Vision positive

printemps 2008 

Art posi+if : Debout en clair-obscur

Un extrait du roman de Laurette Lévy

« JE SUIS NÉGATIF! négatif! C’est fantastique! » Eh oui, c’était fantastique! Béa en était profondément heureuse. S’il avait fallu qu’elle infecte Peter, ça aurait été l’enfer.

Les semaines suivantes, il rayonnait. Béa a attendu un geste, des paroles. Rien. Ou très peu. Juste : « Ne t’inquiète pas, tout ira bien, chaton. »

Béa s’est démenée seule pour trouver les ressources nécessaires. L’infirmière qui lui a révélé son statut lui a conseillé de consulter rapidement un médecin pour faire d’autres tests sanguins. Son ami Philippe, qui était déjà passé par là, l’a beaucoup aidée. Il l’a tout d’abord rassurée en se donnant lui-même en exemple : « Regarde-moi, Béa, je suis en pleine forme. On va s’en sortir, tu sais, ce n’est plus comme dans les premières années. Tu vas voir, nous, on va s’en sortir. » Il l’a encouragée à communiquer avec Aids Committee of Toronto (ACT), la principale association de la ville, pour se faire référer un médecin compétent dans le domaine du VIH. Mais, dès le premier rendez-vous, ce dernier lui a asséné : « Vous devez en parler à la fille de votre conjoint, il faut qu’elle le sache. Vous devez vous préparer à toute éventualité. » Béatrice ne comprenait pas pourquoi elle devrait divulguer sa maladie immédiatement à Emily, qui avait sept ans, et à sa mère, l’ex-femme de Peter. Et pourquoi ne pas faire son testament aussi, pendant qu’elle y était? Béa a eu l’intuition d’attendre et, surtout, de trouver un autre médecin, moins alarmiste.

Six mois plus tard, Peter la laissait tomber. Il avait trouvé une nouvelle blonde. Plus jeune, plus jolie? Qui sait? Béa ne l’avait jamais rencontrée. Ce dont elle était certaine, c’est qu’elle était séronégative.

La rupture est arrivée sans prévenir. Peter venait de finir un long contrat et voulait prendre quelques jours de repos près de Trent River chez ses amis Susan et Jack. Béa devait le rejoindre en fin de semaine. Le lendemain du départ de Peter, elle lui a téléphoné. Elle avait envie de lui parler, il lui manquait déjà. Susan lui a annoncé que Peter était sorti avec Jack. Elle lui ferait le message et il la rappellerait sûrement s’ils ne rentraient pas trop tard. Béa a attendu toute la soirée. Le lendemain, dès son retour du travail, elle l’a appelé à nouveau pour lui dire qu’elle comptait prendre congé vendredi après-midi et ainsi le rejoindre plus tôt. Peter a répondu d’une drôle de voix :

—  Non, Béa, tu ne devrais pas venir.

—  Pourquoi, qu’est-ce qui se passe? Qu’est-ce qui ne va pas?

—  Non, ne viens pas. C’est moi. Euh… c’est fini, toi et moi.

—  Mais quoi, fini? Qu’est-ce que tu dis? Qu’est-ce qui se passe?

Aux questions persistantes de Béa, il a ajouté :

—  J’ai rencontré quelqu’un. J’y ai beaucoup pensé, je ne peux plus continuer. C’est fini Béa, fini.

Béa a pleuré, supplié. Elle lui a assuré comprendre et accepter une infidélité qu’elle croyait passagère. Ils devaient peut-être prendre du temps, pourquoi pas une séparation temporaire? Bien sûr, le diagnostic le bouleversait, mais ça ne changeait pas ses sentiments, sûrement?

—  Mais tu ne comprends pas? a-t-il répliqué. Je ne t’aime pas, Béa, je ne t’ai jamais aimée.

