Vision positive

hiver 2010 

Sur le chemin de la guérison

Tous azimuts dans les Prairies

Chez les Autochtones des Prairies, le VIH s’est infiltré dans un cercle de traditions et de culture brisé par des années de mauvais traitements. Toutefois, comme nous le dit Kim McKay-McNabb, les Autochtones tentent de réparer ce cercle, individuellement et ensemble.


MEMBRE DES PREMIÈRES NATIONS dont la famille a été touchée par le VIH, j’ai vu de première main comment nos communautés sont affectées par le VIH/sida. En tant que femme, sœur, mère et chercheuse, je vois chaque jour l’énorme défi que représente le VIH au niveau de la santé des Autochtones du Manitoba et de la Saskatchewan.

Les Autochtones sont surreprésentés dans l’épidémie du VIH. En 2007, 21 pour cent de tous les nouveaux cas d’infection au VIH recensés au Canada pour lesquels on avait de l’information sur l’ethnie concernaient des Autochtones. Les Autochtones ne forment que 4 pour cent de la population canadienne. L’impact est encore plus profond en Saskatchewan et au Manitoba. Au cours de la même année, 38 pour cent de tous les nouveaux cas d’infection recensés au Manitoba étaient parmi les Autochtones. Le nombre était plus élevé en Saskatchewan, où les Autochtones représentaient près de la moitié des nouveaux cas d’infection (49 pour cent). Ces chiffres sont stupéfiants si l’on pense que les Autochtones ne forment que 15 pour cent de la population dans ces provinces.

Les femmes, les jeunes et les personnes qui s’injectent des drogues assument le fardeau de l’épidémie dans nos communautés. En 2007, chez les Autochtones de la Saskatchewan, l’usage de drogues injectables était responsable de près de deux infections sur trois (63 pour cent). Cette même année, 60 pour cent des infections recensées chez les Autochtones étaient attribuées à des femmes, et les jeunes femmes étaient particulièrement vulnérables : parmi les diagnostics de VIH dans la population autochtone âgée de 15 à 19 ans, 85 pour cent étaient des femmes et, dans le groupe des 20 à 29 ans, 59 pour cent étaient des femmes.

Des facteurs sociaux, économiques et comportementaux spécifiques contribuent aux taux disproportionnés d’infection au VIH chez les Autochtones du Canada. La pauvreté, la consommation de drogues (et plus particulièrement de drogues injectables), les infections transmises sexuellement et l’accès limité aux services de soins de santé accroissent la vulnérabilité à l’infection au VIH et au sida. L’établissement, dans nos communautés, d’écoles résidentielles, et le phénomène du « Sixties Scoop », deux expériences traumatisantes issues de la Loi sur les Indiens de 1876, ont donné au gouvernement canadien un contrôle quasi total sur les peuples autochtones et sur leurs vies. L’horrible histoire des écoles résidentielles est notoire. Le « Sixties Scoop » couvre la période allant de 1960 au milieu des années 1980, période pendant laquelle on appréhendait les enfants des Premières nations dans leurs foyers, on les séparait de leurs parents et de leurs frères et sœurs, de leurs kokums (qui veut dire grands-mères en cri) et de leurs mooshums (grands-pères) et on les plaçait dans des foyers à l’extérieur de leur communauté, souvent dans des familles non autochtones.

Ma famille a subi les contrecoups tant des écoles résidentielles que du « Sixties Scoop ». Ma mère a été placée dans une école résidentielle et son expérience a eu un impact sur notre famille. Avant que les enfants ne soient placés de force dans des écoles résidentielles, les communautés des Premières nations parlaient de la sexualité—un sujet qui faisait partie intégrante de nos vies. Mais pendant cette période de placement en établissement obligatoire, les compétences parentales qui seraient normalement passées de mère en fille et de père en fils ont été perdues.

Nous commençons tout juste à nous remettre de cette période traumatisante de l’histoire de nos peuples. Et dans le cadre de cette guérison, nous nous devons d’aborder la question de l’épidémie de VIH. Selon Margaret Akan, première dirigeante au sein de l’organisme All Nations Hope Network (ANHAN), à Regina, rétablir les liens avec notre culture fait partie intégrante du travail visant à réparer ce cercle brisé : « ANHAN se sert des enseignements de nos aînés et de notre culture pour bâtir des individus, des familles et des communautés plus solides. C’est la seule façon pour nous d’avancer face à la multitude de problèmes de santé et sociaux auxquels se heurte la population autochtone. ». ANHAN est l’organisme de lutte contre le sida autochtone dans les deux provinces, bien que tous les organismes de lutte contre le sida de la région aient de nombreux clients autochtones et offrent des services conçus spécifiquement pour les personnes Autochtones vivant avec le VIH (PAVVIH).

