Vision positive

Hiver 2016 

L’évolution du traitement du VIH

par Sean R. Hosein

L’arrivée de l’épidémie du sida au Canada et dans d’autres pays a semé la peur à de nombreux égards. Dans un état de choc, nous avons vu de jeunes hommes en bonne santé tomber malades et se faire voler leur vitalité et, finalement, leur vie. Au début des années 80, les scientifiques n’avaient guère de réponses aux nombreuses questions que les gens et les médias posaient au sujet du sida. Le plus effrayant était peut-être le fait que la nouvelle maladie touchait principalement des groupes qui étaient méprisés par la société en général, et les autorités ont tourné le dos à l’épidémie croissante pendant plusieurs années. Négligées par l’État, de nombreuses personnes vivant avec le VIH éprouvaient un profond sentiment de trahison, d’abandon et d’isolement. Cela a provoqué la colère et poussé les militants du sida à se mobiliser et à créer un plan pour affronter l’épidémie.

Les choses ont commencé à changer, mais très lentement. En 1983, la chercheuse française Françoise Barré-Sinoussi a découvert le VIH, et le premier test de dépistage du VIH est arrivé sur le marché en 1985. Mais le nombre de personnes qui succombaient au sida a continué de grimper.

Le premier médicament homologué, l’AZT, devait être administré par voie intraveineuse. Aux doses utilisées au début, ce médicament était toxique. On a fini par mettre au point une formulation orale mais il fallait en prendre des doses élevées toutes les quatre heures et, d’ordinaire, seuls les participants aux essais cliniques y avaient accès. Le pire était que le médicament ne causait pas de rémission durable du sida. L’AZT a été suivi des médicaments ddI, d4T et 3TC. Ces cousins chimiques de l’AZT appartiennent à une classe de médicaments appelés analogues nucléosidiques. Nous savons maintenant que les analogues nucléosidiques sont très utiles lorsqu’ils sont utilisés en association avec des médicaments anti-VIH d’autres classes, mais à l’époque ces médicaments étaient les seuls qui existaient. Les militants ont dû faire pression sur les agences de réglementation afin qu’ils testent des combinaisons de nouveaux médicaments parce que, si chaque médicament était mis à l’épreuve tout seul, toute rémission obtenue serait temporaire car le VIH pouvait vaincre facilement un seul médicament.

Certaines personnes courageuses ont décidé que leur vie ne pouvait attendre le progrès lent de la recherche et sont parties pour le Mexique, le Japon et l’Europe pour importer des médicaments qui avaient semblé prometteurs lors d’expériences in vitro. Ces personnes ont essentiellement mené leurs propres essais cliniques. Aux États-Unis, des gens entreprenants ont établi des coopératives appelées clubs d’achats. Ces derniers vendaient le moins cher possible des médicaments expérimentaux et des suppléments aux personnes séropositives. Même si les clubs d’achats étaient interdits au Canada, des militants travaillant avec des médecins et des bureaucrates serviables ont plus tard réussi à libéraliser les restrictions afin de pouvoir importer des médicaments susceptibles de sauver des vies. Finalement, aucun de ces antiviraux illicites n’a fait régresser le cours du sida de façon importante, mais ils étaient la seule option à l’époque.

Ensuite, lors de la Conférence internationale sur le sida de Vancouver en 1996, tout a changé pour le mieux. Les chercheurs ont annoncé des résultats stupéfiants : pour la première fois, des personnes atteintes du traitement sida qui avaient été à l’article de la mort ont vu leur santé s’améliorer grâce à une combinaison d’au moins trois médicaments anti-VIH. Ces derniers provenaient d’au moins deux classes différentes, dont la plus récente s’appelait les inhibiteurs de la protéase. Pour la première fois dans l’histoire du traitement du sida, nous avons entendu parler de gens dont le compte de CD4 avait augmenté et s’était maintenu ainsi.

Au début, comme j’avais vu tant de thérapies échouer et tellement de personnes mourir, j’étais plutôt sceptique à l’égard des nouveaux médicaments. Mais dès mon retour à Toronto, j’ai vu le changement de mes propres yeux : des personnes qui avaient été hospitalisées pour des infections potentiellement mortelles en sortaient dans un bien meilleur état. On regroupait les nouveaux médicaments puissants sous le nom de thérapie antirétrovirale hautement active (HAART).

Même si les gens étaient profondément reconnaissants des effets salvateurs de la HAART, nous avons bientôt entendu parler des effets secondaires des médicaments de première génération. Pour certains, il s’agissait de diarrhées explosives, pour d’autres de nausées graves, d’une perte du goût ou de lésions nerveuses douloureuses.

