Vision positive

hiver 2013 

Art posi+if : L’appel de la nature

De « Dangerboy » à l’homme graphiste, Morgan McConnell a produit une œuvre impressionnante s’inspirant de sa passion pour la nature.

par Jennifer McPhee

Le Nid par Dangerboy

« The Nest » (le Nid), choisi pour la campagne de la Marche action sida de la Banque Scotia

Lorsque le graphiste de Victoria Morgan « Dangerboy » McConnell a l’occasion de concevoir quelque chose exactement de la façon dont il l’entend, son œuvre comprend presque toujours un oiseau, un nid, un arbre ou de la mousse. Amoureux de la nature, il ose ajouter dans ses œuvres des éléments qui ont du cran et qui donnent à son travail une allure unique. « Il existe une différence subtile entre le fait d’intégrer des éléments de la nature dans ses œuvres d’art et de peindre des fleurs tout le temps », explique-t-il.

Quand il était jeune, la nature faisait partie intégrante de la vie de Morgan. Sa famille a souvent déménagé et, à 15 ans, il avait déjà habité à Vancouver, Montréal, Toronto et Richmond. Toutefois, peu importe où ils vivaient, lui et sa famille passaient les fins de semaine au chalet ou à explorer les coins sauvages des environs. En faisant de longues marches dans la forêt, ses parents ne manquaient pas de lui faire remarquer ses habitants et de lui décrire ce qui rendait chaque créature ou plante intéressante, unique ou comestible.

C’est la fascination depuis toujours pour la nature de cet homme de 38 ans qui l’a par mégarde mené vers le graphisme. Il y a 15 ans, après avoir obtenu son diplôme en biologie marine de l’Université de Victoria, il a décroché un contrat en tant qu’associé de recherche au centre des sciences de la mer de Bamfield, une petite ville sur la côte ouest de l’île de Vancouver. Une fois son contrat terminé, il voulait rester dans ce petit coin de paradis et a donc accepté le seul emploi disponible — gérer le site Web du centre.

Morgan a rapidement appris par lui-même les rudiments du Web et du graphisme et aimait la façon dont la technologie contribue à accélérer le processus créatif. « Vous pouvez faire une digression et vous laisser mener par votre cerveau », dit-il. « Selon moi, cette façon de travailler est vraiment harmonieuse, contrairement à celle où l’on doit être assis, pinceau en main, à essayer de peindre quelque chose durant des jours, voire des semaines. Je n’ai pas cette patience. »

Un an plus tard, Morgan est redéménagé à Victoria, où un ami (un autre biologiste devenu graphiste) l’a aidé à obtenir un emploi en graphisme dans une entreprise locale de développement de logiciels, à l’apogée du boom « point-com ». « Nous nous surnommions l’équipe championne du graphisme », se souvient-il en riant de lui-même. « Nous écoutions de la musique forte et nous portions des ponchos au travail, parce que nous pouvions, parce que nous étions des graphistes se donnant des airs de bohèmes. C’était incroyable de penser que nous étions payés pour avoir autant de plaisir ensemble. »

Puis, en 2000, la mère de Morgan est décédée de complications associées à des problèmes d’alcoolisme de longue date et d’une série de chirurgies abdominales dont elle ne s’est jamais remise. Lorsqu’elle était vivante, sa mère lui avait souvent parlé des bienfaits enrichissants qu’il y avait à visiter des endroits exotiques et à connaître différentes cultures. Des dizaines d’années plus tôt, sa mère avait voyagé partout dans le monde pour son travail de mannequin et de DJ à la radio.

Morgan a alors choisi d’honorer sa mère en mettant à profit le petit héritage qu’elle lui avait laissé pour recréer à sa façon ses aventures de jeunesse. Après avoir voyagé à travers l’Asie durant six mois, il a passé un an et demi à travailler comme graphiste à la pige à Sydney, en Australie. Il gagnait également un peu d’argent de poche, ou parfois un endroit où loger, en dansant avec le feu — un talent qui l’a par la suite mené à une audition réussie avec le Cirque du Soleil et qui explique son pseudonyme, « Dangerboy » (c’était son nom de scène). « J’ai assisté à un spectacle de danse de feu pour la première fois dans une boîte de nuit à Victoria. C’était un mélange captivant d’arts martiaux, de danse et de feu. Je m’y suis rapidement adonné et, avant mes voyages, lorsque j’habitais à Victoria, je me suis joint à une troupe de jeunes artistes queer. Nous nous enseignions mutuellement les techniques et nous avons grandi ensemble. »