Le Saskatoon HIV Aboriginal Reduction of Harm Program (SHARP) est un autre programme autochtone qui fait avancer la réponse au VIH. Lancé en 2008, ce programme, une collaboration entre le Conseil tribal de Saskatoon, AIDS Saskatoon et des organismes de santé locaux, apporte un point de vue global sur la santé aux PAVVIH et aux personnes à risque dans les quartiers du centre ville de Saskatoon. L’objectif vise à réduire le nombre de nouveaux cas d’infection à VIH et d’autres infections transmises sexuellement en aidant tant les Autochtones séropositifs que séronégatifs au sein de la communauté.

La guérison se fait aussi une personne à la fois. J’ai eu l’honneur de rencontrer et de bavarder avec trois PAVVIH du Manitoba et de la Saskatchewan. Trois personnes, courageuses et résilientes, marchant la tête haute, chacune suivant son propre parcours, qui ont partagé avec moi le récit de leurs vies… je le partage ici avec vous.

Krista Shore

Krista Shore a 27 ans; elle est originaire de la Première nation de Peepeekeesis, en Saskatchewan. Elle vit actuellement à Regina avec son partenaire et ses deux enfants. Krista a reçu son diagnostic de VIH en 2006.

Krista est entrée dans le système du bien-être de l’enfance à un très jeune âge. « J’ai connu beaucoup de violence très jeune : abus de drogue et d’alcool, abus sexuel, abus physique. J’avais 12 ans quand ma mère est morte, assassinée; c’est alors que j’ai eu ma première expérience avec l’alcool et la drogue. »

Toute une vie de drogues et d’alcool a affecté les compétences parentales de Krista et, en 2006 et 2007, on lui enlevait ses enfants. Elle s’est senti si désespérément seule qu’elle s’est mise à tout faire pour les récupérer. Krista était sobre depuis trois mois lorsqu’elle a appris, pendant une audience, que ses enfants seraient placés de façon permanente.

« J’avais perdu mes enfants pour de bon. Je le croyais vraiment. L’année suivante, j’ai fait une tentative de suicide, j’ai fait une surdose, on m’a poignardée et j’ai fini sans foyer. Je me détestais au plus profond de moi-même. Je consommais des drogues. J’aimais les aiguilles. Et puis j’ai rencontré un homme qui était dans une gang. Pendant cette période, j’ai perdu toute ma dignité, ma fierté, ma beauté et mon respect de soi. J’ai fait tant de surdoses que vous ne me croiriez même pas. Je suis chanceuse d’être encore en vie. J’ai été diagnostiquée séropositive dans les six mois qui ont suivi mes derniers rapports avec cet homme. En février 2006, 10 ans après avoir appris que ma mère avait été assassinée, j’ai appris que j’étais séropositive dans des circonstances très désagréables. J’en veux encore à mon médecin qui m’a dit d’un air absent et sans prendre de gants : ‘J’ai quelque chose à vous dire. Vous êtes séropositive.’ Heureusement, ma sœur était avec moi et je connaissais l’infirmière. Je n’ai jamais plus touché à la drogue. »

Pour se remettre sur ses pieds, Krista a noué des liens avec quelques organismes communautaires à Regina. Elle a trouvé un logement et a repris contact avec ses enfants. « J’ai prié Dieu, le Créateur, pour qu’il m’aide à traverser tout ça. Je ne faisais que penser à mes enfants. J’ai lentement commencé à faire le travail nécessaire pour rester en santé. » Et elle a réussi — elle a récupéré ses enfants en 2008 et 2009.