Et il a raccroché. Incapable de réagir à cette affirmation qui niait les années passées ensemble, Béa est demeurée pétrifiée. Elle ne comprenait plus, tout s’écroulait. Il ne l’avait jamais aimée? Lui avait-il menti pendant tout ce temps? Avait-elle été sourde, aveugle jour après jour? Profondément meurtrie, elle est restée chez elle, incapable d’affronter ses collègues au travail, les questions qu’ils ne manqueraient pas de lui poser devant ses yeux bouffis de larmes. Quarante-huit heures à sangloter, le téléphone débranché, à se penser la personne la plus malheureuse au monde, à se demander ce qui pourrait bien lui arriver encore, à hurler contre Peter, contre les hommes qui font souffrir, qui ruinent une vie en une seconde. Quarante-huit heures à crier de rage, de jalousie. Mais où? Mais quand avait-il rencontré cette femme? Depuis combien de temps lui mentait-il? Comment n’avait-elle rien vu venir? Quarante-huit heures à ressasser les rêves qu’ils échafaudaient ensemble : un jour, Emily aurait un petit frère ou une petite soeur, un jour ils posséderaient leur propre maison ; à repenser aux gestes de tendresse de Peter, ses baisers juste derrière l’oreille quand elle relevait ses cheveux, le party qu’il avait organisé pour son anniversaire l’an dernier, les beaux moments où ils avaient fait l’amour si passionnément. Elle adorait saisir à pleine main ses cheveux crépus pour les écarter de son visage et le regarder alors qu’il était penché sur elle à l’aimer. Il n’y aurait plus rien? Impensable.

Quel cauchemar! Béa s’est demandée s’il y avait une limite à la douleur, à ce qu’elle pouvait supporter. Le diagnostic, la rupture, est-ce que ça finirait par finir, toute cette merde dans sa vie?

Peter est revenu de chez ses amis, inébranlable. Il a réuni ses affaires et celles d’Emily et a déménagé alors que Béa était au travail. Elle s’est retrouvée seule dans ce grand appartement près de High Park qu’ils avaient choisi ensemble, à moitié vide à présent et trop cher pour elle. Ne pouvant se résoudre à abandonner le moindre espoir, Béa a tenté, au mépris de toute fierté, de le joindre et de le persuader de changer d’avis. Ses amis, sa famille — sa mère pourtant si gentille avec elle — ont répété qu’il ne fallait pas insister. Peter avait pris sa décision, elle était irrévocable.

Béa a eu le courage de continuer malgré tout. Une force qu’elle ne se connaissait pas est remontée de bien loin pour la tenir debout au milieu de ce désastre qu’était devenue sa vie. Non, elle ne sombrerait pas. Elle s’en sortirait. Elle lui montrerait, elle montrerait au monde entier qu’elle était plus forte que ça.

Debout en clair-obscur de Laurette Lévy
231 pages, 21,95 $, ISBN 978-2-89423-207-1
En vente en librairie ou par commande spéciale :
Prise de parole, C.P. 550
Sudbury (Ontario) P3E 4R2
Téléphone : 888.320.8070
Télécopieu : 705.673.1817
Internet : pdp.recf.ca
Distribué au Canada par : Diffusion Prologue

Cette chronique fait partie d’art posi+if, une initiative qui permet aux artistes vivant avec le VIH de partager leurs expériences par le biais de leurs œuvres d’art. Le programme a été lancé en 2005 par CATIE en partenariat avec Gilead Sciences Canada, Inc.

Après avoir été chercheure à l’Institut d’études pédagogiques de l’Ontario (Université de Toronto), Laurette Lévy se consacre depuis quelques années à l’écriture. Elle a publié un recueil de nouvelles Zig-Zag en 2002. Debout en clair-obscur est son premier roman.
Elle s’est impliquée comme bénévole dans des organismes communautaires de lutte contre le sida dès les années 90. Aujourd’hui elle vit à Montréal et est membre du comité PASF (Projet action sida femmes) et du conseil d’administration de CATIE.

Photographie : Ingram Publishing

Laurette Lévy parle de l’art d’écrire

J’ai mis trois bonnes années à écrire Debout en clair-obscur, qui se déroule entre 1993 et 2003. Pendant cette période de dix ans, l’arrivée des antirétroviraux a changé énormément les choses pour les personnes vivant avec le VIH/sida. Je voulais montrer que, même si la vie de tous les personnages a radicalement changé, ils pouvaient avoir une vie normale à certains égards.

J’aime tous les personnages, même si je n’approuve pas toutes leurs décisions. Ils sont comme de bons amis : on reconnaît leurs erreurs et leurs défauts, mais on les aime pareil.

Chose étonnante, j’ai écrit ce livre afin que le grand public puisse mieux comprendre ce que c’est de vivre avec le VIH/sida pour le reste de ses jours. Je n’ai pas pensé que le livre plairait aux personnes séropositives parce qu’il parle trop de leur propre réalité. Mais c’est le contraire qui s’est produit : beaucoup de personnes vivant avec le VIH/sida apprécient bien le livre, surtout des femmes. Une femme m’a appelée pour me remercier de l’avoir écrit. Donc, le fait que j’aie touché des personnes vivant avec le VIH a été une grande surprise. Je ne m’y attendais pas.