, y compris sites d’injection sécuritaires, salles d’inhalation, stupéfiants livrés sur ordonnance, programmes de désintoxication, etc. Selon M. Nelles, les premières initiatives de réduction des méfaits ont été prises au début des années 80 par des toxicomanes d’Amsterdam qui s’inquiétaient de la propagation du VIH et de l’hépatite C. « Nous nous sommes inspirés du travail des Hollandais et l’ont fait connaître au monde anglophone. »

Ancien toxicomane et utilisateur actuel de la méthadone, Bill est devenu dépendant des opiacés lorsqu’il travaillait comme élève-infirmier et qu’il fréquentait un médecin qui avait facilement accès aux drogues. Aucun programme de méthadone n’existait dans l’Est canadien en 1977 (même s’il y en avait un à Vancouver). Comme il avait un passeport britannique, Bill a décidé de partir pour le Royaume Uni pour avoir accès au traitement à la méthadone. « Toutes les personnes avec qui j’ai commencé à utiliser des opiacés à Ottawa sont décédées aujourd’hui, dit-il. On se leurre en pensant que les toxicomanes peuvent arrêter de consommer quand ils le veulent… comme s’ils choisissaient de vivre sous l’emprise de la dépendance. »

Ce sont les utilisateurs de drogues qui sont les experts en la matière, selon Bill. Si un site d’injection sécuritaire a été établi à Vancouver, c’est grâce à l’initiative et au travail du groupe VANDU (Vancouver Area Network of Drug Users) et de sa directrice fringante Ann Livingston. En 2003, une campagne policière répressive et l’inaction du gouvernement ont incité VANDU à se joindre à d’autres organismes à vocation semblable pour ouvrir un site d’injection sécuritaire illégal où plus de 3 000 injections supervisées ont été effectuées sur une période de 181 jours.

Selon Mme Livingston, les nouveaux arrivants dans le Downtown Eastside contractent le VIH et/ou l’hépatite C dans l’espace de six mois. « Sur 100 toxicomanes, il est probable que 35 sont séropositifs. Chez les autochtones, la probabilité d’infection est sept ou huit fois plus élevée… Cet endroit est comme un village, et les gens ne veulent pas avouer qu’ils sont séropositifs parce que tout le monde serait au courant. Leurs vies sont déjà assez dures… Mais si rien d’autre ne marche pour eux, la divulgation est un dernier recours. Beaucoup de gens ici n’ont jamais pris de médicaments anti-VIH. J’appelle ça mourir avec ses bottes. »

En effet. Ce que le Dr Kerr décrit comme « la flambée la plus explosive de l’infection par le VIH dans le monde occidental » s’est produit dans le Downtown Eastside de Vancouver en 1996–1997. (Durant cette période l’incidence de l’infection a grimpé jusqu’à 19 %). Le bureau de santé publique de Vancouver-Richmond a déclaré un état d’urgence. Aujourd’hui, sur les 12 000 résidants de ce quartier, environ 5 000 s’injectent ou inhalent de la drogue tous les jours. On estime que 90 % des utilisateurs vivent avec l’hépatite C et que 35 % d’entre eux sont séropositifs.

Marcie Summers, directrice du Positive Women’s Network, partage ces préoccupations. « Soixante-dix pour cent des femmes qui ont recours à nos services sont des autochtones. C’est une épidémie. Le directeur de la santé publique du Nord de la Colombie-Britannique a récemment qualifié la situation de crise sanitaire. Seul un faible pourcentage de femmes séropositives prennent des médicaments. » Mme Summers ajoute que la violence conjugale et la pénurie de logements stables sont les deux principales barrières à l’accès aux traitements pour les femmes. Le financement accordé par la province a stagné alors que la maladie ne cesse de s’étendre à plusieurs régions de la Colombie-Britannique. Les listes d’attente sont longues, et il existe peu d’endroits où les femmes peuvent se faire traiter avec leurs enfants.

Ann Livingston reconnaît le succès d’InSite sur le plan de la réduction des méfaits, mais elle voudrait voir le centre ouvrir une salle d’inhalation pour les fumeurs de crack et aborder le problème de l’aide à l’injection. Plusieurs utilisateurs âgés ont des veines abîmées ou des membres blessés (comme Wayne) et ont donc beaucoup de difficulté à s’injecter tout seuls. Or la politique actuelle d’InSite permet l’auto-injection uniquement. Plusieurs des utilisateurs les plus vulnérables, qui sont physiquement incapables de s’injecter seuls, ne peuvent donc profiter des avantages offerts par le milieu sécuritaire et convivial d’InSite. Et quand ils s’injectent dans les ruelles, ils deviennent des cibles faciles pour voleurs et voyous.

