Vision positive

hiver 2010 

La meilleure décision que j’aie jamais prise

Être un artiste connu est parfois difficile. Plus difficile encore si en même temps il faut sortir du placard en tant qu’artiste séropositif, comme dans le cas de Billy Newton-Davis. Pourtant sa décision de dévoiler son statut est un des meilleurs choix qu’il ait jamais fait.


À 58 ANS, BILLY NEWTON-DAVIS ne laisse paraître aucunement son vrai âge : il a la peau lisse, l’énergie frénétique et la facilité de conversation d’un jeune garçon — et, il va sans dire, le cœur innocent d’un gamin. À la première rencontre, on dirait qu’il a envie de jouer au chat : il bouillonne d’un enthousiasme qui cherche à se canaliser, et pourquoi pas? (Il est là avec son chien, et finalement ça serait amusant, non?) Alors, on se dit qu’il n’est qu’un simple artiste de scène un peu frivole. Il semble manquer de sérieux, alors on est tenté de le prendre à la légère. Mais à bien y réfléchir, il y a chez Billy le courage et les mœurs d’un homme mature, possédant une sagesse durement gagnée. Il en est ressorti solide, coriace.

J’assiste à sa prestation au Church Street Fetish Fair à Toronto le 16 août. Agile, maigre et noueux, un teint de peau « mousse cappuccino », il ne paraît pas du tout le gamin fétiche typique. Malgré sa tête rasée et les tatouages en spirale à l’épaule et en haut du bras, sa tenue de gai du Village le démasque : la camisole blanche, les bottes noires, le jean bleu déboutonné en avant. Lauréat de quatre prix Juno, Billy a une carrière parmi les plus célèbres (il a partagé la scène avec Gloria Gaynor, Sammy Davis Jr., The Nylons et Céline Dion), mais à cette occasion il semble parfaitement chez lui sur une petite scène, devant quelques spectateurs. Il danse et chante à haute voix une pièce qui lui a récemment valu un autre prix Juno : « All You Ever Want », sollicitant en même temps des dons pour les nombreux organismes communautaires présents à la foire du fétichisme. « Donnez du fond de votre cœur », nous implore-t-il, complètement justifié par sa propre générosité envers des causes humanitaires allant de la sensibilisation au VIH/sida à la revendication de logements décents pour les personnes aux prises avec une déficience intellectuelle.

Quelques jours après, je rencontre cet interprète magistral — chanteur, danseur, compositeur, parolier — chez lui dans un appartement de l’avenue St-Clair qu’il partage avec son conjoint avec qui il est en couple depuis 15 ans. (Leur relation est un sujet interdit aux chroniqueurs, mais le bouquet de roses impeccables sur la table à café arbore un message qui en dit long : « Que chaque jour soit notre anniversaire » — un cadeau que Billy a fait à son homme pour leur 15e). Leur amour de l’art est aussi évident : chaque mur porte au moins une peinture, la plupart des œuvres faites par des amis, dont une qui l’émeut particulièrement. C’est l’œuvre d’une jeune femme trisomique de 17 ans qui l’avait vu chanter lors d’une soirée bénéfice. C’est un dessin d’enfant qui dépeint une fille qui danse, encerclée d’un texte : « I would love to be a meringue dancer on stage. » (J’aimerais danser le meringue sur scène.) Billy a posé le portrait dans son atelier, pour qu’il soit toujours visible depuis son bureau d’ordinateur. Un autre portrait qui le touche profondément est celui de son arrière-arrière-grand-mère, une femme d’une beauté exceptionnelle. Elle est habillée d’une manière très formelle dans la photo, ce qui amène Billy à croire qu’elle était esclave domestique à l’époque. Billy partage son bureau avec son canari Caruso, et son appartement entier est le domaine de Lola, une terrière Kerry-Blue (amie canine sauvée par son conjoint) qui s’assoit attentivement à nos pieds durant notre conversation.


