Vision positive

hiver 2014 

Profil : Un cœur en harmonie

Doris Peltier raconte son parcours difficile avec le VIH et son retour spirituel au bercail.

Chaque fois qu'on me demande de parler de mon parcours avec le VIH, la question me pousse à réfléchir, à examiner d’abord où j’en suis à ce moment précis. Je me sens bien à présent, mais il n’a pas été facile d’en arriver là.

À une certaine époque, j’étais très portée à parler de ce que j’appelle la trajectoire des événements de la vie qui m’ont conduite à faire partie des femmes autochtones de plus en plus nombreuses à recevoir un résultat positif au dépistage du VIH. Le dictionnaire définit le mot « trajectoire » comme étant la ligne décrite par un projectile ou un autre corps en mouvement, sous l’action de certaines forces. Sur ma trajectoire, des traumatismes subis durant l’enfance et des circonstances malheureuses au-delà de mon contrôle ont préparé le terrain à de mauvais choix qui ont été, je crois, les « forces en action » dans ma collision avec le VIH. Et lorsque le VIH a frappé, le choc initial a causé une grande dévastation dans ma vie et dans ma famille — tout comme les répercussions en chaîne du VIH dans nos communautés et les effets néfastes de la colonisation. Mais au cœur de cette dévastation, je me suis souvenue d’un enseignement de nos Aînés : « L’adversité est notre plus grand maître ». J’en suis venue à reconnaître le VIH comme une force directrice dans ma vie.

Doris Peltier

Je suis membre de la première nation de Wikwemikong, de l’Île Manitoulin, dans la région ontarienne des Grands Lacs. Je suis la plus jeune de huit enfants du premier mariage de mon père. Et, à vrai dire, l’alcool a causé tant de ravages dans notre vie familiale qu’enfants, nous nous sommes élevés pratiquement seuls. Alors que je n’avais qu’un peu plus de deux ans, j’ai vu mes frères et sœurs aînés être envoyés aux pensionnats, au décès de notre mère. J’ai donc souffert de problèmes d’abandon dès le plus jeune âge. Comme j’étais trop jeune pour être mise au pensionnat, on m’a laissée avec mon père et ma grand-mère. En rétrospective, ce furent les premiers événements traumatisants d’une longue série au cours de mes années formatrices, incluant l’exploitation sexuelle pendant l’enfance, qui ont conditionné mon dysfonctionnement.

J’ai fini par m’enfuir à Toronto à 11 ans pour échapper à ces expériences d’exploitation sexuelle et en espérant laisser derrière moi tous les souvenirs douloureux. J’ai couru sans orientation. Cette fuite a fini par me déconnecter complètement de ma famille, de ma communauté, de ma culture et des traditions. Ma dimension spirituelle s’est éteinte, et je ne savais pas alors combien cela allait affecter mon avenir.

Je suis du clan du Cerf. Nous sommes reconnus comme étant des leaders naturels. Pendant ma jeunesse, j’ai développé les traits et caractéristiques de mon clan, mais je me sentais aussi comme une petite biche égarée. La peur et la timidité étaient toujours près de la surface. Hors de mon élément naturel, en particulier dans les villes où j’ai vécu dans la rue pendant l’adolescence et où je devais parfois me protéger d’hommes sexuellement agressifs, mon cœur a souvent battu à tout rompre pendant que je luttais, apeurée, contre l’impulsion de me sauver.

C’est pendant ces années d’adolescence que j’ai fait la connaissance de mon futur mari. Je me souviens qu’il m’a raconté avoir passé 14 années en pensionnat. Si j’avais su ce que je sais aujourd’hui au sujet des répercussions des pensionnats (le profond traumatisme à vie des nombreux élèves qui y ont séjourné), j’aurais probablement déguerpi. Nous nous sommes mariés et j’ai eu deux beaux enfants : un fils et une fille. Nous avons quitté Toronto pour aller vivre dans la communauté isolée et sans électricité de mon mari, dans le nord-ouest de l’Ontario, où il n’y a que quelques radiotéléphones. Pour s’y rendre, il faut prendre l’avion et atterrir sur une étendue de glace, l’hiver, et se poser sur l’eau en d’autres saisons. Au début, notre couple allait généralement bien; mais des problèmes ont graduellement fait surface, surtout en lien avec sa consommation d’alcool. Alors, lorsque la violence a commencé quelques années plus tard, il est devenu évident que notre mariage ne survivrait pas.

C'est dans cet episode difficile de ma vie que mon talent de narration s’est manifesté pour la première fois : j’ai découvert mon propre style de récit. J’avais observé ce talent chez les raconteurs nés, dans ma communauté, principalement des Aînés. Le souvenir de leurs histoires renversantes, demeuré en moi depuis mon enfance, fut un tremplin. J’ai souvent imité l’une de mes vieilles tantes jouant aux cartes et conversant avec une personne qu’on ne pouvait voir. Lors de nos rassemblements communautaires, des gens ont commencé à me demander de faire l’un de mes numéros de « la petite vieille de l’Île Manitoulin », qu’ils trouvaient hilarants.

