Vision positive

hiver 2014 

Un toucher qui fait du bien

Gordon Waselnuk constate qu’un toucher réconfortant peut apaiser le stress, réduire la douleur et faire des miracles pour le corps et l’esprit.

Du câlin qui console un enfant en pleurs à une main posée sur l’épaule d’un ami anxieux — le toucher peut être un baume tonifiant. En tant que survivant de longue date, séropositif depuis 24 ans, j’explore diverses façons d’améliorer mon bien-être physique, émotionnel et spirituel. J’ai ainsi constaté que le toucher et l’intimité physique peuvent être de puissants remèdes.Healing touch

La science confirme ce que plusieurs d’entre nous ressentent ou reconnaissent intuitivement comme étant les effets bénéfiques du toucher. La recherche démontre que ces bienfaits commencent dès la naissance. L’une des plus remarquables études a examiné les effets du toucher physique sur les bébés nés prématurément. Un groupe de nourrissons prématurés que l’on touchait et massait doucement trois fois par jour a été comparé à un groupe de nourrissons prématurés de taille et de conditions de vie similaires, mais qui ne recevaient ni toucher ni massage quotidiens. Les chercheurs ont constaté que les nouveau-nés du premier groupe étaient plus éveillés, plus actifs et plus réceptifs. Leur sommeil était plus profond. Et ils gagnaient du poids 47 pour cent plus rapidement. Les bébés qui avaient été touchés régulièrement ont également pu quitter l’hôpital six jours plus tôt. Des conclusions pour le moins renversantes.

Nous savons que le toucher physique n’est pas qu’une affaire de peau. Quelque cinq millions de récepteurs du toucher sur la peau (plus de 3 000 sur le bout d’un seul doigt) envoient des signaux au cerveau par la moelle épinière. Un simple toucher peut réduire le rythme cardiaque et la pression artérielle. Un toucher tendre et réconfortant peut diminuer le taux de l’hormone du stress (le cortisol) et certaines études portent à croire qu’il peut renforcer la fonction immunitaire. Dans le cerveau, il peut stimuler la production d’endorphines — l’agent naturel de notre corps contre la douleur et le stress — ce qui explique qu’une mère puisse aider son enfant à « aller mieux », après une éraflure au genou, tout simplement en le prenant dans ses bras.

Mais notre société nord-américaine est toutefois relativement peu encline au contact physique. Comparativement aux habitants d’autres régions du monde, nous sommes plutôt chatouilleux pour ainsi dire en ce qui concerne le toucher. Il suffit de marcher dans les rues du Caire, de Buenos Aires, de Bangkok ou de Rome pour voir des démonstrations d’affection plus ouvertes.

Bien sûr, l’intimité physique prend plusieurs formes : il y a celle qu’on développe avec un être cher — que la relation soit romantique ou platonique; celle qui est présente dans divers contextes thérapeutiques; et celle de type sexuel et occasionnel. En dépit de différences importantes, toutes ces formes d’intimité physique peuvent procurer divers degrés de plaisir et de réconfort. Certes, le toucher peut aussi être importun et loin d’être réconfortant; il peut prendre la forme affreuse de la violence physique ou sexuelle. Pour plusieurs d’entre nous, l’idéal pourrait être l’intimité physique (sexuelle et autre) dans le cadre d’une relation affective à long terme. Mais en l’absence d’une telle relation ou même en complément à celle-ci, les possibilités sont nombreuses — et certaines sont d’une créativité étonnante.

À la fin des années 80 et au début des années 90, mes amis et mes amants étaient malades et dépérissaient à l’hôpital et à la maison. J’appelle cette période l’« Âge des ténèbres ». J’ai perdu mon partenaire de 12 années et, en trois ans, quatre amis proches. Cela était assez fréquent, en particulier dans la communauté gaie. Ironie du sort, c’est exactement au moment où mon amant et mes amis sont décédés que j’ai eu le plus besoin de leur soutien — quelqu’un qui me serre dans ses bras, avec qui me laisser aller et vivre ma peine.

J’ai remarqué, en tant que célibataire, que le sexe anonyme est facile à trouver, du moins dans une grande ville, mais qu’un toucher sécurisant et réconfortant est beaucoup moins évident à dénicher. Il peut être difficile de faire connaissance avec des gens, et encore davantage d’avoir des atomes crochus. Sans compter que bien des gens fuient l’intimité, qui peut faire remonter des souvenirs, des émotions et des problèmes de confiance refoulés, surtout en lien avec d’anciennes relations de violence ou d’exploitation sexuelle. Mais peu importe nos expériences personnelles, le toucher est quelque chose dont nous avons tous grand besoin — surtout lorsque nous en sommes privés.