Peu après son arrivée en Australie en 2001, Morgan a découvert qu’il était séropositif. À l’époque, il avait peur de la stigmatisation sociale associée à cette maladie et pensait qu’il aurait encore plus de difficultés qu’avant à nouer des relations étroites. Déjà que ça n’avait pas été facile pour lui de rencontrer des partenaires éventuels au sein de la petite communauté gaie de Victoria, où il avait l’impression d’être un mésadapté. « Quand j’étais petit, j’étais le genre d’enfant qui sortait dehors et retournait les roches, cherchait des crabes au bord de la mer et ramassait des champignons. Ça reflète plus mon identité que la mode ou la musique ou toutes les autres choses auxquelles beaucoup de personnes semblent accorder de l’importance. Ce n’est que lorsque j’ai déménagé dans une grande ville comme Sydney que j’ai compris que je n’étais pas bizarre. Il y a plusieurs façons d’être gai. » À Sydney, la communauté séropo l’a rapidement adopté, ce qui lui a fait comprendre que le VIH n’a pas à être considéré comme un stigmate ni qu’il ne sonne la fin de l’amour, du plaisir, des relations sociales et du bonheur.

Night Owl et Dangerboy

Une image que Morgan a conçue pour Night Owl, un fabricant de petits gâteaux, à Victoria

L’une des raisons pour lesquelles, à son retour au Canada en 2005, Morgan a décidé de s’établir à Vancouver plutôt que de retourner à Victoria était la communauté séropo saine et ouverte. Peu après son déménagement, il a rencontré son futur conjoint, Gordon, qui partage son amour du plein air. Le couple s’est par la suite fiancé sous une éclipse solaire en Turquie et a prononcé ses vœux de mariage sur une plage isolée à Bamfield. La cérémonie s’est terminée par un spectacle de tambours et de danse de feu et par une séance en fin de soirée dans une hutte de sudation sur une plage isolée, avec en prime, des baleines, des loutres et des aigles à observer.

Il y a plusieurs années, le couple est à nouveau déménagé à Victoria, en partie parce que Gordon y avait accepté un poste et parce que le moment semblait opportun pour ressouder les liens avec la famille et mener une vie plus simple. Morgan possède maintenant une clientèle des plus diversifiées, allant de politiciens à des musiciens en passant par un producteur de porno gaie et un éditeur de livres chrétiens. Il travaille aussi régulièrement sur des campagnes de sensibilisation au sida — un travail qu’il considère comme des plus importants. En 2008, il a conçu une étiquette en série limitée pour la vodka Polar Ice dans le cadre d’une campagne annuelle de sensibilisation au sida qui a permis d’amasser 50 000 $ pour la Société canadienne du sida.

La même année, Morgan a gagné une compétition pour concevoir du matériel promotionnel pour la campagne nationale de la Marche action sida de la Banque Scotia. À l’époque, il admet qu’il était un peu stressé, car sa séropositivité serait dévoilée au grand jour. Il ne savait pas comment les gens réagiraient. Il avait peur d’être défini par sa maladie, d’être tout d’abord vu comme une personne séropositive, puis comme un artiste.

Au contraire, son œuvre représentant un corbeau perché sur un arbre presque mort et tenant dans son bec le ruban rouge du sida, qui flotte en direction d’une portion de nouveau feuillage, fit plutôt l’objet d’une vague d’appréciation. De nombreuses personnes ont été si touchées par l’image sombre mais en même temps pleine d’espoir qu’elles ont contacté Morgan en lui demandant des copies autographiées. « J’étais estomaqué », dit-il. « Ce fut certainement un moment très poignant pour moi ».

Actuellement, Morgan se pose des questions quant à l’avenir de son cheminement professionnel. Parfois, il pense à changer de carrière pour avoir plus d’énergie créative à la fin de sa journée de travail et l’insuffler à ses propres projets. Son travail de graphiste l’amène souvent à mettre de côté sa propre vision des choses pour satisfaire ses clients. D’autre part, parce qu’il doit constamment adapter son travail pour les autres, cela lui permet d’apprendre de nouvelles compétences et de nouveaux styles. « Donc, lorsque j’ai l’occasion de créer quelque chose pour mon propre plaisir, je peux puiser dans un bassin beaucoup plus vaste. »

Pour voir les œuvres de Morgan, consultez le site www.dangerboydesign.com

Jennifer McPhee est une journaliste pigiste de Toronto qui contribue régulièrement à Vision positive. Elle a également publié des articles dans de nombreux périodiques, dont Châtelaine, The Globe and Mail et Childview.