Vision positive

hiver 2014 

L’entrepreneur en moi

3 jeunes entreprises inspirantes : de PVVIH, pour PVVIH

par Diane Peters

Être son propre patron, décider soi-même de son horaire de travail, se donner des moyens et changer les choses à sa façon — voilà quelques-unes des raisons pour lesquelles les gens lancent leur propre entreprise. Pour des personnes vivant avec le VIH, ces raisons ont possiblement encore plus de poids, puisque l’entrepreneuriat peut constituer une façon de s’intégrer au monde du travail tout en prenant soin de soi. Rencontrez trois personnes vivant avec le VIH qui ont démarré leur organisme et réussi à changer un coin du monde, grâce à leur vision, leur esprit de communauté, leur détermination et leur travail acharné.

Valerie Nicholson

Valerie NicholsonCofondatrice de Harvest Organic Co-op

Après avoir cessé de consommer et de vivre dans les rues du quartier du Downtown Eastside de Vancouver, il y a quelques années, Valerie Nicholson faisait appel à des banques alimentaires. Mais même après avoir décroché un emploi en recherche communautaire lui permettant d’acheter des produits plus sains à l’épicerie, elle ne pouvait s’empêcher de continuer de se tourner vers les mêmes aliments en conserve, terrifiée à l’idée de se débrouiller sans les banques alimentaires. « J’avais peur qu’on me coupe l’herbe sous le pied. »

Pour quelqu’un qui prône la sécurité alimentaire, Valerie savait qu’il devait y avoir une meilleure solution pour les personnes vivant avec le VIH. Elle a eu l’idée d’une coopérative de fruits et légumes qui offrirait aux personnes vivant avec le VIH, l’hépatite C et d’autres maladies chroniques, l’accès à des produits biologiques frais sur une base régulière.

Elle s’est inscrite à un programme de six mois de l’Université Simon Fraser conçu pour aider les participants à créer un programme communautaire en lien avec le VIH. Elle s’est alors alliée à Mikey Arzadon, qui partageait une vision similaire, pour développer un plan de coopérative d’aliments biologiques. De là, les deux partenaires ont déniché une source d’approvisionnement, Discovery Organics, qui les a conseillés sur le démarrage de leur affaire et leur a offert un rabais sur les commandes livrées. Puis, ils ont réussi à obtenir un espace dans les locaux d’AIDS Vancouver pour prendre des commandes et distribuer les aliments reçus une fois par mois.

En février 2012, la Harvest Organic Co-op (Coopérative récolte biologique) a fait ses débuts. Les clients paient à l’avance pour un sac de fruits et légumes; le montant minimum d’une commande est de 5 $. Lorsque les aliments arrivent en vrac la semaine suivante, Valerie, Mikey et une bénévole trient les pommes de terre, les betteraves et autres produits selon les commandes individuelles. « Nous utilisons les mathématiques et des diagrammes, raconte Valerie. Nous en avons fait une science. »

Les clients — et les employés d’AIDS Vancouver — apprécient les arômes de terroir de ces fruits et légumes, qui signalent que le jour de la cueillette est arrivé. Une femme qui consomme des drogues régulièrement  donne 20 $ à Valerie et lui demande de lui remettre un sac de légumes à 5 $ une fois par mois jusqu’à l’épuisement de son dépôt, sachant qu’elle dépenserait probablement cet argent autrement. Un autre client commande 40 $ de produits et il en donne la majeure partie à d’autres personnes vivant avec le VIH de son quartier, parce qu’il aime partager les bonnes choses lorsqu’il le peut.

Moins d’un an après son lancement, la coopérative ouvrait un deuxième point de service (les habitations communautaires Mole Hill de Vancouver). À plus long terme, Valerie et Mikey souhaitent la constituer en organisme à but non lucratif et trouver des fonds pour de nouveaux projets, comme l’achat de vélos pour livrer les commandes aux clients qui ne sont pas en état de se déplacer.

Valerie est encore pleine d’énergie pour la coopérative et l’offre d’aliments frais à une communauté habituée à peu de choix. « Le fait de vivre et manger sainement m’a changée, dit-elle. Et ceci est ma façon de donner en retour. »

Intérêts : Le tambour autochtone, la nature, les contes, le bénévolat à la banque alimentaire Charlie (pour animaux de compagnie), jouer avec mes petits-enfants et voir le monde à travers leurs yeux.

Emplois précédents : Présentation d’ateliers sur le VIH et la nutrition dans des organismes sans but lucratif en C.-B.; recherche par les pairs; militantisme en matière de logement.

