Vision positive

Été 2015 

Profil : La capacité de rebondir

Éxubérante, franche et sans regret, elle redéfinit la résilience. Voici Gloria Tremblay.

par Jennifer McPhee

Gloria Tremblay, qui a 72 ans, a rencontré son partenaire Larry par le biais d’amis, environ un an après la mort de son mari d’un cancer du poumon, au terme d’une union de 38 ans. Contrairement à son premier mari qui était émotionnellement abusif et contrôlant, Larry semblait gentil et simple — un éleveur bovin et pipelinier qui vivait en milieu rural, en Saskatchewan.

Ils se sont fréquentés six mois avant d’avoir des relations sexuelles. Gloria voulait utiliser un condom, le premier soir. « Il m’a regardée et il a dit “C’est quoi ça? Tu n’en as pas besoin. Ça fait des années que je n’ai pas été avec une femme”. »

Alors quand Gloria a vu ses ganglions enfler à la taille de la paume de sa main, et qu’elle a passé quatre mois à faire le va-et-vient à l’hôpital à cause d’une maladie mystérieuse, les médecins ont soupçonné la sclérose en plaques et à peu près tout sauf le VIH.

Durant cette épreuve, Larry l’a docilement conduite à ses rendez-vous médicaux, mais il ne semblait pas trop inquiet. « Il se comportait simplement comme un homme normal de ma génération, dit Gloria. Il croyait que si tu n’as pas un plâtre tout le tour de la tête, tu n’es pas malade. »

Puis, un jour d’avril 2003, elle a vu un médecin différent à sa clinique habituelle. Lorsque le médecin a remarqué que Larry était avec elle dans la salle d’attente, il a demandé à Gloria comment elle avait connu Larry, et a immédiatement ordonné d’autres analyses sanguines. Il n’a révélé que plus tard à Gloria qu’il avait émis un diagnostic de VIH à Larry quatre ans auparavant.

Gloria raconte que lorsque le médecin lui a appris qu’elle était séropositive, c’était tellement inattendu que c’était comme recevoir un coup de massue dans le visage. « Je ne correspondais pas au profil, dit-elle. Je me suis mariée à 18 ans et je suis restée mariée au même homme pendant 38 ans. Je n’ai jamais levé un gars dans un bar. Je ne me suis jamais droguée. »

Son diagnostic a marqué le début de la période la plus douloureuse de sa vie pourtant déjà difficile. Elle s’est rapidement sentie si désespérément abandonnée et seule dans sa petite ville rurale qu’elle est venue près de s’enlever la vie.

 

Au début, Gloria était en colère contre Larry mais elle était trop malade pour l’exprimer. Ils sont restés ensemble et peu à peu, elle a assemblé les pièces du casse-tête. Larry, un ancien alcoolique, lui a révélé qu’il avait l’habitude de se soûler au point de se réveiller auprès de femmes qu’il ne reconnaissait pas.

Au moment où Gloria a été diagnostiquée, Larry était probablement aussi malade mais refusait de l’admettre, et il n’a pris aucun médicament anti-VIH jusqu’à ce que Gloria le traîne à la clinique. Et même après, il n’a pas suivi les ordres du médecin à la lettre.

« Je lui demandais sans cesse “Pourquoi tu m’as fait ça? Pourquoi tu ne me l’as pas dit? Pourquoi tu m’as dit de ne pas utiliser de condom?” Il répondait toujours “Je travaille fort. Je suis sur mes deux pieds. Tu es sur tes deux pieds. On n’est pas malades, c’est quoi ton cris** de problème?”. »

Ils se sont séparés quelques années plus tard, quand Larry a recommencé à boire. Un soir, après leur séparation, il a dit à ses compagnons de beuverie que Gloria lui avait donné le VIH. Ces paroles ont ruiné la vie relativement agréable que menait Gloria dans la ceinture biblique du Canada.

Jusque-là, Gloria avait été une mem­bre estimée de la communauté, une bénévole enthousiaste qui faisait cuire les hamburgers à l’aréna local, pelait des montagnes de carottes et de pommes de terre pour les noces et les funérailles des églises locales, et livrait des repas aux personnes âgées de la petite ville.

