Vision positive

Été 2021 

Pour vous aider à démarrer

Comment mettre sur pied un site de consommation supervisée (SCS) et le rendre fonctionnel? Matt Bonn prend connaissance de l’origine du site de Prairie Harm Reduction (Saskatoon) et de celui du Dr. Peter Centre (Vancouver).

Un site de consommation supervisée (SCS) est un environnement aseptisé légalement autorisé pour l’utilisation de drogues. Il offre du matériel stérilisé, de la naloxone ou de l’oxygène, et est doté d’un personnel qualifié pour traiter toute surdose accidentelle et avec qui les clients peuvent créer des liens. Il fournit aussi un accès à d’autres services, tels que des soins primaires et le traitement de la toxicomanie.

En contexte de pandémie, ce travail difficile, qui sauve des vies est plus important que jamais. Il a été montré que les services de réduction des méfaits comme les SCS permettent d’éviter les décès par surdose, et peuvent également prévenir la transmission de l’hépatite C et du VIH. Étant donné que la pandémie a interrompu les services en réduction des méfaits, les personnes qui utilisent des drogues courent un risque accru de surdose accidentelle ou de transmission du VIH et de l’hépatite C.

Bien que la réduction des méfaits soit étayée par des données probantes, il est encore souvent difficile d’ouvrir et d’exploiter un SCS, puisqu’il faut obtenir du gouvernement fédéral une exemption à la Loi réglementant certaines drogues et autres substances, processus long et laborieux. Les sites de prévention des surdoses (SPS) sont un autre type d’endroit où les gens peuvent consommer des drogues en toute sécurité. Pour être légal, un SPS doit obtenir une exemption de courte durée de son gouvernement provincial/territorial. En règle générale, cette exemption est accordée rapidement en réponse à des besoins urgents en matière de santé publique.

Nous avons parlé au personnel de deux SCS — Prairie Harm Reduction (Saskatoon) et Dr. Peter Centre (Vancouver) — pour découvrir leurs origines.

Premier site de consommation sécuritaire de la Saskatchewan

Jason Mercredi est le directeur général de Prairie Harm Reduction, un organisme de Saskatoon offrant des services aux communautés à risque de contracter le VIH et l’hépatite C. En octobre 2020, après quatre années de recherche et de revendications, Jason et son équipe de Prairie Harm Reduction ont ouvert le premier et l’unique SCS de la Saskatchewan. Après qu’un SCS de l’Alberta a perdu son financement, ils étaient le seul site du pays avec une exemption concernant l’inhalation de drogues à l’intérieur, en vertu de laquelle les clients sont autorisés non seulement à s’injecter ou à sniffer leur drogue, mais aussi à la fumer.

Le site de Prairie Harm Reduction a été conçu pour les personnes qui consomment du crystal meth, qui — avec le VIH — affecte de manière disproportionnée les communautés autochtones de la région. Des systèmes de ventilation spéciaux ont été installés pour permettre à ces clients de fumer leur drogue.

Prairie Harm Reduction a également aménagé le site de manière durable grâce à une exemption fédérale renouvelable. Pour Jason, ce long processus en a valu la peine. « Combien de fois peut-on ouvrir le premier site de consommation sécuritaire dans une province? », demande-t-il.

Enseignant de profession, Jason éprouve beaucoup d’empathie pour les personnes qui utilisent des drogues. Selon lui, la stigmatisation et la discrimination sont si répandues que ces personnes sont reconnaissantes lorsqu’elles sont traitées comme tout le monde. « Si vous les respectez en tant qu’êtres humains, dit-il, vous vous faites des amis pour la vie. » Son objectif était de créer un espace qui soit avant tout un centre commu­nautaire. « Nous avons les seules toilettes publiques du quartier et nous sommes le seul endroit où vous pouvez prendre un café et vous servir du téléphone », dit-il. En créant un environnement agréable et sécuritaire, Prairie Harm Reduction normalise et déstigmatise la consommation de drogues, donnant à ses clients la capacité d’accéder aux soins de santé et aux services sociaux dont ils ont besoin pour survivre.

L’histoire du Dr. Peter Centre

Patrick McDougall est le directeur de l’application et de l’évaluation des connaissances au Dr. Peter Centre, un établissement du West End de Vancouver spécialisé dans le VIH et doté d’un SCS. Ayant été l’un des deux premiers SCS à ouvrir au Canada, ses débuts ont été plus improvisés que ceux de Prairie Harm Reduction. Patrick explique que lorsqu’ils ont commencé à superviser des injections en 2002, ils ne bénéficiaient pas d’une exemption formelle. Malgré cela, le Dr. Peter Centre a trouvé le moyen d’ouvrir ses portes. « Nous avons consulté la Registered Nurses Association of British Columbia, qui a jugé que nos services relevaient des soins infirmiers », dit-il. Une exemption fédérale leur a finalement été accordée en 2003, ainsi qu’à Insite, un autre SCS de Vancouver.