Quel est votre moteur ? La volonté d’innover — je crois que le Créateur m’a fait séropositive pour une raison.

Votre conseil aux PVVIH rêvant de démarrer leur entreprise ? Poursuivez vos rêves. J’ai démarré la coopérative à partir d’un rêve et avec des moyens restreints. Cherchez la bonne place pour vous, posez des questions et dénichez un excellent mentor.

Un souhait pour 2014 : Que tout le monde puisse manger frais, sain, à prix raisonnable, et que personne ne manque de nourriture.

Brian Finch

Valerie NicholsonFondateur de Positivelite.com

Brian Finch a toujours eu la conviction que la vie ne se réduit pas au seul fait d’être séropositif. C’est pourquoi il n’était pas satisfait des nombreuses publications en ligne qui s’adressent aux personnes vivant avec le VIH. « Elles ne parlent toujours que du VIH, dit le Torontois. Je ne veux pas vivre de cette façon. » Il a eu l’inspiration de créer quelque chose de plus excentrique et osé, où l’on pourrait lire des articles sur l’art, les soins, le sexe, le yoga, les parties et le VIH — et il a décidé de créer sa propre publication en ligne.

Même s’il était déjà occupé à faire du bénévolat pour le Conseil canadien de surveillance et d’accès aux traitements (CCSAT), il a trouvé le temps d’apprendre à créer du contenu Web en autodidacte. Avec l’aide d’un concepteur Web et d’un petit financement, il a lancé PositiveLite au début de décembre 2009.

Bientôt, Brian fut occupé à couvrir des événements, à téléverser des vidéos, à écrire et réviser des textes, et à résoudre une myriade de défis techniques. Son travail acharné a porté ses fruits : le site a tôt fait de devenir populaire, recevant en moyenne 22 000 clics par mois après un an et demi à peine.

Avec le temps, des commentaires du public l’ont incité à revoir son approche rédactionnelle : « Nous avons compris que les gens souhaitaient des articles plus approfondis, sur des sujets sérieux », explique-t-il. À présent, le site offre de tout, des textes percutants sur le barebacking jusqu’aux entrevues avec des chercheurs de premier ordre sur le VIH, en passant par des critiques de pièces de théâtre, des récits de voyage et des recettes de cuisine.

Vers la fin de 2012, Brian a commencé à s’inquiéter de l’avenir du site, car il n’avait pas l’énergie nécessaire à continuer de s’en occuper seul. Heureusement, il a réussi à intéresser des annonceurs, de sorte que le site s’autofinance (il avait investi une bonne partie de ses économies dans les premières années), et à recruter une équipe de collaborateurs. Parmi ceux-ci, Bob Leahy, blogueur et militant du VIH, qui a accepté de devenir le rédacteur en chef; et John McCullagh, travailleur social à la retraite et membre du conseil d’administration de CATIE, qui a pris la relève comme éditeur. « Je crois que c’est révélateur, lorsque d’autres personnes souhaitent participer et faire tout ce travail pour que ça continue », dit Brian.

Il continue de siéger au conseil d’administration de PositiveLite et d’y publier régulièrement des articles, tout en gardant du temps pour lui et pour d’autres intérêts et projets, y compris un spectacle humoristique solo. Il peut à présent prendre une distance, en sachant que la publication a un réel impact. Des personnes vivant avec le VIH des quatre coins du Canada — et du monde — lui ont dit que ses articles, à la fois amusants et sérieux, avaient fait une différence dans leurs vies. « J’ai l’impression d’avoir accompli quelque chose, dit-il. C’est le petit quelque chose que j’aurai apporté — ma contribution au mouvement. »

Intérêts : La narration humoristique, repousser les limites et être un artiste de scène séropositif et assumé qui montre aux gens que notre statut VIH ne nous définit pas. Aussi regarder American Horror Story et suivre les scandales du maire Rob Ford.

Emplois précédents : Conseiller téléphonique à la ligne d’information sur le VIH et les ITS du Manitoba, maquilleur, coordonnateur du bureau des orateurs de PWA, défenseur du droit au traitement et humoriste.

Quel est votre moteur ? La nécessité d’éduquer les gens de manières nouvelles et créatives. La volonté d’être autonome et authentique.

