Vision positive

Hiver 2016 

Art posi+if : L’importance de l’autre

Le danseur primé Benoît Lachambre transforme la dynamique entre artiste et spectateur.

par David Pelletier

Pour Benoît Lachambre, danseur, chorégraphe, créateur de la compagnie de danse Par B.L.eux et pédagogue chevronné de la danse contemporaine, l’expression artistique est un partage et une communion. Cette composante de son œuvre est si importante que, dès le milieu des années 90, il fera tomber « le quatrième mur », ce mur invisible qui sépare les spectateurs des artistes. En empruntant des effets au théâtre, Benoît Lachambre offre à son public des occasions de voir ses performances sous de multiples perspectives, de pénétrer l’espace de performance et de s’approprier leur expérience. Dans son spectacle Snakeskins acclamé par la critique, il prend même un micro et parle directement à son public, reconnaissant ainsi sa présence. Le qualificatif d’iconoclaste, souvent utilisé à son égard, est injuste; son but réel est de réunir les spectateurs et les artistes, de permettre aux spectateurs de ressentir l’énergie de la performance à un niveau supérieur.

Snakeskins

Quand Lachambre reçoit son diagnostic de VIH à la fin des années 80, à l’aube de la trentaine, trop peu est encore connu sur la maladie, et la peur a préséance sur la tolérance. Il perd amis, collaborateurs et amants, alors que sa carrière de danseur bat son plein, son talent sollicité à la maison (Montréal) comme à Toronto.

« [Le diagnostic] m’a donné comme un ultimatum », raconte-t-il. « Fais tes choix maintenant, parce que tu ne sais pas combien de temps tu vas durer… » À cette époque de la pré-trithérapie, il est difficile de percevoir le diagnostic autrement que comme une condamnation. Lachambre plonge ainsi dans la danse pour une recherche viscérale et plus personnelle. Pendant cette période, son travail intensément physique, voire acrobatique, vise à mieux comprendre comment le flux énergétique et le mouvement de son corps, ainsi que ses émotions et ses pensées étaient influencés par sa nouvelle condition. « Ça m’a donné beaucoup de force », confie-t-il.

Le but de Benoît Lachambre n’est pas de faire de l’art-activiste, mais il ne dénigre pas l’art activiste pour autant : « Beaucoup de personnes autour de moi, des personnes que j’admire, sont ou étaient militants du sida. Certaines sont décédées, d’autres demeurent en vie. Toutes m’ont énormément influencées. »

Une décennie plus tard, alors que la thérapie combinée donne aux personnes vivant avec le VIH de l’espoir, Lachambre recommence à utiliser la danse comme moyen de communiquer et d’établir des liens avec les autres. En 1996, il fonde sa propre compagnie de danse, Par B.L.eux, une combinaison de ses initiales (B.L.) et du mot « eux », pour mettre d’égal à égal son travail et celui des autres artistes collaborateurs. D’ailleurs, dans cet esprit de collaboration et d’humilité, les performances où Lachambre est seul à s’adonner à la danse sont présentées comme de « faux » solos. En effet, il dit que l’inspiration qu’il puise du travail des autres — comme les danseurs Meg Stuart et Fabrice Ramalingom et le compositeur Hahn Rowe, avec lesquels il signe des performances — fait partie intégrante de son parcours.

Cette collaboration, il l’offre également au spectateur, en modelant ses performances de façon à l’impliquer davantage. « La position assise du spectateur est une chose à laquelle nous les danseurs répondons. Cela influence notre corps, notre position. » Lachambre considère que cette position assise, comme sur un trône, inhibe souvent le flux énergétique chez le spectateur, le rendant parfois inapte à apprécier la performance artistique à sa juste valeur. Il cherche donc à établir une nouvelle relation avec le spectateur. Selon le spectacle, le spectateur peut être assis, debout ou invité à se déplacer d’un endroit à un autre afin de voir l’œuvre sous un autre angle. Parfois, on invite le spectateur à traverser l’espace de performance. « Ça enlève la présence de la “Cour”, ça remet en jeu cette hiérarchie entre le spectateur et l’œuvre », dit Lachambre.

