Vision positive

printemps 2003 

Sexe, drogues & VIH

Consommateurs de drogues = citoyens comme les autres

par Chantale Perron

NOVEMBRE 2002 a marqué le huitième anniversaire de ma vie sans héroïne. La route a été longue jusqu’à ce que je parvienne à arrêter de prendre cette drogue qui me détruisait la santé et me rendait malheureuse. Je vis avec le VIH et le VHC (hépatite C) depuis 1992. Je m’appelle Chantale Perron et j’ai 36 ans.

Cela m’a pris deux ans pour accepter mon diagnostic de VIH. Je pensais que ma vie était finie, que je ne pourrais plus jamais avoir de petit ami, d’emploi ou d’enfants. Mais j’ai commencé à travailler sur moi-même, à améliorer mon estime de moi et mon assurance (j’ai appris à dire non plutôt que oui tout le temps; j’ai commencé à dire ce que je pensais et à défendre mon opinion). J’ai toujours eu de la difficulté à m’affirmer, et plus particulièrement avec les hommes. J’essayais toujours de leur plaire parce que je pensais qu’aucun homme ne voulait vraiment être avec une femme comme moi (même avant mon diagnostic de VIH… imaginez après!).

Les pages de ce livre sont tournées. J’ai un petit ami depuis six ans et nous nous aimons beaucoup. Il était lui aussi utilisateur de drogues injectables (UDI). Il vit avec le VIH lui aussi. Ainsi, nous avons cela en commun… en plus d’un tas d’autres choses.

Pendant quelques années, j’ai travaillé au CPAVIH (Comité des Personnes Atteintes du VIH du Québec). Je me suis occupée la plupart du temps de fournir de l’information sur les aspects médicaux du VIH. En raison de mon expérience personnelle avec les drogues et le VIH, on m’a fréquemment invitée à des conférences et à me joindre à des comités pour représenter les consommateurs de drogues et les personnes qui vivent avec le sida, afin d’assurer que l’on prenne de bonnes décisions en ce qui concerne leurs véritables besoins. Je suis heureuse de pouvoir aider les consommateurs de drogues. Peut-être parce que je ne connais que trop bien les obstacles qu’il faut surmonter pour s’en sortir, les jugements et les idées fausses contre lesquels il faut lutter.

Comment est-ce que je parviens à tenir le coup? En défendant une cause et en me rendant utile. C’est pourquoi je milite ardemment pour faire en sorte que l’on adopte l’approche de réduction des méfaits liés aux drogues, afin d’améliorer la vie des consommateurs de drogues au Canada. En 2001, j’ai créé Pusher d’Infos, un journal rédigé principalement par et pour des consommateurs (anciens et encore actifs), qui donne l’occasion aux consommateurs de drogues de s’exprimer et de défendre leurs droits. Le journal leur fournit de l’information utile pour les aider à ne pas contracter le VIH et l’hépatite, ainsi que de l’information sur la façon de vivre mieux avec le VIH et le VHC, pour ceux qui ont contracté ces maladies. Des consommateurs de drogues participent à chaque étape du projet et sont payés comme tout employé. Pusher d’Infos est très populaire au Québec (99 % du contenu est en français, avec un article ou un poème occasionnellement rédigé en anglais). Nous avons beaucoup d’autres idées, alors suivez notre évolution avec intérêt!

Qu’est-ce que la réduction des méfaits liés aux drogues?

La définition « officielle » du terme « réduction des méfaits » est la suivante : « approche pragmatique mettant l’accent sur la réduction des conséquences dangereuses de la consommation de drogues plutôt que sur son élimination ». En d’autres termes, étant donné que la guerre contre les drogues et ses nombreuses sanctions n’empêchent de toute évidence pas les gens de consommer des drogues illégales, pourquoi ne pas donner aux utilisateurs les moyens de protéger leur santé et la santé d’autrui? Cette approche permet de tenir compte avant tout des besoins de la personne (c.-à-d., le consommateur de drogues).

C’est ça qui me plaît. Oublions le profil typique du consommateur de drogues et les méthodes infaillibles visant à l’aider à s’abstenir de consommer — elles n’existent pas. Toutefois, en traitant les utilisateurs de drogues comme de véritables êtres humains et en essayant de répondre à leurs besoins et de leur offrir des choix, nous parviendrons à des résultats plus concrets, tels que celui de réduire la propagation du VIH et du VHC, ainsi que celui d’aider les consommateurs de drogues qui ont ces maladies à vivre plus longtemps et en meilleur santé.