WILLIAM DAVIS, JR. vient au monde à Cleveland, dans l’Ohio. Il est fils d’un travailleur d’usine originaire de la Caroline du Sud et d’une femme entrepreneure de l’Alabama (il ajoutera le nom de scène « Newton » lorsqu’il s’inscrira à la Screen Actors Guild à Los Angeles). La famille possède un magasin de disques dans sa jeunesse, une influence musicale et créative dès ses premiers souvenirs. « J’ai toujours adoré chanter et danser, dit-il. À partir de l’âge de 5 ans, je chantais à l’Église Metropolitan Baptist à Cleveland. J’adore le monde baptiste dans lequel j’ai été élevé, et j’en serai toujours un. Je savais aussi depuis toujours que j’étais gai : je me souviens de mes lectures des revues Ebony et Jet, dans lesquelles j’ai découvert un article sur le Pearl Box Review, un spectacle de travestis, qui m’a tout de suite fasciné. » Étant donné son adhérence à l’Église et les mœurs de l’époque, sortir du placard n’est pas du tout facile, mais Billy se dévoile malgré tout à ses parents dès l’âge de 18 ans. Ils sont loin d’être enthousiastes. « Plusieurs Afro-américains ont des problèmes très marqués avec l’homosexualité », dit-il, en se remémorant, pince-sans-rire, un ami gai de sa mère qui aimait rendre visite à celle-ci pour essayer ses chapeaux. (Très âgés aujourd’hui, ses parents réussissent à l’accepter avec le temps.)

Pour le jeune chanteur, cependant, se faire accepter n’est pas facile en 1973. « Ce fut un été difficile avec mon père », se souvient-il. Billy termine son baccalauréat en beaux-arts à l’Université de l’Ohio, tombe amoureux pour la première fois et annonce à son père qu’il n’en peut plus de Cleveland : il quitte pour New York. Il avait toujours rêvé, dit-il, d’aboutir dans la ville de New York comme danseur ou interprète — selon la grâce de Broadway, il accepterait l’un ou l’autre. Cet été-là, il commence à réaliser ce rêve, et son entrée est aussi excitante, folle et affriolante que ses attentes.

Gloria Gaynor est au sommet du palmarès disco cette année-là : il passe une audition habillé de « vieux souliers à la grand-mère et de collants violets » et, malgré une suggestion de changer de costume, il est embauché. Le spectacle de Mme Gaynor fait le tour des États, du Mexique et de l’Europe — la grande échelle pour ce gamin de Cleveland. Il sert aussi d’assistant à Mme Gaynor, développant ainsi un rapport intime avec elle. De retour à New York après la fin de la tournée, il auditionne pour d’autres rôles majeurs, avec un succès total. Il joue dans le spectacle de variétés musicales Bubbling Brown Sugar (première en 1976 sur Broadway) et ensuite dans le spectacle Eubie! qui célèbre la musique du compositeur ragtime et jazz Eubie Blake. Par la suite, il décroche un rôle de longue durée dans la reprise sur Broadway de Stop the World, I Want to Get Off, mettant en vedette M. Sammy Davis, Jr.

Mais ces années ne sont pas tout à fait joyeuses pour autant. L’homophobie règne toujours dans le milieu des arts de la scène (« Oui, tu pouvais être gai en arrière scène, mais jamais sur scène », se rappelle-t-il). Inspiré par un mentor qu’il avait connu au collège, il adhère à la Scientologie, une religion qui fera partie de sa vie pendant 13 ans. Billy demeurera ambivalent pendant longtemps par rapport à cette expérience. « Ça m’a permis d’arrêter de me droguer » dit-il, faisant allusion à une habitude commencée au collège. « Et ça m’a montré un mode de vie plus sain par rapport à mon métier, en plus d’éclairer des questionnements que j’avais. » Mais le chanteur sent que l’église cherche à condamner l’homosexualité et la promiscuité sexuelle.

Il arrive à Toronto en 1980 avec la compagnie de tournée de Eubie!. Les journaux d’ici soulignent sa performance spécifiquement, et un ami lui dit qu’il devrait partir un spectacle en solo. « Toronto?! Tu rigoles?! Je veux vivre à New York », réplique-t-il. Il n’empêche que Billy reste dans la Ville reine, en partie parce l’Église de Scientologie apprécie la présence dans la ville d’une célébrité qui est un des leurs. Malgré ses réserves initiales par rapport à Toronto, Billy finit par aimer la ville (il est toujours immigrant reçu mais songe à devenir enfin citoyen canadien). Il y connaît le succès très tôt dans un spectacle intitulé Toronto, Toronto, suivi de rôles dans les pièces Ain’t Misbehavin’ et Shimmytime. Au milieu des années 80, il se lance dans l’interprétation et gagne deux prix Juno en 1986 : meilleure interprétation R&B/Soul et artiste (chanteur) le plus prometteur. Mais Billy n’est pas un homosexuel comblé pour autant. Il vit encore dans le placard et ne fait pas partie de la communauté gaie, en partie à cause de son appartenance à l’Église de Scientologie, qu’il quittera définitivement en 1985.


