Vision positive

hiver 2011 

Art posi+if : Le parcours artistique de Shayo

À travers la peinture, la vidéo et la performance, la jeune montréalaise Shayo Detchema se libère de l’étiquette d’artiste séropositive.

par Laurette Lévy


« La maladie est devenue un cri douloureux qu’il fallait libérer et l’art est ma seule solution. Artiste multidisciplinaire, mon travail est la manifestation d’une chaîne d’autoportraits évolutifs… »

CETTE PHRASE, écrite par Shayo elle-même, résume parfaitement la démarche artistique de cette jeune montréalaise de 30 ans qui vit avec le VIH et l’hépatite C depuis 16 ans déjà. Immergée depuis l’enfance dans un milieu familial et scolaire qui met l’accent sur les arts, elle a commencé à exposer dès l’âge de 21 ans des peintures à l’huile et à l’acrylique. Par ses œuvres, elle tente d’exprimer et d’apprivoiser ce qu’est devenu son quotidien — la maladie, ses symptômes et les médicaments qu’elle avale jour après jour. Depuis, elle continue son exploration à travers des installations réalisées grâce à des techniques mixtes de sculptures et d’assemblages.

Récemment, Shayo a choisi la vidéo et la performance pour parler de ses frustrations et de ses réflexions liées à sa séropositivité. Elle a ressenti le besoin de sortir de l’isolement que ces problèmes de santé lui infligent et a décidé, pour combler ce besoin, de s’exprimer avec son corps — une façon moins abstraite d’entrer en contact avec les autres. À cette fin, elle a tourné en 2009 son premier film, Elisa +, qui présente une succession de tableaux vivants. En mettant en scène son propre corps, Shayo peut communiquer ce qui pour elle demeure autrement incommunicable.

La première d’Elisa + avait lieu à l’automne 2009 lors de l’édition inaugurale de VIHsion, un festival de films sur le VIH/sida à Montréal, événement organisé par un collectif dont Shayo fait partie. Un festival où pendant deux jours se succédaient performances et films provenant du Canada, des États-Unis et d’Afrique. (Nous avons mentionné VIHsion ainsi que le projet Prise positive dans la rubrique art posi+tif du numéro de l’hiver 2009 sous le titre de « Lumière, caméra, on tourne! ».)

Suite à ce court-métrage, on propose à Shayo de participer à l’événement urbain montréalais « l’Écho d’un fleuve », qui s’est déroulé en juin dernier. Comme une évidence, elle a créé sa première performance intitulée « Symptôme #1 ». Shayo, vêtue de blanc, est couchée, abandonnée sur un matelas recouvert d’une courtepointe blanche également (clin d’œil à la courtepointe commémorative du sida née à San Franscisco en 1987, à laquelle ont participé plus de 35 pays). Les spectateurs sont invités à participer en laissant leur trace avec des feutres qui sont attachés à la courtepointe par des rubans rouges de différentes longueurs.

Sur un côté, une petite valise est ouverte et des objets symboles de la séropositivité de l’artiste y sont disposés, ainsi qu’un casque d’écoute d’où sort une trame sonore insolite. Quelques photos sont accrochées sur un mur, et au sol sont déposés des exemplaires d’un minuscule feuillet au titre évocateur avec la phrase de la grande dame de la chanson française, Barbara (née Monique Andrée Serf) : « Mourir ou s’endormir, ce n’est pas du tout la même chose ».

Nombreux sont ceux qui, avec des textes ou des dessins, inscrivent leur message d’espoir, de tendresse sur le tissu, mais également sur les vêtements de Shayo et sur les parties découvertes de son corps. Certains iront même jusqu’à se lover contre elle, participant ainsi à son Bed-In avec la maladie.

Shayo dit avoir vécu cette expérience très intensément et, une fois la performance terminée, il lui a fallu plus d’une demi-heure pour revenir à la réalité. À la vulnérabilité qu’elle offrait pour atteindre l’intimité avec les autres, elle a perçu le réconfort et l’amour que les spectateurs connus et inconnus lui ont spontanément apportés.

Jusqu’à récemment, Shayo a surtout exposé et publié dans le milieu du VIH. Grâce à « Symptôme #1 », elle a pénétré un milieu artistique plus large. Shayo n’aime pas l’étiquette d’ « artiste séropositive », même si sa maladie est au centre de sa création artistique et qu’elle est impliquée au sein de différentes organisations de lutte contre le sida depuis 1994. Elle ne cache pas sa séropositivité, qui fait bien partie d’elle, mais qui n’en est ni la première ni la seule composante. Elle refuse également l’étiquette d’ « artiste militante », bien qu’elle sache que le fait de dévoiler son statut est en soi un acte engagé, puisque pour elle, il est primordial de sortir de l’ombre pour faire changer les choses.

Shayo, encouragée par le succès de sa dernière expérience, veut continuer dans cette voie. D’ailleurs, elle travaille sur plusieurs projets avec une autre artiste performeuse, car, dit-elle : « La performance est devenue essentielle pour moi; elle me permet de satisfaire mon désir de communiquer avec les spectateurs. »

Shayo vous invite à aller visiter son site d’art interactif.
Consultez le www.vihsion.com pour plus de renseignements sur le festival.

Photographie : Félix Bowles