Raison d’être de la réduction des méfaits

La réduction des méfaits liés aux drogues peut prendre plusieurs formes. Les programmes d’échange de seringues sont valables, mais la réduction des méfaits doit aller plus loin encore. D’autres choix et outils doivent être mis à la disposition des utilisateurs, de façon à ce qu’ils trouvent la méthode qui leur convient le mieux. Nous avons également besoin de services ou d’approches mieux adaptés aux réalités des femmes. J’ai remarqué que l’on rencontrait plus d’hommes que de femmes dans les centres thérapeutiques. C’est la même chose au CPAVIH et avec Pusher d’Infos. Pour une raison ou une autre, il est plus difficile d’atteindre les femmes. Mais les femmes qui consomment des drogues et/ou qui ont le VIH existent, avec des besoins différents de ceux des hommes, et elles vivent leur expérience différemment des hommes.

Je sais que la plupart des femmes préfèrent qu’on les guide plutôt qu’on les confronte. Si une femme a besoin d’aide pour (re)gagner sa confiance en elle-même, elle n’a pas à être « brisée » pour être « reconstruite » (comme on le fait souvent dans certains centres thérapeutiques et de désintoxication). J’étais dans cette situation, brisée et désillusionnée, lorsque Louise, une travailleuse sociale, m’a trouvée. Tous les autres avaient abandonné en raison de mes nombreuses rechutes. Mais Louise m’a redonné l’espoir qu’un jour je serai à nouveau heureuse. Elle m’a également fourni de l’information utile. Même si mon objectif consistait à arrêter de consommer des drogues un jour, Louise m’a appris à m’injecter les drogues de façon sûre (et à user de pratiques sexuelles sans risque, bien sûr!).

Sexe et consommateurs de drogues : Nous ne nous en passons pas!

Au fil des ans, j’ai remarqué que les messages sur l’injection sécuritaire avaient un impact positif sur les habitudes des consommateurs de drogues. La plupart d’entre eux savent qu’en partageant leurs seringues, ils s’exposent à des risques élevés de contracter le VIH et le virus de l’hépatite C, et la plupart d’entre eux font attention. Mais lorsqu’il s’agit d’intimité, les consommateurs de drogues sont comme tout le monde : ils pensent que les condoms sont pour les autres. On fait souvent peu de cas de l’aspect sexualité dans l’information et la prévention visant les consommateurs de drogues. Le fait de s’injecter des drogues n’empêche personne d’avoir des relations sexuelles… au contraire!

Guerre au VIH et à l’hépatite C

Je fais désormais partie des nombreuses statistiques sur la co-infection par le VIH et le VHC (virus de l’hépatite C) chez les utilisateurs de drogues injectables. Fort heureusement, l’épidémie de VIH et la vague d’infections par le VHC grandissantes ont alerté les autorités. Ainsi, on investit désormais plus d’argent dans la santé des consommateurs de drogues. Pour rejoindre cette population, il fallait ouvrir la porte à de nouvelles idées. Des projets énergiques ont été mis sur pied et la situation au Canada commence lentement à s’améliorer. C’est à peu près temps.

Moi et ma méthadone

Mon histoire de méthadone illustre tant les résultats remarquables que l’on peut obtenir avec cette approche que le besoin urgent d’agir rapidement pour aider les personnes qui ont besoin de cette forme d’aide.

La méthadone est un analgésique synthétique classé en tant que stupéfiant qui provoque les mêmes effets que l’héroïne ou la morphine, sans l’euphorie. La méthadone permet à une personne qui a une dépendance à l’égard de l’héroïne de traverser une journée sans drogues illégales et sans passer par l’état de « descente » provoquant le besoin de recommencer. L’effet de la méthadone dure plus longtemps que celui de l’héroïne, jusqu’à 24 heures. On la boit une fois par jour, chaque jour, au lieu d’avoir à s’injecter toutes les huit heures pour ne pas se sentir mal comme avec l’héroïne (pour ne pas avoir de symptômes de sevrage après 8 à 12 heures, parce que les drogues comme l’héroïne provoquent une dépendance physique). La méthadone est légale mais doit être prescrite.

Après m’être injectée de l’héroïne pendant plusieurs années, je voulais changer ma vie. Plus facile à dire qu’à faire! Ma vie entière avait été transformée par la drogue — mes pensées, mes activités, mes besoins. Tout tourne autour de la prochaine injection et de la crainte de ne pas la trouver. J’ai essayé plusieurs méthodes pour arrêter. J’ai suivi trois traitements de désintoxication à l’hôpital, avec des médicaments pour soulager la douleur du sevrage. J’ai fait des séjours dans des centres de traitement qui favorisaient l’approche du sevrage brutal, mais j’ai récidivé à chaque fois. Les traitements à court terme n’ont pas donné de meilleurs résultats, pas plus qu’un autre programme de désintoxication de 18 mois que j’avais entrepris.