Une semaine après la révélation mensongère de Larry, tout le monde en ville savait qu’elle était séropositive. Le téléphone a arrêté de sonner complètement. « Là-bas, le VIH est un mot tabou, dit-elle. Toute la ville s’est mise à me détester à cause de ce qu’il leur avait dit. Ils ne voulaient pas que je serve de la nourriture. Ils croyaient que cela les tuerait, que j’étais contagieuse à ce point. »

Gloria a dit subir tant de discrimination et d’aliénation sociale qu’elle a cru qu’elle « mourrait seule comme un chien ». Quand elle a atteint la limite de sa souffrance, elle a transporté une corde et un escabeau dans la grange, dans l’intention de se suicider. Elle est montée sur l’escabeau avant de réaliser qu’elle ne savait pas comment faire le nœud coulant avec la corde.

En se retournant, elle a vu les vaches de Larry regroupées autour de l’escabeau. Elle les a ignorées, est descendue et s’est assise par terre pour arriver à faire le nœud. En levant les yeux, elle a imaginé son corps sans vie se balançant au bout de la corde, et la douleur que cela infligerait à sa fille et à sa vieille mère.

« J’ai braillé et braillé », dit-elle en pleurant au souvenir de cette journée. « Et les vaches m’ont léché le visage, comme si elles me disaient “Ne le fais pas”. Je suis restée par terre deux ou trois heures. Je ne savais plus comment me relever. Mais quand je suis sortie de là, je me suis dit que j’allais vivre et faire quelque chose de ma vie. »

 

Larry est décédé du sida en 2009. Avant sa mort, il a été hospitalisé par suite d’un grave accident d’automobile sur l’autoroute transcanadienne. À l’hôpital, ses médecins lui ont découvert une tumeur massive au cerveau. Gloria a ensuite appris que la tumeur au cerveau expliquait probablement la façon dont il avait réagi (ou pas) à son propre diagnostic de VIH ainsi qu’à celui de Gloria. Elle expliquait également d’autres comportements étranges ou qui ne lui ressemblaient pas — comme le fait qu’il s’engageait accidentellement et à répétition sur la voie contraire à la circulation. Quand elle lui demandait pourquoi il continuait à faire cela, il la fixait d’un regard vide.

Cette réalisation a aidé Gloria à lui pardonner, et elle a passé les derniers mois de la vie de Larry à prendre soin de lui dans un centre de soins infirmiers qui ne voulait pas de lui parce qu’il avait le sida.

Deux ans après la mort de Larry, Gloria a pris la décision de quitter la petite ville où sa vie était encore presque sans amitiés. Elle a demandé à son gendre chasseur de bonnes affaires s’il pourrait essayer de lui trouver une maison à Regina. Deux heures plus tard, il lui a téléphoné d’une maison mobile qui était à vendre. La maison était vieille et décrépie, mais Gloria a foncé. Elle a utilisé une partie de l’argent que Larry lui avait laissé pour la transformer complètement en sa « résidence de princesse ».

Peu après son déménagement à Regina, Gloria s’est vue offrir un emploi à l’hôpital général de Regina, dans son programme de mentorat par les pairs, qui jumelle des personnes d’expérience vivant avec le VIH avec des personnes nouvellement diagnostiquées. Gloria y a vu la chance de faire le bien autour d’elle.

La majorité des personnes avec qui Gloria est jumelée ont eu des enfances difficiles et des vies pénibles. Nombre d’entre elles sont dépendantes de l’alcool et des drogues.

Elle aime amener ses clientes à lui faire confiance. « J’ai rencontré des filles qui sont nées dans la ruelle et ont été élevées dans la ruelle, dit Gloria. Elles ne font confiance à personne, mais elles se débrouillent à leur manière. Elles sont bien plus habiles que moi. Je trouve fascinant de voir comment ces personnes apprennent les règles de ce monde très dur et savent comment survivre. »

En puisant à même ses expériences personnelles et avec son franc-parler, Gloria a acquis la réputation d’être capable de rejoindre les gens. « Je dis toujours que je ne travaille pas pour la célébrité ou l’argent parce qu’il est trop tard! J’essaie seulement d’aider les gens. Si le fait d’être ouverte au sujet de mon statut et d’être pair mentor peut faciliter la vie même d’une seule personne, alors cela en vaut la peine. Et je le fais plus pour moi-même que pour elles. C’est ce qui me garde en vie. »

Jennifer McPhee est une rédactrice pigiste de Toronto qui collabore régulièrement à Vision positive. Elle a également collaboré à de nombreuses publications dont The Globe and Mail, Chatelaine et Childview.

Photographies par Greg Huszar