Vision positive

Été 2015 

Art posi+if : En découdre avec le silence

Art + militantisme + développement communautaire = l’art de la pratique sociale de Jessica Whitbread.

par Theodore Kerr

Space Dates, 2012

Jessica Whitbread s’est acheté un carnet aux pages vierges dans les mois qui ont suivi son diagnostic de VIH. Elle y a collé des images et des citations de magazines, et dessiné des jeunes femmes assorties de bulles disant « Quand je serai grande, je veux être grand-maman » ou « Définition de la vie : maladie mortelle ».

« Quand j’y pense aujourd’hui, c’était la façon dont je réagissais au VIH, dit Jessica, 35 ans, et ces filles disaient dans leurs bulles les choses que mes amis n’osaient pas me dire. »

Vivre avec le VIH peut entraîner l’isolement, surtout pour les femmes. Une personne sur quatre vivant avec le VIH au Canada est une femme, mais en raison du sexisme, de la stigmatisation, de la discrimination et de la violence, nombre de femmes séropositives sont réduites au silence. Les médias grand public ne parlent pas souvent des femmes vivant avec le VIH et quand ils le font, ils ont tendance à perpétuer les stéréotypes de « victimes innocentes » ou de « putes ». Les groupes de la communauté du VIH sont plutôt accueillants, mais l’accent qu’ils mettent souvent sur la sexualité des hommes gais peut faire en sorte que bien des femmes ne s’y reconnaissent pas. Donc, pour de nombreuses femmes, le choix est soit de passer sous silence leur statut, soit de créer leur propre communauté — et c’est exactement ce qu’a fait Jessica Whitbread.

 

Jessica a été diagnostiquée à 21 ans, en janvier 2002, durant une période que certains ont nommée le « deuxième silence », c’est-à-dire le temps écoulé entre l’offre de la thérapie antirétrovirale efficace en 1996 et la publication de la « déclaration suisse » en 2008, qui a mis en lumière la relation entre la thérapie antirétrovirale et la transmission du VIH.

Pour les personnes non touchées par le VIH, il pouvait sembler que c’était la fin du sida. Il n’y avait plus de marches d’AIDS ACTION NOW!, les assemblées communautaires étaient moins tumultueuses et on parlait peu de politique, d’amour et de VIH. Lorsque Jessica trouvait des gens qui communiquaient de façon ouverte au sujet de leur statut VIH, il s’agissait souvent d’hommes gais âgés. Même si les discussions avec ces hommes étaient intenses, pour elle, elles faisaient ressortir à quel point la voix des femmes était absente de ces dialogues.

Il est devenu évident que si elle voulait s’épanouir, elle devait faire plus que de dessiner des images de ses amies idéales. Résidant à Montréal à l’époque, elle a commencé à se tenir avec un groupe de jeunes queers qui cultivaient le statut d’outsiders cool. Ils organisaient des fêtes, qui comportaient toujours des jeux sexy comme Slutty Bingo (Bingo des putes) et Smooch-O-Rama (Bec-O-Rama). « Je tenais toujours le kiosque des becs », dit Jessica qui divulguait publiquement son statut VIH. « J’aimais les becs parce que c’était amusant, innocent et plus sécuritaire que de rentrer chez moi avec quelqu’un. »

Ces fêtes se sont métamorphosées en No Pants, No Problem (Pas de pantalons, pas de problème), une soirée de danse qui a débuté à Montréal et s’est tenue partout dans le monde pendant plus d’une décennie, dans des endroits comme Melbourne, New York et Bangkok. Vêtus de leurs seuls sous-vêtements, les participants dansent, jouent à la bouteille et participent au concours de baisers, sous des banderoles et calicots multicolores cousus à la main par Jessica, et portant des messages directs comme « Aimez les femmes séropositives! » ou « Le VIH n’est pas un crime, mais tirer profit du sida l’est! ».