Lorsque ma travailleuse sociale m’a suggéré d’essayer le traitement d’entretien à la méthadone, j’avais déjà presque abandonné la lutte. Malgré tout, je m’y suis inscrite. À l’époque, les fonds étaient rares pour ces programmes et le nombre d’endroits qui les mettaient en œuvre était limité. La liste d’attente était de deux ans. Les critères d’admissibilité étaient tels que les femmes enceintes et les femmes séropositives étaient les premières à être admises. Je n’étais ni enceinte ni séropositive. Ainsi, j’ai ajouté mon nom sur la liste et j’ai attendu. Évidemment, j’ai continué à m’injecter de l’héroïne en attendant, parce que je n’arrivais pas à arrêter.

Deux ans plus tard, ce fut finalement mon tour. Mais ce fut alors en tant que femme infectée par le VIH et par le VHC que j’ai entrepris mon traitement d’entretien à la méthadone.

Je ne suis sans doute pas la seule à qui cela est arrivé, et heureusement que les choses ont changé depuis. Au Québec, par exemple, des fonds sont garantis et le nombre d’endroits qui offrent des programmes de traitement d’entretien à la méthadone a augmenté. Il existe également d’autres options de nos jours, telles qu’un programme de méthadone à bas seuil et un programme de désintoxication en clinique externe.

Bien que la méthadone ne provoque pas cet état d’euphorie auquel j’étais habituée, mon traitement quotidien à la méthadone m’épargne l’agonie du sevrage et le revers de rechutes multiples. Grâce à ce programme, je ne me suis pas injectée de drogues en huit ans, ce qui représente un miracle pour une personne comme moi que plusieurs médecins considéraient « fichue ». Cette expérience ne m’a pas laissé amère. Je continue malgré tout de lutter pour que personne d’autre n’ait à vivre ce même cauchemar. Et je continue de prendre mon flacon quotidien de 75 mg de méthadone, avec mes médicaments contre le VIH, que je prends depuis 1996.

La méthadone interagit avec certains médicaments contre le VIH et avec d’autres médicaments (comme les antifongiques), notamment :

  • le nelfinavir (Viracept)
  • le ritonavir (Norvir)
  • le lopinavir (Kaletra)
  • l’efavirenz (Sustiva)
  • la névirapine (Viramune)
  • la délavirdine (Rescriptor)
  • l’abacavir (Ziagen)
  • le fluconazole (Diflucan)
  • le kétaconazole (Nizoral)
  • la rifampine

Lorsque vous prenez de la méthadone et un ou plusieurs de ces médicaments, les taux de méthadone dans votre sang risquent d’augmenter ou de baisser (entraînant des symptômes de sevrage). Ainsi, il vous faut faire preuve de vigilance et guetter tout symptôme éventuel de sevrage. Cela tend à se produire progressivement, habituellement dans les deux semaines de l’instauration du traitement avec ces médicaments. Dans certains cas, il faut demander à votre médecin d’ajuster votre dose de méthadone.

Votre médecin et votre pharmacien pourront vraisemblablement vous renseigner à ce sujet. Toutefois, vous devez les informer de tous les médicaments que vous prenez si vous voulez qu’ils puissent vous aider. C’est la même chose si vous prenez des drogues illicites. Si votre traitement anti-VIH inclut du ritonavir et que votre médecin ne sait pas que vous prenez de l’ecstasy chaque fin de semaine, il ne pourra pas vous dire que le ritonavir a tendance à faire augmenter le taux de drogue dans votre sang (illicite ou pas… votre organisme ne fait pas la distinction).

Drogues et violence

Lorsque vous prenez des drogues dures, vous entrez dans un autre monde. Toutes les facettes de votre vie sont modifiées. Le fait que ces drogues soient illégales n’arrange rien. C’est une véritable jungle dans les rues et chacun se bat pour garder son petit coin de paradis fictif. Vous devez vous cacher, mentir et constamment chercher de l’argent. Vous finissez par ne plus être vous-même.

