Vision positive

hiver 2008 

Réflexions sur une épidémie mondiale

Une entrevue avec le Canadien Craig McClure, directeur général de la Société internationale du sida

par Ann Silversides

BIEN QUE CHACUN AIT SA RELATION PERSONELLE AVEC LE VIH, on doit se rappeler que ce virus touche des gens partout dans le monde. La conférence internationale bisannuelle sur le sida offre donc à la planète entière l’occasion de se réunir et de réfléchir sur les grands enjeux du jour. Lorsque l’action de la récente conférence mondiale s’est calmée à Mexico, la journaliste et auteure Ann Silversides s’est entretenue avec Craig McClure, directeur général de la Société internationale du sida (IAS). Fier Canadien et ancien membre de l’équipe de CATIE, Craig a partagé ses opinions sur l’état de l’épidémie et les combats à venir.

Ann Silversides. Vous avez assisté à huit autres conférences internationales sur le sida. Comment celle-ci se comparait-elle?

Craig McClure. Pour moi, il y avait quelques différences. La première résidait dans l’insistance sur les droits humains et les épidémies concentrées. On n’avait jamais souligné aussi clairement que si l’on veut renforcer les services de prévention et de traitement, il faudra avancer dans la lutte contre la stigmatisation et la discrimination spécifiques au VIH, ainsi que d’autres formes de discrimination à l’endroit des communautés à risque. Par exemple, je crois que l’homosexualité est illégale dans plus de 80 pays; il est difficile pour une communauté d’accéder aux services si son identité est criminalisée ou ignorée.

Une autre différence résidait dans la reconnaissance claire de la nécessité de renforcer les systèmes de santé dans les pays en développement. L’extension des services liés au VIH frappera un mur tant que les services de santé de ces pays ne seront pas renforcés. Nous devons porter notre attention sur les liens entre l’ensemble des systèmes et sur l’intégration des services liés au VIH dans les autres services, notamment les soins primaires, la santé maternelle, le dépistage et le traitement de la tuberculose et la santé sexuelle et reproductive.

Quel fut le moment le plus mémorable de la conférence pour vous?

L’occasion de côtoyer les coalitions de la jeunesse dans le Village global et de voir l’ampleur de l’énergie des jeunes. Quand nous avons entrepris la lutte contre le sida il y a une vingtaine années, je crois que peu d’entre nous se doutaient que ce combat finirait par devenir multigénérationnel. Mais je ne suis plus très jeune, et il est de plus en plus évident à mes yeux que la prochaine génération de militants, de chercheurs et de travailleurs de la santé va porter la flamme. Ce sont leurs idées et leur créativité qui nous guideront dans la prochaine phase de l’épidémie. Ils m’ont impressionné par leur franchise, leur fermeté et leur insistance à avoir une place dans les discussions. Je trouve ça très puissant.

Quelles nouvelles au sujet de l’épidémie vous ont impressionné le plus?

Le fait qu’on parle de nouveau de l’éradication [c’est-à-dire la possibilité de guérir le VIH]. C’était une plénière donnée par Bob Siliciano dans le volet de la science fondamentale. C’est la première fois qu’on mentionne publiquement l’éradication depuis 1998.

Il y avait aussi les nouvelles lignes directrices de l’IAS-USA qui recommandent le retour à un traitement précoce, soit dès que les CD4 se situent à 350 cellules. Si on lit les détails, on constate que les auteurs parlent de commencer le traitement plus tôt encore, sur une base individuelle, notamment pour les personnes ayant un partenaire séronégatif et celles prédisposées aux maladies du cœur.

Ce changement s’est produit parce qu’on a confirmé que l’infection au VIH est en fait une maladie inflammatoire chronique et que cette inflammation commence à fatiguer le cœur, les reins et les poumons dès le moment de l’infection, c’est-à-dire même avant que le système immunitaire ait subi des dommages. Ainsi, grâce aux médicaments plus doux d’aujourd’hui, l’argument en faveur d’un traitement précoce se voit renforcé parce qu’on cherche à prévenir des dommages au corps avant que le système immunitaire se mette à faiblir.

Qu’avez-vous appris qui pourrait changer votre façon de travailler?

De mon point de vue, la conférence continue d’être axée sur le VIH/sida, mais elle évolue de plus en plus comme une conférence sur la santé mondiale et les droits humains. C’est un enjeu qui invitera le conseil d’administration de l’IAS à la réflexion — jusqu’à quel point voulons-nous voir cette tendance se poursuivre?

Plus nous répondons au sida, plus nous nous rendons compte que la lutte contre cette maladie est une lutte pour les droits humains, y compris le droit à la santé des gens les plus marginalisés vivant partout dans le monde. Le VIH a toujours exposé les bas-fonds laids de nos sociétés.

Pour lire les perspectives de quatre autres Canadiens qui ont assisté à SIDA2008, lisez « Un regard uniquement canadien sur SIDA2008 » (18 septembre 2008).

Ann Silversides est l’auteure de AIDS Activist: Michael Lynch and the Politics of Community (2003, Between the Lines), un ouvrage qui raconte les premiers jours du militantisme antisida à Toronto et au Canada. Emménagée depuis peu dans une maison en rondins dans la vallée de l’Outaouais, Ann passe son temps libre à courir les ventes aux enchères à la campagne.

Photographies : Jacob Peters