InSite a sauvé des vies. Puisque les drogues que les gens apportent au centre sont obtenues de manière illicite, elles peuvent être toxiques, voire létales. En février 2006, Wayne a failli mourir lorsqu’il s’est injecté une amphétamine qu’il avait prise pour de la cocaïne. « InSite m’a sauvé la vie. Grâce à Dieu les intervenants étaient là pour me donner de l’oxygène et me faire respirer. J’ai frôlé la mort. J’ai eu neuf convulsions en 20 minutes. »

 

LES PRÉJUGÉS SONT BIEN SÛR LÉGION et cela complique la situation. De dire Marcie Summers : « Beaucoup de monde perçoit les personnes vivant avec le VIH/sida comme des gens marginaux et jetables. » Le Dr Kerr croit pour sa part qu’il s’agit d’un enjeu de droits juridiques, éthiques et humains qui doit inciter la société à l’action.

En plus d’offrir un site d’injection sécuritaire, InSite dirige environ quatre clients par jour à un centre de traitement de la toxicomanie et deux autres à un programme de traitement à la méthadone. Mais l’aide qu’il offre réside principalement dans les choses essentielles, comme le logement et la nourriture. « On ne peut même pas parler de la désintoxication avant d’avoir son chez soi », explique Sarah Evans, coordonnatrice d’InSite.

Selon les autorités municipales, le nombre d’itinérants dans les rues de Vancouver a doublé au cours de la dernière année, et plusieurs d’entre eux s’injectent ou sniffent de la drogue. Dans une tentative de restaurer l’« ordre public », Jamie Graham, chef de police de Vancouver, a annoncé le 22 février que la police sévirait contre la consommation évidente de drogues dans le Downtown Eastside.

Selon l’avocat David Eby de la Pivot Legal Society, dont le mandat consiste à défendre les intérêts des personnes marginalisées, cette mesure constitue un pas en arrière vers les pratiques policières du passé. « La police s’était calmée depuis la flambée de l’infection par le VIH il y a dix ans, et les gens n’étaient plus arrêtés pour la simple possession de stupéfiants, explique-t-il. [Cette nouvelle campagne] semble relever d’une stratégie qui vise à nettoyer la ville avant les Jeux Olympiques de 2010… Tout le monde sait que c’est une farce parce que la police ne pourrait jamais arrêter toutes les personnes qui consomment ouvertement des drogues et espérer les traduire en justice. Les tribunaux ne seraient pas capables, et les juges non plus. Le système serait paralysé… Ce qui se passe c’est que les utilisateurs sont en train de se cacher dans les petits recoins des ruelles où personne ne les retrouvera pendant des heures s’ils font une surdose. » Les gens ont peur de se faire prendre avec des aiguilles ou des seringues, donc ils les jettent au lieu de les rapporter au centre d’échange, ce qui augmente les problèmes d’élimination et le risque d’infections accidentelles, déplore l’avocat.

Lorsqu’une campagne policière de ce genre aboutit à l’incarcération, cela multiplie les problèmes graves pour les personnes vivant avec le VIH/sida (PVVIH). Selon le Dr Kerr : « La prison est une des raisons pour lesquelles les gens arrêtent de prendre leurs médicaments. L’horaire des rendez-vous médicaux est affiché dans des endroits publics, donc tout le monde peut savoir que tu es séropositif… De plus, une seringue est partagée par 20 ou 30 personnes dans les prisons. Si tu dis que tu as le VIH, tu n’auras plus accès à la seringue qui est en train de circuler. »

« Il y a bien sûr d’autres raisons pour lesquelles les utilisateurs de drogues injectables séropositifs arrêtent prématurément de prendre leurs médicaments — notamment les effets secondaires. Les utilisateurs de drogues intraveineuses ont tellement de problèmes de santé qu’ils ne sont pas capables de tolérer les antiviraux », explique le Dr Kerr.

Il reste que l’action policière inquiète beaucoup de gens, d’autant plus que la coopération des forces policières est essentielle au succès des mesures de réduction des méfaits. À l’exception d’InSite et du projet NAOMI, un programme expérimental qui fournit de l’héroïne sur ordonnance, le seul endroit où l’on peut s’injecter est dans les ruelles.

 

LA VIOLENCE QUI ACCOMPAGNE le trafic de drogues de rue se produit quotidiennement dans ce quartier de la ville. Au mois de mars, un autochtone âgé de 44 ans a été poignardé à mort à l’angle des rues Hastings et Main. Le motif du crime? Une vente de crack d’une valeur de 5 $. De plus, le caractère criminel du commerce mondial de la drogue est une préoccupation de plus en plus grande en Europe, aux États-Unis, en Australie, au Canada et dans plusieurs pays du tiers monde où les drogues sont produites.