Bien qu’on sache peut-être d’instinct que le toucher peut améliorer notre bien-être et notre qualité de vie, comment peut-on témoigner de l’affection et de l’intimité physique dans une société où les individus semblent de plus en plus isolés socialement? Je ne suis certainement pas le premier à remarquer que bien des gens semblent regarder plus souvent leur téléphone et leur ordinateur que le monde autour d’eux. Nos possessions et les percées technologiques semblent amplifier l’isolement social. Plusieurs d’entre nous restent à la maison, rivés à une télé à écran plat géant, ou passent des heures sur Internet. Cet isolement peut être une source de tristesse; celle-ci peut malheureusement devenir pathologique — on la considère souvent comme une dépression, qui doit être traitée à l’aide de médicaments. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une plus grande intimité avec autrui.

Pour ceux et celles d’entre nous qui vivent avec le VIH, le défi du rapprochement personnel peut être encore plus complexe. La sexologue et psychothérapeute Chantal Turcotte s’occupe d’une clientèle diversifiée, dans son cabinet privé à Montréal et à la Clinique Opus, qui fournit des soins pour les maladies infectieuses, les dépendances et la santé mentale. Elle constate que chaque personne est unique et que les défis de chacune dépendent de l’étape où elle en est dans son parcours de vie avec le VIH. Toutefois, elle observe que plusieurs ont des difficultés en ce qui concerne la démarche du dévoilement (Quand et comment devrais-je dire que j’ai le VIH? Quelle sera la réaction?), la pratique du sécurisexe et, parfois, la gestion de troubles de santé. Elle constate aussi qu’un sentiment de honte est répandu, en particulier parmi les femmes et hommes hétérosexuels.

Outre nos préoccupations personnelles, nous sommes parfois confrontés aux peurs des autres. Pour les hommes gais qui cherchent à rencontrer des personnes en ligne, que ce soit sur Manhunt, Grindr ou même Craigslist, il semble qu’un candidat sur deux cherche quelqu’un qui ne prend pas de drogue et n’a pas de maladie — quelqu’un qui est « clean ». Plusieurs profils indiquent « je suis séronégatif et je cherche la même chose » — le message peu subtil étant : « Si tu as le VIH, ne m’écris pas. » Et bien sûr, cette dynamique vaut aussi pour les mille et un lieux possibles de rencontres (gaies, hétérosexuelles ou autres). Pas étonnant qu’il y ait une plus forte incidence de dépression et d’isolement chez les personnes vivant avec le VIH.

Une amie et survivante de longue date, Rebekka Valian, qui a enseigné le yoga bénévolement pendant des années, principalement dans la communauté du VIH, offre des services de massothérapie, par exemple chez Vancouver Friends for Life, un organisme à but non lucratif qui fournit des services de soutien et des soins de santé complémentaires et alternatifs à des personnes atteintes de maladies graves. « Le besoin est parfois si énorme, confie-t-elle, que j’ai besoin de me retirer et de prendre soin de moi. »

Des organismes de lutte contre le sida, partout au pays, tentent de combler ce besoin. Par exemple, la Maison Plein Cœur, à Montréal, offre gratuitement aux femmes et aux hommes vivant avec le VIH des massages fournis par des massothérapeutes bénévoles et formés pour travailler auprès d’une clientèle vivant avec le VIH. La Toronto People with AIDS Foundation (PWA), pour sa part, offre un vaste éventail de thérapies par le toucher, comme le reiki, l’acupuncture, le massage et le toucher thérapeutique. Les personnes qui reçoivent ces thérapies font état de nombreux bienfaits physiques et psychologiques. Ces traitements peuvent atténuer le stress, l’anxiété, la dépression et les affections liées au stress, stimuler la circulation, voire peut-être renforcer le système immunitaire.

Un autre ami, Joel Nim Cho Leung, qui vit avec peu de sous, se fait masser régulièrement à des fins préventives. « Je me sens moins déprimé, plus détendu et réconforté, dit-il. Le seul problème est qu’il y a souvent une liste d’attente. Ça démontre qu’il existe un réel besoin parmi les personnes vivant avec le VIH. »Par ailleurs, certaines personnes ont perçu un besoin et créé des groupes offrant des solutions novatrices sous forme d’ateliers.