« J’ai demandé de l’aide. Plus je faisais d’efforts et plus on m’aidait. J’ai pris contact avec All Nations Hope [AIDS Network] et ils m’ont vraiment beaucoup aidée. Je n’avais aucune idée de tout le soutien qu’ils pouvaient offrir à une personne vivant avec le VIH. J’en suis très reconnaissante. Grâce à All Nations Hope, j’ai pu présenter une demande pour participer à une retraite pour femmes. Je n’ai pas dit que j’avais le VIH sur ma demande. J’avais trop peur de le dire. Mais à la retraite, j’ai senti dans mon cœur que c’était ok de le leur dire. »

Après sa retraite, Krista a été mise en contact avec un autre PAVVIH, Ron, qui était à la retraite à titre de conférencier. « Ma rencontre avec Ron m’a vraiment fait du bien. J’avais moins honte, j’avais moins mal. Je n’étais plus seule. Il avait allumé un feu à l’intérieur de moi et j’ai ressenti le besoin de trouver ma place dans le cercle. J’ai commencé à me défendre en disant : ‘C’est moi. C’est mon histoire’. » Elle ajoute, « All Nations Hope et le Réseau canadien autochtone du sida font partie intégrante de mon parcours. J’ai l’impression d’avoir trouvé une famille avec les autres PAVVIH. »

Krista et son partenaire attendent leur troisième enfant. Bien qu’elle se soit construite un solide réseau d’aide, elle a désormais un autre défi à relever, celui d’obtenir du soutien pendant sa grossesse. « J’ai un bon médecin, mais nous avons besoin de plus de ressources pour les femmes enceintes et les mamans séropositives. » À Regina, il n’y a pas d’aide pour les femmes séropositives qui, en raison du risque d’infection que cela pose pour le bébé, ne peuvent allaiter et doivent acheter des préparations coûteuses pour leurs nourrissons. « J’aimerais partir un programme de préparations pour nourrissons ici, pas seulement pour moi-même, mais aussi pour nos communautés.

Post scriptum: Depuis l’entrevue, Krista et son partenaire ont accueilli une magnifique petite fille en bonne santé au sein de leur famille.

Lana Bear

Lana a 42 ans et vient de la Première nation de Muskoday, en Saskatchewan. Après 28 années à vivre dans la rue et en prison pour de longues périodes de temps, elle a été diagnostiquée séropositive en 2006.

« Je ne savais rien du VIH jusqu’à il y a cinq ans, alors que tout le monde dans la rue a pris conscience de l’énormité de l’épidémie. Mais je m’en fichais parce que je prenais de la drogue et n’avais pas le temps d’écouter. J’ai probablement pensé que je l’avais déjà de toute façon. Puis un jour, je suis tombée gravement malade et j’ai dû être hospitalisée. Après avoir appris que j’avais le VIH, je n’ai éprouvé ni tristesse ni quoi que ce soit d’autre. Aujourd’hui, bien que je fasse de l’emphysème et de l’asthme et sois sur oxygène à domicile depuis un an, je prends mes pilules anti-VIH chaque jour et je vais à chacun de mes rendez-vous réguliers. Ça fait environ un an que je n’ai rien pris. J’en suis très heureuse. »

« Je reçois beaucoup de soutien de ma famille immédiate — mes six enfants et mon partenaire. Et puis il y a les gens à mes réunions AA. J’ai aussi les infirmières qui travaillent au centre d’ITS. Et Rhonda, représentante en santé de la Première nation Muskoday, qui m’a aidée contre vents et marées. »

« La Prince Albert Sexual Health Clinic et le comité de la santé, ici dans la réserve, ont des ateliers sur le VIH, mais on ne donne pas assez de conseils. Nous avons besoin de plus d’activités et groupes de soutien. Je crois que les personnes qui vivent avec le VIH méritent d'être écoutées davantage. Il devrait exister des groupes de soutien, un peu comme les réunions AA, où l’on peut parler en toute confidentialité et ouvertement de nos problèmes. Ça encouragerait sans doute plus de personnes à sortir de leur coquille et à en parler. J’estime qu’il est très important que les gens qui vivent dans une réserve aient accès à davantage de services, à davantage d’activités pour les enfants et à un plus grand soutien.

« Je trouve utile d’avoir quelque chose à faire chaque jour, un peu de tout, en petite quantité. . . prier, faire le ménage, aller en promenade et rendre visite à mes enfants. Je n’ai jamais vraiment pris soin de mes enfants; ma mère s’en est occupée. Je n’en étais pas capable moi-même. J’avais tant de colère à l’intérieur de moi-même. Maintenant, j’essaie de passer autant de temps que possible avec eux. J’ai vécu longtemps dans la rue et je veux rattraper le temps perdu. Mes prières ont été exaucées. J’entreprends ma guérison. Merci, Jésus. »

Kinzie

Kinzie est un Autochtone gai de 47 ans de la Première nation de Cross Lake, au Manitoba. Il est né à Le Pas et vit actuellement à Winnipeg avec son partenaire et ses chats.