Le travail créatif de Lachambre l’a amené à explorer le lien entre fiction et réalité, entre le corps en tant qu’énergie et la spiritualité. Il voit les conventions sociales comme étant un frein à ce lien. Le spectacle Hyperterrestres, créé avec Fabrice Ramalingom et présenté au Festival Transamériques de Montréal en mai 2015, ainsi qu’au festival Montpellier Danse en juillet de la même année, explore ces thèmes. Lachambre et Ramalingom ont trouvé la piste de cette relation symbiotique entre l’énergie physique et spirituelle après un voyage à Hawaii.

« Nous sommes allés voir une amie qui vit à Hawaii pour nager avec les dauphins. Dès notre sortie de l’avion, nous avons senti toute l’énergie de l’île nous transpercer; je n’avais jamais senti cela de manière aussi forte auparavant. » Lachambre raconte que sur l’île, on dit aux gens de faire attention à ce qu’ils rêvent, car cela a tendance à se réaliser. En outre, alors qu’il était à Hawaii, Lachambre a connu une communion profonde avec la nature. « Les dauphins sont des êtres très intelligents qui vivent leurs cycles en commun », dit-il. « Ils se déplacent ensemble, dorment ensemble, se nourrissent ensemble. Leur immense capacité à communiquer leur permettrait de transmettre ces cycles, ces pensées à d’autres espèces. C’est possible pour quelqu’un qui se joint à eux de vivre l’expérience de ces cycles ». Cette capacité à répondre de façon commune à l’énergie environnante a servi d’inspiration à Lachambre et Ramalingom pour la création d’Hyperterrestres. « L’idée n’était pas de reproduire l’expérience, mais plutôt de chercher à se répondre mutuellement, de la même manière. »

Cette recherche de contact intangible était aussi au cœur de Snakeskins, une performance multimédia dans laquelle Lachambre était chorégraphe et danseur. Puisant dans les mythologies de Mésoamérique et utilisant la métaphore d’un serpent qui quitte sa peau à la mue, cette performance traite de l’émancipation, un rite de passage. Lachambre se sert d’un échafaudage sur lequel un harnais est attaché afin d’explorer l’espace et l’énergie en suspension. De temps à autre, il se déplace sur les cordes, tendues au-dessus de la scène, toujours à la recherche de l’équilibre.

Lorsque Lachambre a reçu son diagnostic à la fin des années 80, les personnes vivant avec le VIH étaient grandement ostracisés, mais plutôt que de s’isoler ou de se tourner vers l’intérieur, il a décidé d’aller vers les autres par l’intermédiaire de son œuvre, un choix que l’on pourrait considérer comme audacieux. Les choses ont-elles changé relativement à la stigmatisation? « Oui, mais il persiste encore beaucoup de fausses idées autour du VIH. La peur subsiste, les gens ne sont pas nécessairement bien informés », dit-il. « Même au sein des agences gouvernementales subventionnant les arts, il y a de la panique à l’idée d’un artiste atteint du VIH qui se produit. Or, la menace est davantage dans cette attitude réactionnaire vis-à-vis du VIH. La personne séropositive a l’occasion d’apprivoiser sa condition, ce qui est plus difficile pour une personne non atteinte. Cette personne alimente sa peur plutôt que d’étancher son ignorance, et c’est là que le monstre est construit. L’ignorance est aussi une maladie. Il faut la combattre. »

C’est ainsi que Benoît Lachambre combat les préjugés envers le VIH. Il ne nomme pas le VIH, mais en se tournant vers l’autre, en lui parlant, en nous parlant, par le mouvement, il nous tend la main et nous invite à danser avec lui.

Auteur, chroniqueur, dramaturge, compositeur, enseignant, David Pelletier touche à tout ce qui le ramène aux mots. Son principal terrain de jeu depuis 2011 est le blogue Le Sommelier Fou.