Comme beaucoup d’autres femmes, je me suis accrochée à un homme qui, en échange d’un toit et d’un peu de drogue, m’abusait tant physiquement que verbalement. Ce n’est pas facile d’aider les femmes qui se trouvent dans de telles situations. Il faut beaucoup de courage et de soutien pour parvenir à quitter un homme. La plupart du temps, il y a d’autres facteurs à prendre en considération (si vous le quittez, devrez-vous vous prostituer pour survivre? Avez-vous des enfants à nourrir? Craignez-vous des menaces de sa part?). Ce n’est pas facile de sortir de ces impasses, et plus particulièrement si vous aimez cet homme. Vous devrez vous y prendre à plusieurs reprises peut-être avant d’y parvenir. Les femmes ne devraient pas hésiter à demander de l’aide, même si c’est la dixième fois qu’elles le font. Il ne faut pas qu’elles se sentent coupables de demander. Si la personne qui est sensée vous aider ne vous comprend pas, cherchez de l’aide ailleurs.

Des citoyens comme les autres

Tout est devenu clair pour moi lorsque j’ai entendu dire que des utilisateurs de drogues en Australie et en France avaient formé des groupes pour défendre leurs droits. J’avoue que j’ai eu de la peine à croire que ça pouvait exister! C’est alors que l’approche de la réduction des méfaits liés aux drogues m’est apparue plus claire. Les gens qui consomment des drogues sont avant tout des êtres humains et des citoyens comme tout le monde, et ils méritent le respect d’autrui. C’est pourquoi les utilisateurs de drogues doivent s’impliquer et doivent être présents lorsque des décisions sont prises.

Ressources

Lisez pre*fix, le livret sur la réduction des méfaits liés aux drogues de CATIE à l’intention des personnes ayant le VIH et des consommateurs de drogues!

The Canadian Harm Reduction Network
sans frais : 1.800.728.1293

La Harm Reduction Coalition

VANDU (Vancouver Area Network of Drug Users)
tél. : 604.683.8595

Sylvie Olivier, 34 ans

Diagnostic de VIH : 1989; Compte des CD4 : 1 024; Charge virale : environ 50. Bénévole au sein de divers organismes du sida, y compris Voices of Positive Women, Kingston AIDS Project et Street Health. Artiste. Kingston (Ontario)

J’AI VÉCU dans une relation de violence pendant sept ans. Après m’être rendue compte que mon partenaire ne changerait jamais, je l’ai quitté en 1995. Il ne m’a jamais aidée et me rendait plus malheureuse de jour en jour. Si vous vivez une telle relation, essayez avant tout d’en parler à quelqu’un. Adressez-vous à votre meilleure amie, mais n’en parlez à personne d’autre. Allez dans un refuge. Vous devrez peut-être déménager, alors préparez-vous à le faire. Le fait d’écouter d’autres personnes qui se trouvent dans une situation similaire pourrait vous aider. C’est ce que j’ai fait moi-même. Et après sept ans de misère, j’ai rencontré quelqu’un d’autre, j’ai abandonné les drogues et j’ai un enfant qui se porte à merveille. La méthadone m’aide beaucoup. J’en prends depuis avril 2001. Ce médicament n’interfère pas avec mes besoins et ne m’a causé aucun problème jusqu’à maintenant. Il m’aide avec mes sautes d’humeur et à conserver un certain équilibre.

L’avenir me sourit maintenant. Et je suis reconnaissante que mon enfant ne soit pas séropositif.

Cindy Reardon, 34 ans

Diagnostic de VIH : Avril 1995; Compte des CD4 : 1 324; Charge virale : 167. Travailleuse de la réduction des méfaits. Toronto (Ontario)

CERTAINES FEMMES atteintes du VIH sont plus vulnérables que d’autres en raison de l’étiquette d’ « utilisatrice de drogues » dont on a affublé leur dossier médical. Ainsi, lorsqu’elles ont besoin d’un analgésique, il arrive souvent qu’on ne les traite pas de façon appropriée. Il faut être honnête avec son médecin si on prend des drogues à l’occasion, comme si on boit de l’alcool. Nous devons éduquer les médecins relativement aux interactions médicamenteuses et nous devons habiliter les femmes et veiller à leur sécurité lorsqu’elles utilisent des drogues et prennent des médicaments anti-VIH.

On trouve davantage de renseignements à ce propos pour les hommes, et le travail de la majorité des grands organismes vise les hommes. Je suis une lesbienne et mes problèmes diffèrent totalement des problèmes d’une hétérosexuelle (et après sept années avec le VIH, mes problèmes ne sont plus ceux que j’avais au moment de mon diagnostic). On trouve de l’information, oui, mais il n’existe que peu de groupes de soutien pour les femmes dans ma situation.

Photographie : Jake Peters

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