EN 1986, BILLY SOUFFRE de ce qu’il croit être une grippe tenace. Il consulte un médecin et apprend qu’il est séropositif. « Je me rappelle que j’étais à bout de souffle, confie-t-il. Je ne me suis pas évanoui, mais presque. Je ne croyais jamais que ça m’arriverait — je mangeais tellement santé et je me sentais indomptable. Lorsque j’ai quitté son cabinet au coin de Bathurst et Dundas, je me suis abandonné aux larmes dans la rue; je suis allé voir ma meilleure amie qui m’a pris dans ses bras et m’a embrassé. » À l’époque en question, Billy vit une mauvaise relation avec un homme bisexuel marié qui mourra plus tard du sida. Ils pratiquent le sécurisexe, du moins selon la notion qu’ils s’en font à l’époque, mais lorsqu’ils se chicanent, Billy s’enfuit au sauna et n’est pas toujours prudent. Selon Billy, il a suffit d’une seule liaison avec un seul gars lors d’une de ces visites pour contracter le virus et changer sa vie pour toujours.

À la suite de son diagnostic, Billy cache son statut à tout prix, hanté par le danger de voir chuter sa carrière si chèrement construite. Il vit dans ce purgatoire pendant des années. Lorsqu’il se joint à la formation The Nylons en 1991, il est reconnaissant envers celle-ci de lui donner « la liberté d’être moi-même. Les gars étaient au courant de mon statut. Un jour, Micah Barnes m’a dit — et il va sans dire que nous étions extrêmement égoïstes et compétitifs — “Billy, ça suffit. Tu es un interprète formidable et tu as un cœur d’amoureux. Laisse-toi aller”. Et c’est ce que j’ai fait. »

Billy se laisse aller à la télévision. En 2000, il accepte de faire une entrevue avec Sylvia Sweeney à l’émission Centre Stage Chronicles (Vision TV), à condition qu’ils ne discutent aucunement de son statut VIH. En plein milieu de l’entrevue, Mme Sweeney lui pose cependant la question à brûle-pourpoint. Billy pleure et s’y abandonne. Plus tard, en écoutant le tournage avec Mme Sweeney il a l’impression de vivre « le plus beau moment. J’ai décidé à ce moment-là que j’avais passé assez de temps à me cacher. Lorsque l’émission est passée à la télé, j’ai reçu de très belles lettres, des messages et des cartes. Je me suis rendu compte que si je partageais mon histoire, ça pourrait aider les autres; ils seraient plus conscientisés et plus prudents, et s’ils étaient séropositifs aussi, ils apprendraient qu’être séropo, ça peut être une expérience positive aussi. »


LE DÉVOILEMENT PUBLIC de sa séropositivité a-t-il eu un impact sur sa carrière? On dirait que non. All You Ever Want lui mérite le prix Juno du meilleur album danse de 2008 et il travaille à présent sur un nouvel album du même genre. Billy dit qu’il se fout des gens qui le méprisent et se considère comme un gars chanceux.

À l’heure actuelle, Billy suit une thérapie antirétrovirale, son conjoint et son médecin l’ayant convaincu de ne pas se fier aux remèdes naturels face à une perte importante de poids et à son compte de CD4+ en chute libre. (Mentionnons que Billy a refusé de prendre de l’AZT lors de son introduction, préférant se fier aux plantes naturelles et à la médecine traditionnelle chinoise. Il y a trois ou quatre ans, il a pris un « congé thérapeutique » qu’il qualifie de formidable, mais ses CD4+ ont rechuté et Billy s’est remis à prendre des médicaments pharmaceutiques.)

On est rendu à la fin de l’après-midi. Lola, endormie à nos pieds, ne s’intéresse plus à nous depuis longtemps, mais le canari Caruso est toujours alerte et offre occasionnellement un chant éclatant. Billy, assis à côté de moi sur le sofa, demeure animé et bavard. Il ne semble jamais connaître la fatigue. Je lui pose une dernière question. De toutes les paroles qu’il a écrites au cours de sa carrière, je veux savoir lesquelles lui sont les plus significatives. « Personne ne m’a jamais posé cette question », répond-il, songeur. « Elles proviennent d’une chanson que j’ai écrite pour Decision. J’ai écrit : “You’re the best decision I ever made”; j’ai écrit ces mots pour mon conjoint, mais ils s’appliquent également à cette décision aussi, celle du dévoilement. »

Voilà les paroles d’un homme, et non d’un gamin : un homme mature qui n’a pas peur de parler du fond de son cœur.

Gerald Hannon est militant gai depuis l’âge jurassique. Malgré ses nombreux Prix du magazine canadien, ce dont il est le plus fier sont les 15 ans qu’il a passés chez The Body Politic, le journal qui a contribué à forger la communauté telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Photographie: John Phillips

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