Votre conseil aux PVVIH rêvant de démarrer leur entreprise ? Trouvez-vous une niche — un besoin non satisfait. Cultivez vos expériences et vos réseaux. Évaluez honnêtement vos forces et faiblesses — d’autres gens pourront toujours combler les lacunes. Mais surtout, foncez! Nous avons besoin de plus de personnes vivant avec le VIH qui créent leurs propres occasions et qui sont des exemples.

Un souhait pour 2014 : Qu’un nombre plus grand de personnes vivant avec le VIH s’ouvrent au sujet de leur statut VIH. Cela peut faire peur, mais on ne réussira à changer le monde que si d’autres personnes se manifestent.

Bruno Lemay

Portail VIH-sida du QuébecBruno Lemay

Bruno Lemay n’aurait jamais cru que ses nombreuses années d’expérience dans le développement d’information sur les traitements pour des organismes de lutte contre le sida allaient un jour le conduire à fonder et à diriger avec succès un organisme à but non lucratif. Il avait déjà travaillé pour des organismes comme CATIE et le Comité des personnes atteintes du VIH du Québec (CPAVIH) lorsque la Maison du Parc, un centre pour personnes vivant avec le VIH, à Montréal, lui a demandé de développer un répertoire de ressources en ligne pour les personnes vivant avec le VIH au Québec, y compris dans les régions rurales où l’accès aux services est limité.

S’attendant à ce que cet ambitieux projet nécessite un financement considérable, Bruno a approché des sociétés pharmaceutiques grâce à des contacts qu’il avait développés au CPAVIH.

En mai 2008, le Portail VIH-sida du Québec a été enregistré à titre d’organisme à but non lucratif, avec Bruno à sa barre. Même s’il avait déjà travaillé pour des organismes de lutte contre le sida, il n’en avait jamais dirigé ni créé un de toutes pièces. Mais il a réussi. Il a rassemblé des bénévoles pour aider à développer le site, et a recruté un conseil d’administration. Il a rédigé les règlements généraux et les politiques, créé un système comptable et fait connaître le nouvel organisme — tout en suivant des cours en gestion à l’Université de Montréal.

À l’aide de bénévoles, il a créé un vaste portail de ressources en ligne fournissant des informations détaillées sur les traitements et le soutien ainsi que des liens vers des sites d’organismes du domaine du VIH partout dans la province. (Aujourd’hui, le site relie les Québécois à 10 000 ressources et enregistre des centaines de visites par semaine.)

En appliquant ses nouvelles compétences administratives à la préparation de demandes de subventions, Bruno a reçu des fonds pour embaucher un coordonnateur de l’information à temps plein. Il a produit des vidéos pour le site ainsi que le très populaire guide L’essentiel du VIH-sida. Il a également établi des partenariats avec des professionnels de la santé et d’autres organismes du domaine du VIH. Plus récemment, il a développé l’application mobile Sexposer (pour renseigner les jeunes sur la prévention du VIH et des infections transmissibles sexuellement), qui a rehaussé encore davantage la notoriété de l’organisme, notamment à l’international.

Après cinq ans et demi au Portail, la pression constante du multitâche a rattrapé Bruno plus tôt cette année. « J’étais épuisé. J’avais besoin de faire autre chose. »

Après avoir aidé le Portail à emménager dans un nouveau bureau et à embaucher un nouveau directeur général, Pierre-Henri Minot, Bruno a quitté ses fonctions en août (il coordonne à présent un programme provincial de mentorat sur l’hépatite C pour les professionnels de la santé du Québec). « En tant que directeur, on démarre le projet à partir de zéro, on le mène à terme et on le regarde grandir — c’est mon bébé », dit-il du projet qu’il vient de quitter. « Je suis très fier de ce que j’ai accompli et je le laisse entre de bonnes mains. » 

Intérêts : vélo, kayak, gym, musique et chant.

Emplois précédents : nageur de compétition, enseignant en natation, coordonnateur des bénévoles et de la ligne d’info-traitements sur le VIH pour le CPAVIH, éducateur chez CATIE.

Quel est votre moteur ? Mon imagination fertile et développer de nouvelles façons d’intéresser les gens à l’apprentissage.

Votre conseil aux PVVIH rêvant de démarrer leur entreprise ? Travailler fort et persévérer!

Un souhait pour 2014 : Un peu moins de travail et plus de temps pour me reposer et profiter de la vie!

Diane Peters est une rédactrice pigiste et enseignante qui vit à Toronto. Elle écrit sur la santé, les affaires, le rôle de parent et d’autres enjeux.

Photographies par Kamil Bialous, John Phillips et Daphné Caron