Or, en 2001, le rapport du vérificateur général sur les drogues de rue au Canada précisait que 94 % de l’ensemble des ressources fédérales consacrées au problème de la drogue étaient dépensées pour l’application des lois et l’incarcération — sans aucun bénéfice mesurable. Notre société ne peut se permettre de ne tirer « aucun bénéfice mesurable » de ses ressources car les coûts sont trop accablants : les crimes contre la propriété, la prolifération des bandes de criminels et la propagation des maladies transmises par le sang comme le VIH et l’hépatite C.

Dans une optique de réduction des coûts, le Health Officers Council of British Columbia (2005) et le City of Vancouver Prevention Report (2005) ont signé des documents recommandant l’établissement d’un marché expérimental pour réglementer la vente de drogues de rue. Une telle initiative ne serait pas sans précédent. Les pays les plus avancés en ce qui a trait à la réforme des lois relatives aux drogues, à savoir les Pays-Bas, la Suisse, l’Angleterre et l’Espagne, sont en train d’étendre la portée de la réduction des méfaits pour inclure des choses comme la vente et la réglementation de certains stupéfiants et drogues douces.

Mark Haden, un expert en toxicomanie qui travaille au Pacific Spirit Community Health Center du quartier cossu de Kerrisdale, est d’accord : « Quand ces drogues sont seulement disponibles sur le marché noir, les gens finissent par s’empêtrer énormément dans le milieu criminel. Ils commettent beaucoup de crimes pour payer leurs drogues… Je crois que c’est immoral pour la société de permettre l’existence d’un marché noir qui crée tant de pathologies, qui criminalise nos jeunes et qui engendre tant de problèmes sociaux. »

Ann Livingston du VANDU estime qu’un minimum de 150 000 $ sont dépensés chaque jour pour les drogues illégales dans le Dowtown Eastside, un quartier qui ne fait qu’une dizaine de rues. Les coûts subséquents pour la société impliquent les forces policières et les services ambulanciers et paramédicaux, entre autres, dit-elle. « Le public doit comprendre ce que tout cela lui coûte : le risque que ses enfants commencent à s’injecter de la drogue. Ce risque est très élevé si le marché n’est pas réglementé. » Mais il faut du temps pour convaincre les gens de changer leurs attitudes par rapport à l’idée d’offrir les stupéfiants sur ordonnance, d’autant plus que Hollywood et les médias renforcent la notion que l’abstinence est le seul but. Comme le dit Mme Livingston, le public doit avancer à son rythme. « La réduction des méfaits est une nouvelle idée que les gens doivent apprendre à accepter. »

Il n’empêche que c’est une idée dont l’heure semble être arrivée. « Je pense que Vancouver est prêt à voir quelqu’un faire des choses radicales pour régler les problèmes du Downtown Eastside, y compris la légalisation de l’héroïne et de la cocaïne sur ordonnance, d’affirmer David Eby. Pour traiter ce problème comme un enjeu sanitaire et social et non comme un problème criminel. »

Comme plusieurs autres, Carla et Wayne voudraient voir s’établir d’autres sites d’injection sécuritaires, ainsi qu’un marché réglementé pour les drogues qu’ils utilisent. « La criminalité et la mortalité diminueraient, fait valoir Wayne. Beaucoup de gens retrouveraient leur humanité et leur respect de soi… Les gens arrêteraient de les mépriser et l’amélioration de leur estime de soi pourrait les inciter à changer, à surmonter la dépendance. »

Le couple envisage de suivre un programme de désintoxication chez InSite. Carla est éloquente à ce propos : « Je ne veux pas laisser comme seul héritage mon nom sur un panneau-réclame faisant le compte des morts trouvés dans une ruelle. J’aimerais changer ça. »

Elaine Brière est une rédactrice, photographe documentariste et cinéaste vancouvéroise. Elle a été la dernière photographe à visiter le Timor-Oriental avant l’invasion indonésienne de 1975. Son livre East Timor: Testimony, a été publié en 2004 par les éditions Between the Lines de Toronto.

Le guide d’info-traitements de CATIE à l’intention des consommateurs de drogues séropositifs et de leurs soignants, pré*fix : la réduction des méfaits pour les consommateurs +, est disponible à l’adresse http://www.catie.ca/fr/guides-pratiques/prefix-la-reduction-des-mefaits-pour-les-consommateurs ou en composant 1.800.263.1638. Pour de plus amples renseignements sur la réduction des méfaits, consultez le site www.canadianharmreduction.com (en anglais seulement).