C’est à l’occasion de ces fêtes que Jessica a d’abord créé « sa » communauté, non pas avec d’autres femmes vivant avec le VIH — ce qui est venu plus tard dans un autre projet — mais avec d’autres jeunes gens qui ne se sentaient pas à leur place dans le monde. « Vivre avec le VIH, ou être trans ou s’interroger sur sa sexualité est suffisamment difficile, dit-elle. Je voulais faire quelque chose de théâtral et de capoté pour tout le monde. Je me disais “Soyons tous un peu bizarres et amusons-nous ensemble”. »

 

Bien que Jessica déclare son statut VIH avec audace, elle a plus de peine à accepter l’étiquette d’artiste. Les premières années, elle ne voyait pas réellement ce qu’elle faisait comme de l’art. « Les employés de Visual AIDS ont été les premiers à m’approcher comme une artiste et à donner le nom d’‘art’ à ce que je faisais, dit-elle. »

Visual AIDS est un organisme d’art contemporain basé à New York qui abrite le plus grand registre d’œuvres créées par des artistes vivant avec le VIH. Il conserve l’héritage des artistes séropositifs qui sont décédés et collabore avec les artistes pour rappeler au monde que la crise du sida n’est pas terminée. La directrice adjointe de Visual AIDS, Esther McGowan, a récemment travaillé avec Jessica à un atelier dont le thème des Valentines, visait à manifester de l’amour à toutes les femmes vivant avec le VIH dans le monde. Elle voit la pratique créatrice de Jessica comme un amalgame d’art, de militantisme et de développement communautaire : « La présence de la voix et du visage de Jessica dans le monde contribue à rappeler aux gens l’effet du VIH sur les femmes, surtout les jeunes femmes, et c’est une énorme source d’inspiration pour les jeunes militants. »

Le milieu des arts a un nom pour ce que fait Jessica : la pratique sociale. Le chroniqueur des arts du New York Times, Randy Kennedy, explique que la pratique sociale « estompe les distinctions entre la fabrication d’objets, la performance, le militantisme, l’organisation communautaire, l’environnementalisme et le journalisme d’enquête, créant ainsi un art intensément participatif qui fleurit souvent hors des galeries et des musées ».

 

Les Thés de Jessica illustrent bien ce terme. Aucun objet n’est créé — les thés ne peuvent être ni encadrés ni accrochés au mur. Une performance ou même une communauté y est plutôt créée. Jessica invite des femmes vivant avec le VIH à s’écrire des lettres les unes aux autres, en partageant leur histoire. Ces lettres, de même qu’une tasse de thé, sont ensuite échangées à des réceptions intimes pour le thé. Ce qui a commencé comme une méthode de recherche innovatrice pour découvrir les besoins de santé chez les femmes séropositives, dans le cadre du mémoire de maîtrise de Jessica, est devenu un projet permanent qui l’a mise en contact avec des femmes de tout âge vivant avec le VIH dans le monde entier.

Créer avec les femmes est l’essence du travail de Jessica. Avec Morgan M. Page, elle a créé une performance documentée par un court métrage et une série d’images intitulés Space Dates, montrant les deux femmes queer, vêtues d’habits de cosmonautes pour se protéger de l’infection, lors de rencontres « mignonnes ». Le projet vise à combattre la sérophobie dans l’univers et la culture des fréquentations et rencontres occasionnelles. Les artistes expliquent que leur œuvre documente « l’intersection de la criminalisation de la non-divulgation du VIH, du “complexe industriel du sécurisexe” et des sexualités des femmes queer ». Jessica a aussi collaboré avec l’artiste féministe Allyson Mitchell. Elles ont utilisé la tapisserie à l’aiguille pour fabriquer l’affiche emblématique « Fuck Positive Women » (Fourrez les femmes séropositives) afin de susciter une conversation publique sur l’invisibilité et la désexualisation des femmes vivant avec le VIH.

L’art de Jessica ne se préoccupe pas beaucoup du produit final, mais est plutôt ancré dans l’importance du processus de lier divers gens et leurs expériences pour une meilleure compréhension partagée. Jessica croit que sa pratique porte largement sur le fait d’apprendre à faire confiance et, dit-elle, de « croire qu’en fin de compte, tout ira bien. Les gens s’en sortiront de façon que nous ne reconnaissons pas toujours ou quelqu’un d’autre leur viendra en aide ». Elle rassemble les gens de sorte qu’ils puissent être là les uns pour les autres.

Tout comme sa relation avec le VIH a évolué, la capacité de Jessica d’utiliser l’art pour créer une communauté et se faire des amis s’est elle aussi développée. Alors qu’auparavant elle dessinait des images d’amies imaginaires pour se sentir moins seule, Jessica se retrouve maintenant souvent à coudre en fin de journée, et à chaque point, elle se sent plus connectée à toutes les femmes merveilleuses qu’elle connaît dans le monde entier — vivant avec le VIH, ensemble.

Originaire d’Edmonton, Theodore Kerr est rédacteur et organisateur résidant maintenant à Brooklyn. Il a travaillé à HIV Edmonton à titre d’artiste en résidence et à Visual AIDS comme directeur des programmes.