Vision positive

hiver 2010 

Art posi+if : Lumières, caméra, on tourne!

Dans le projet de création vidéo Prise positive, neuf jeunes montréalais séropositifs prennent la caméra pour filmer le monde tel qu’ils le voient, dans le but de combattre la stigmatisation à laquelle ils font face.

par Albert Martin

L’ombre du doute raconte comment Emelyne a appris son statut lorsqu’elle était petite, dans l’orphelinat Maison shalom au Burundi. Elle raconte l’histoire de sa recherche de traitement, et comment elle se sent chanceuse d’y avoir accès maintenant qu’elle habite au Canada.


CHAQUE GÉNÉRATION doit trouver sa propre voix si elle songe à faire une différence dans la société : c’est le cas tant dans la communauté séropositive qu’ailleurs. La première génération de militants séropositifs, eux, ont manifesté et défilé, ont occupé l’espace public avec leurs die-ins pour obliger l’État à assurer des traitements vitaux. Les jeunes séropositifs (séropos) d’aujourd’hui, élevés à l’époque des multimédias, se sont outillés de la technologie actuelle afin d’abattre les barrières auxquelles ils sont confrontés, y compris la perpétuelle discrimination stigmatisante associée au virus de l’immunodéficience humaine.

Prise positive est un projet qui a aidé des jeunes séropos courageux à combattre ces problèmes grâce à leur propre créativité. Le projet a été conçu dans le but de soutenir et d’instruire des jeunes séropos montréalais à la création vidéographique, un moyen d’expression qui est à la fois populaire et accessible pour beaucoup de jeunes. Au début de 2009, neuf séropos dans la vingtaine ont pris part au projet. Ils ont été guidés sur cette voie par Kim Simard et Simon Rouillard, deux cinéastes montréalais impliqués dans la communauté VIH de la métropole.

Le projet a pris forme avec des discussions entre CATIE et les divers organismes communautaires montréalais sur le thème de l’autonomisation de la voix publique des séropos. Ces discussions ont mené à une réunion propice avec Kim, qui, elle, travaille également pour l’organisme québécois VIH/sida Fréquence VIH. C’était évident depuis le début que l’expérience activiste et artistique de Kim, ainsi que ses méthodes participatoires et conscientisées, allaient être le catalyseur du succès du projet, en plus du soutien offert par CATIE.

Séropoclub, signé Benoit, nous invite à rejoindre un jeune homme lors de sa première visite dans un restaurant privé dans lequel les médicaments anti-VIH, et leurs effets secondaires, se trouvent au menu.

Au début, Kim et Simon croyaient que le projet serait principalement un atelier d’instruction sur les techniques de l’art du cinéma. Ils se sont rapidement rendu compte que l’apprentissage serait réciproque. Travailler avec ces jeunes séropos les a confrontés immédiatement à la réalité quotidienne de ceux et celles qui vivent avec le VIH. Parfois les jeunes rataient une session à cause d’un rendez-vous médical ou parce qu’ils étaient malades. « Ça nous a fait comprendre ce que c’est de vivre avec le VIH pour ces jeunes-là. On s’est adapté à leur condition », affirme Simon. Kim, qui avait déjà participé à des projets abordant le sujet de la stigmatisation liée au VIH, précise pour sa part que « parler entre nous, c’est une chose, mais apprendre directement comment cela affecte leur vie, c’est une grande leçon pour moi. »

La problématique primordiale à laquelle Kim et Simon ont dû faire face était celle du dévoilement. Pour plusieurs jeunes séropos, la crainte du dévoilement de leur statut est une dure réalité quotidienne : alors ils se construisent des murs sociaux et affectifs pour garder le secret de leur statut VIH et pour se protéger. Ils savent que la nouvelle, dès que dévoilée, est presque impossible à contrôler, surtout dans l’univers de l’Internet, ou l’information se communique d’une manière rapide et parfois dévastatrice. « Ils nous ont également appris » dit Kim, « ce que c’est d’être stigmatisé et de ne pas avoir le soutien de la société ou même celui de sa famille. »

Dans le film 1 heure et quart, Dominic exprime la confusion et le désespoir qui le tourmentent alors qu’il essaie d’apprivoiser la nouvelle du diagnostic. Les plans chaotiques s’ajoutent aux images bouleversantes d’un terrain urbain sauvage, le tout tourné seulement quelques mois après avoir appris son statut séropositif.

Kim et Simon ont entamé les ateliers du projet en explorant avec les participants des techniques de symbolisme visuel — par exemple, des plans qui commencent par un tronc d’arbre et qui se terminent avec une prise de vue du ciel, pour représenter l’espoir. Raconter une histoire en employant des symboles faisait en sorte que les jeunes n’étaient pas obligés de se dévoiler ni de se montrer à l’écran — en d’autres mots, de dévoiler leur statut. Bien que certaines des œuvres finales emploient cette technique, plusieurs jeunes ont finalement choisi d’avoir un plan de leur visage dans leurs films. Simon est fier de les avoir vu vaincre « leurs craintes en fouillant au plus profond de cette petite maison que les personnes séropositives se construisent bien malgré elles pour se protéger, je trouve cela remarquable. Qu’ils aient ouvert la fenêtre pour dire : moi, je suis séropositif, je vis avec cela et je peux en parler. »

Il y a un seul auteur derrière chaque film. « C’est fascinant parce qu’au départ les scénarios se construisaient avec des messages d’intérêt social et, avec le temps, les jeunes ont développé des histoires très personnelles », raconte Kim. « Finalement, c’est l’affirmation de soi qui a pris le dessus. »

L’impact puissant du projet est des plus évidents lorsqu’on constate ce que les jeunes ont fait après avoir complété leurs films. Inspirés par l’effet qu’ont eu leurs œuvres sur leurs vies et celles des autres, les participants-artistes se sont engagés à créer un festival de films mettant l’accent sur le VIH/sida. Le festival, qui s’appelle VIHsion, cherche à promouvoir leurs œuvres et à diffuser d’autres films et vidéos qui parlent du VIH/sida. Ils espèrent faciliter les échanges entre les personnes séronégatives et les séropos. Pour ces jeunes séropos, on peut bien dire que la caméra, et non pas la plume, et plus forte que l’épée.

Les vidéos produites par l’entremise de Prise positive peuvent être visionnées sur le site Web de CATIE, à www.catie.ca.

Prise positive est le fruit d’une collaboration entre CATIE, Fréquence VIH et le groupe de soutien jeunesse JASE (Jeunes adultes séropositifs ensemble). Le projet a été financé par le Programme d’innovation communautaire, parrainé par GlaxoSmithKline en partenariat avec Shire Canada.

Albert Martin est directeur général de l’organisme Fréquence VIH. Écrivain et militant séropositif, M. Martin croit que l’art nous enseigne énormement sur l’expérience des gens qui vivent avec le VIH.