Et il y avait aussi le nombre impressionnant de comprimés à prendre. Au milieu des années 90, de nombreuses personnes devaient prendre une poignée de comprimés deux ou trois fois par jour, souvent en respectant un horaire strict et des restrictions quant à la consommation de nourriture et d’eau. Et les personnes vivant avec le VIH avaient un nouveau terme à apprendre : observance thérapeutique. Pour se remettre du sida et rester en bonne santé, il fallait être capable de prendre toutes ces pilules tous les jours, jour après jour, sans interruption.

À la fin des années 90, un nouveau groupe d’effets secondaires est apparu : la forme et l’apparence du corps changeaient à mesure que la graisse disparaissait, surtout dans le visage mais aussi dans les bras et les jambes. Il a fallu mener des essais cliniques sur une période de plusieurs années pour montrer que deux analogues nucléosidiques, soit le d4T et dans une moindre mesure l’AZT, étaient liés aux effets secondaires que nous appelons aujourd’hui le syndrome de lipodystrophie. De nos jours, les principales lignes directrices thérapeutiques ne recommandent plus l’usage de ces médicaments chez la majorité des personnes vivant avec le VIH.

Revenons rapidement à aujourd’hui, près de 35 ans après l’apparition du sida : le traitement a changé de façon radicale. La HAART s’appelle maintenant simplement la TAR. Les principales lignes directrices des États-Unis recommandent maintenant d’inclure un membre de la classe de médicaments appelés inhibiteurs de l’intégrase dans le premier régime des personnes séropositives. Au lieu d’avoir à prendre des dizaines de pilules, il est maintenant possible de prendre un régime intégral sous forme d’un seul comprimé, une seule fois par jour, avec ou sans nourriture. Et les nouveaux médicaments sont beaucoup plus faciles à tolérer.

Je me souviens d’avoir conseillé des gens sur leurs options de traitement au téléphone ou en personne dans les bureaux de CATIE au début des années 90. À cette époque troublée, il semblait illusoire de penser que quiconque atteint du VIH puisse voir le jour où il resterait en bonne santé, fonderait une famille et vivrait jusqu’à un âge avancé. De nos jours, quand j’entends des personnes séropositives se plaindre de leurs problèmes liés à l’âge, je ne le dis pas mais je suis heureux pour elles intérieurement parce qu’elles ont survécu aux pires années de l’épidémie, alors que tant d’autres ont disparu.

Le traitement est tellement puissant que les chercheurs s’attendent de plus en plus à ce que de nombreux jeunes adultes qui sont infectés aujourd’hui et commencent une TAR peu de temps après vivent bien au-delà de l’âge de 70 ans. Voilà un énorme changement par rapport aux pronostics funestes des années 80 et du début des années 90.

En ce qui concerne le traitement du VIH, tant de choses ont changé depuis 1981 et d’autres changements nous attendent. Les chercheurs testent actuellement des formulations de médicaments anti-VIH à longue durée d’action qui, s’ils s’avèrent efficaces, ne nécessiteront qu’une seule prise tous les trois ou six mois. Un jour, il sera peut-être même possible de créer un traitement qui se prendra une seule fois par année. Bien que les chances de voir un remède curatif d’ici une décennie soient minces, les chercheurs ont bon espoir qu’ils réussiront un jour à mettre l’infection au VIH en rémission, de sorte que les personnes touchées ne seront plus obligées de prendre des médicaments tous les jours comme elles doivent le faire maintenant. Le traitement reste imparfait, mais un changement pour le mieux est en route.

START

Au printemps dernier, les résultats d’un grand essai clinique appelé START ont été annoncés. Les données montrent clairement que l’amorce du traitement dès le diagnostic, même si le compte de CD4 est supérieur à 500, prévient de nombreux cas de maladies graves ou potentiellement mortelles et réduit considérablement le risque de décès. Cela s’ajoute aux données indiquant que le traitement du VIH devrait commencer le plus tôt possible après le diagnostic. Les chercheurs ont aussi constaté que moins de 1 % des participants à l’étude ont éprouvé des effets secondaires graves.

Alors, la question sempiternelle de savoir « quel est le meilleur moment de commencer le traitement? » n’est plus une question. Nous avons maintenant la réponse : nous savons que le meilleur moment est aussitôt que possible.

Sean Hosein travaille chez CATIE depuis l’ouverture de ses portes en 1990, offrant de l’information sur le traitement aux gens. Il est rédacteur scientifique et médical et l’auteur de Nouvelles CATIE et de TraitementActualités (anciennement TraitementSida).