Kinzie est un enfant du « Sixties Scoop », enlevé à ses parents autochtones pour être placé dans une famille non autochtone dans une autre communauté. Sa famille adoptive l’a élevé au Texas (Kinzie est resté en contact avec eux). Après en avoir appris plus sur sa famille biologique, il a déménagé au Canada et a commencé à accepter son identité d’homme des Premières nations. Kinzie vit au Canada depuis cinq ans et il a pris contact avec sa famille, une expérience qui fut pour lui tant gratifiante qu’incertaine.

Lorsque Kinzie a appris qu’il avait le VIH, il vivait dans la rue, se prostituait, buvait et consommait des drogues. « Quand je l’ai appris, je me suis senti sale et dégoûtant, et j’ai eu envie de me frotter la peau jusqu’à ce que ça parte. La stigmatisation face au VIH était si importante dans les années 80. J’avais l’impression qu’on me regardait comme si j’étais un pédé dégoûtant. Alors je me suis plongé encore plus loin dans les drogues, pour oublier. »

Mais sa venue au Canada a marqué le début d’un parcours de guérison. « Mon expérience en tant qu’homme vivant avec le VIH est meilleure ici, au Canada, qu’elle ne l’était aux États-Unis. Mon histoire avec le VIH commence vraiment ici, au Canada. Je me sens en bonne santé maintenant. Je n’ai pas honte de qui je suis.

J’ai l’appui de mon Dieu autochtone, de mon Dieu blanc et de mon Dieu chrétien. J’appelle ma maman chaque matin avant d’aller à l’école, et elle prie pour moi. Je reçois beaucoup de force de Dieu, de ma famille, de mon partenaire et de mes minous. Et je reçois aussi beaucoup de soutien de la part de mon oncle et de ma tante, qui m’ont aidé à rencontrer le reste de ma famille biologique dans le cadre d’une réunion de famille. »

Kinzie nous parle du soutien qu’il a reçu de certains organismes à Winnipeg. Le Centre de soutien aux Autochtones (The Aboriginal Support Centre) l’a aidé à obtenir ses papiers d’identité, ainsi que sa carte d’assurance sociale. Il a également vu une annonce dans le journal à propos du Centre de santé communautaire Nine Circles. « Lorsque je suis arrivé au Nine Circles, j’ai demandé où se trouvait le centre de santé des hommes gais et j’y ai trouvé ce dont j’avais besoin. J’ai rencontré mon infirmière, à qui je me confie beaucoup. Elle est un peu pour moi comme une mère par substitution. Nous en parlons en rigolant tous les deux. »

« Je prends soin de moi. Je suis en bonne santé. Je reste en forme grâce à l’école, à mon partenaire et à mes trois chats que j’adore. Ils me donnent la force, l’espoir et le courage dont j’ai besoin pour vivre. »

Kim McKay-McNabb est une Autochtone de la Première nation de George Gordon. Elle est épouse, maman de quatre garçons et d’une fille, étudiante au doctorat à l’Université de Regina et professeure adjointe à l’Université des Premières nations du Canada. Depuis 13 ans, elle consacre une partie de sa vie professionnelle aux communautés autochtones et à la lutte contre le VIH/sida.

Leah Dorion est une artiste métisse qui vit actuellement à Prince Albert, en Saskatchewan. Les œuvres de Leah incorporent de nombreux symboles, enseignements et histoires de sa communauté des Premières nations et Métis. Pour plus d’information sur la vision artistique et les pratiques de Leah, visitez son site Web.

Peinture, “Contemplation Medicine,” par Leah Dorion

Photographie : Keith Moulding

Du soutien pour les PAVVIH du Manitoba et de la Saskatchewan

Manitoba

Winnipeg
Kali Shiva Society
204.783.8565
kalishiv@mts.net

Caucus des PVVIH du Manitoba
204.940.6057
caucusstaff@yahoo.ca

Centre de santé communautaire Nine Circles
204.940.6000
1.888.305.8647

Saskatchewan

Regina
All Nations Hope AIDS Network

306.924.8424
1.877.210.7622

AIDS Programs South Saskatchewan
306.924.8420
1.877.210.7623

Saskatoon
AIDS Saskatoon

306.242.5005
1.800.667.6876

Réseau des PAVVIH
306.373.7766
1.800.226.0944
plwa@sasktel.net

Saskatoon HIV Aboriginal Reduction of Harm Program
306.956.0300

Prince Albert
Prince Albert Sexual Health Clinic
306.765.6540

National

Réseau canadien autochtone du sida
604.266.7616
1.888.285.2226

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