Après le décès de mon partenaire, j’ai eu la chance de trouver un tel groupe, appelé « Men in Touch », à Vancouver. Un ami m’avait recommandé cette retraite — un lieu sécurisant et réconfortant où je n’avais pas à être sexuel ou à présenter mon meilleur visage. À la fin des années 80, un homme appelé Sequoia a fondé ce groupe réunissant des hommes pour des retraites au centre-ville, afin de se réconforter mutuellement par le dialogue, le mouvement, la respiration et le massage sensuel (et non sexuel). Dans les années 80 et au début des années 90, plusieurs participants avaient le VIH, à divers stades. Il y a eu bien des rires et des larmes lors de ces retraites mémorables. Depuis, Sequoia a ouvert sa pratique aux femmes et il offre des consultations individuelles pour les personnes aux prises avec des défis liés à la sexualité et à l’intimité.

Des groupes et ateliers similaires sont offerts aux femmes et aux hommes dans diverses villes. L’un des premiers fut « The Body Electric », créé au début des années 80 par Joseph Kramer, enseignant dans la région de San Francisco. Il a développé cet atelier après avoir observé que des gens se fermaient émotionnellement et sexuellement, en particulier au plus fort de l’épidémie du sida — ils étaient bouleversés et avaient peur de perdre des amis, de contracter l’infection et de mourir. À présent offert aux États-Unis, au Canada et en Australie, l’atelier rassemble des individus pour qu’ils s’honorent mutuellement (il existe des groupes pour les personnes de tous les genres et toutes les orientations sexuelles). Au cours d’une fin de semaine, les participants s’exercent graduellement à expérimenter l’intimité et le massage sensuel érotique et tantrique, dans un environnement sécurisant et réconfortant. J’ai participé à deux ateliers, puis coanimé un groupe mensuel dans mon studio. En forte proportion, les participants sont des hommes séropositifs au VIH; certains ont des symptômes évidents de sida. Être attentif à une personne et prendre soin d’elle sans égard à son état de santé ou au critère de charme est une expérience riche et forte.

Mes contacts avec ces groupes m’ont encouragé à continuer dans cette voie, à la recherche du toucher et de l’intimité. Grâce à Joseph Kramer et à Sequoia, tous deux devenus mes mentors, j’ai amorcé une deuxième carrière à titre de praticien en massage et j’enseigne et pratique depuis plus de dix ans le massage yoga thaïlandais (une technique qui combine le mouvement, les étirements et la relaxation) dans mon studio et dans des écoles. J’offre aussi des massages gratuits, par le biais de quelques organismes de lutte contre le sida à Vancouver. Cela me permet d’apporter aux clients un toucher et un sentiment d’intimité, dans un environnement paisible et réconfortant. Les nouveaux clients peuvent être réticents ou nerveux à l’idée du toucher. Chaque personne en cause devrait être consciente et attentive, pour apprendre graduellement à connaître l’autre, et développer la confiance. Pour rendre les services accessibles aux personnes à revenu faible, je fais comme plusieurs autres professionnels : j’ai une échelle de prix mobile. Certains massothérapeutes auprès de personnes vivant avec le VIH leur prodiguent des services gratuits.

Si le toucher vous manque, je vous encourage à rechercher des occasions de rapprochement. Quelque chose d’aussi simple qu’un contact visuel ou un sourire, même échangé avec un étranger, peut faire une différence. Vous pouvez aussi donner des câlins plus souvent à vos amis, malgré le possible malaise initial. Une autre idée possible : inviter quelqu’un à venir regarder un film avec vous, blottis l’un contre l’autre — sans attente de nature sexuelle. Une soirée formidable, à mon avis, parce que plaisante et non menaçante. Après tout, le contact intime atténue les coups durs de la vie et nous aide à mieux nous sentir sur les plans physique, émotionnel et spirituel.

Comme le dit Chantal Turcotte à ses clients — femmes et hommes, gais et hétéros — il faut du temps pour se remettre du choc d’un diagnostic de VIH et pour rebâtir sa confiance en soi. Cependant, où qu’elle en soit dans sa démarche, « chaque personne a le droit d’être acceptée pour ce qu’elle est, et a droit à une intimité physique et à une vie sexuelle saine et agréable. »

Gordon Waselnuk est un survivant de longue date qui demeure à Vancouver. Il apporte sa contribution à la communauté du VIH à divers titres depuis 20 ans, se consacrant principalement aux informations sur les traitements et à la promotion de la santé. Gordon travaille aussi comme praticien en massage. Visitez son site Web à www.thai-yoga-massage.ca.

Illustration par Carol-Anne Pedneault