Je n’ai pas l’habitude de me vanter, donc je n’en parle pas souvent, mais j’ai été l’une des pionnières du théâtre autochtone (des pièces par et pour les Autochtones), au Canada — travaillant aux côtés de gens comme Tomson Highway, Gary Farmer, Monique Mojica, Daniel David Moses, Graham Greene et les follement talentueuses Aînées du Spiderwoman Theatre de New York. J’ai découvert la gestuelle — la présence physique — de l’art du récit, en étudiant avec certains des plus grands talents du monde; c’est devenu ma niche pour aiguiser mon propre talent par la danse, le théâtre gestuel et les arts du spectacle.

À partir de la fin des années 1970 et pendant 25 ans, j’ai été actrice professionnelle, metteure en scène, puis dramaturge auprès d’auteurs et d’artistes émergents. Mon travail a été ma bouée de sauvetage pendant les années où je luttais pour la survie de mon mariage. Mais en fin de compte, lorsque mon fils avait neuf ans et que ma fille en avait six, ma vie conjugale s’est terminée et ma petite famille a joint les rangs des nombreux foyers éclatés de nos communautés. Pendant des années, je me suis sentie coupable de ma passion naissante pour le théâtre et la narration, craignant qu’elle soit néfaste à ma famille.

Même si je commençais à sentir que j’avais la capacité d’exceller sur le plan professionnel, ma vie personnelle allait mal et je continuais de me débattre avec mes démons – le plus grand étant la dépendance. Plonger dans les histoires d’autres personnes était en quelque sorte libérateur pour moi.

Odawa

Trop souvent, ce que l’on dit des personnes autochtones met l’accent sur nos lacunes. Pour que cesse l’oppression de notre peuple, ce discours doit changer. Dans ma vie personnelle et professionnelle, tout en reconnaissant le traumatisme que nous avons vécu, j’essaie de trouver la force. Voici des mots français et odawa qui décrivent mes forces personnelles.

Plusieurs annees plus tard, en 1995, alors que mes difficultés avec la dépendance à la drogue s’intensifiaient, j’ai eu la chance d’aller dans un centre de guérison autochtone pour tenter de m’occuper de mon traumatisme une fois pour toutes au centre-ville de Toronto. L’approche de guérison était holistique et l’on y offrait du counseling individuel, des groupes de soutien et des séances d’éducation sur l’histoire des peuples autochtones. Un jour, trois semaines après mon arrivée, on m’a dit qu’une cérémonie très spéciale avait été organisée pour moi. La cérémonie allait se dérouler dans la hutte traditionnelle. Les huttes traditionnelles sont considérés comme des lieux sacrés où les Autochtones tiennent leurs cérémonies depuis la nuit des temps.

Une Aînée m’a accompagnée vers la hutte et j’y ai vu quelque chose que je n’oublierai jamais. Des gens étaient alignés de chaque côté de la porte de l’est, formant un couloir où j’allais marcher jusqu’à l’intérieur. Un Aîné a parlé du fait que plusieurs des nôtres ont perdu leur connexion à leur essence, à la culture et aux traditions, à la famille et à la communauté, mais surtout, au Créateur. En l’écoutant parler, je me suis sentie libérée d’un poids; des larmes se sont mises à couler sur mon visage. L’Aîné a déclaré que j’étais arrivée chez moi, et que les personnes présentes voulaient m’y accueillir. Je suis entrée dans la hutte; tout le monde au passage me saluait et me faisait un câlin. À ce moment-là, pour la première fois de ma vie, mon cœur a commencé à ressentir la paix et l’appartenance. Cet accueil chez moi est toujours resté dans mon cœur; ce fut le début de mon parcours de guérison.

Si vous, cher lecteur, croyez que l’éveil spirituel est aussi simple que cela, je dois vous dire que c’est faux : peu après cette cérémonie, j’ai quitté le centre de guérison et j’ai sombré à nouveau dans la dépendance. Mais je crois qu’on avait semé dans mon cœur un germe de spiritualité, par cette cérémonie de « retour à moi-même ». Cela m’a permis de commencer à aborder la question de ma déconnexion culturelle sur plusieurs plans. Au fil du temps, j’ai renoué le contact avec ma culture et ma langue, l’odawa. Quelques années plus tard, lorsque j’ai reçu un diagnostic de VIH, j’ai repris contact avec le Créateur. Mon diagnostic a mis les choses au clair : je pouvais continuer d’utiliser des drogues et de vivre comme je le faisais, ou je pouvais changer ma vie. Je continue mon chemin, mais aujourd’hui je suis beaucoup plus équilibrée. Dans mon cœur et dans mon esprit, je suis réellement arrivée à bon port. Avec le VIH, qui s’est avéré mon aidant, mon cœur est en harmonie!

Photographie par Daphné Caron