Des problèmes ont surgi au moment de renouveler leur exemption en 2006. Le Dr. Peter Centre a alors appris que la signature du ministre fédéral de la Santé de l’époque ne figurait pas sur leur exemption initiale. Lorsque le nouveau ministre de la Santé (sous les conservateurs) a constaté l’erreur, il a rejeté leur demande. Patrick affirme qu’ils ont tout de même continué à fournir des services d’injection supervisée en vertu de la « clarification du champ d’exercice des soins infirmiers » utilisée auparavant. En 2014, ils ont de nouveau demandé une exemption, qui leur a été accordée en 2016, après l’arrivée du gouvernement libéral.

Le Dr. Peter Centre est un établissement offrant sur abonnement des services aux personnes vivant avec le VIH, ce qui constitue l’une des principales différences entre eux et le Prairie Harm Reduction. Ils comptent plus de 400 clients ayant accès à des soins contre le VIH, au traitement par agonistes opioïdes injectables et à des opioïdes sur ordonnance (une mesure de réduction des méfaits connue sous le nom d’approvisionnement sûr). Le centre offre également deux repas par jour, des douches et une résidence proposant des soins infirmiers spécialisés. Selon leur approche, la sécurité alimentaire et la sécurité du logement sont des éléments essentiels de la réduction des méfaits.

Les drogues consommées varient également. Alors que Prairie Harm Reduction se concentre sur le crystal meth, le Dr. Peter Centre s’adresse aux personnes qui s’injectent des opioïdes. Clem Fong, conseiller clinique du centre en matière d’application des connaissances, explique que le choix de la clientèle cible est important. « Chaque SCS devrait être unique, dit-il. Je pense qu’il faut faire appel à la culture du groupe d’utilisateurs visé. » Dans son travail, il établit des relations avec les clients par le processus d’injection même. Il accompagne les membres jusque dans la salle, où ces derniers sont ensuite supervisés par une infirmière. « Certaines personnes préfèrent que je sois présent, explique-t-il, en raison de la relation d’aide continue. Cela étant dit, la relation s’est bâtie dans la salle d’injection. »

En tant que SCS de longue date et doté d’une équipe d’application des connaissances, le Dr. Peter Centre a contribué à faire évoluer la politique en matière de drogues dans tout le Canada. Ses travaux de recherche ont abouti à des modèles de réduction des méfaits reproduits ailleurs, et il fournit un soutien aux travailleurs des SCS et des SPS dans tout le pays. Les organismes comme Prairie Harm Reduction peuvent ensuite adapter l’approche du Dr. Peter Centre à leurs propres besoins.

Au moment de la rédaction du présent article, il existe 39 SCS légaux en Colombie-Britannique, en Ontario, au Québec et en Saskatchewan (avec une demande en cours d’examen au Manitoba). En outre, de nombreux défenseurs de la réduction des méfaits ont utilisé des exemptions à court terme pour mettre en place des SPS dans des endroits comme les provinces de l’Atlantique, où ces services n’existent pas. Dans le contexte de la COVID-19, ceux-ci sont particulièrement urgents. Grâce au travail assidu d’organismes comme le Dr. Peter Centre et Prairie Harm Reduction, les militants de tout le pays ont un schéma directeur en vue de sauver des vies.

Matthew Bonn, journaliste pigiste et consommateur de drogues, se spécialise dans les politiques sur les drogues, l’approvisionnement sécuritaire et la réduction des méfaits.

Glossaire

Sites de consommation sécuritaire ou sites de consommation supervisée (SCS)

Un SCS est un endroit permettant de consommer des drogues légalement et en toute sécurité sous la supervision d’un personnel formé à la prévention des surdoses. Ces sites proposent du matériel neuf pour la consommation de drogues afin de réduire le risque de VIH et d’hépatite C. Les SCS fournissent également d’autres services de réduction des méfaits, tels que la vérification des drogues, du counseling et des soins primaires. Les SCS bénéficient d’exemptions à long terme du gouvernement fédéral.

Site de prévention des surdoses (SPS)

Un SPS est un endroit permettant de consommer des drogues légalement et en toute sécurité sous la supervision d’un personnel formé à la prévention des surdoses. Ces sites proposent du matériel neuf pour la consommation de drogues afin de réduire le risque de VIH et d’hépatite C. Les SPS bénéficient d’exemptions plus courtes de la part des gouvernements provinciaux/territoriaux en réponse aux besoins urgents en matière de santé publique.

Traitement par agonistes opioïdes (TAO) ou traitement de substitution aux opioïdes (TSO)

Le TAO ou le TSO est un traitement pour les troubles liés à l’utilisation d’opioïdes, dans le cadre duquel des médicaments opioïdes à action prolongée sont prescrits pour prendre en charge les symptômes de sevrage et les besoins irrépressibles en drogues. Il peut contribuer à réduire les méfaits et à assurer la stabilité grâce à un accès structuré et régulier aux médicaments opioïdes.

Approvisionnement sûr

Un approvisionnement sûr correspond à prescrire des opioïdes de qualité pharmaceutique comme solution de rechange à l’approvisionnement en drogues. Les opioïdes vendus dans la rue sont contaminés par des substances inconnues et puissantes qui exposent les utilisateurs à un risque de surdose, notamment le fentanyl, qui peut provoquer une surdose chez les personnes qui n’en consomment pas.