Vision positive

été 2014 

En pleine face : Des affiches contre la stigmatisation

par Darien Taylor

 

Gran Fury poster 2

À la fin des années 80, des organismes de lutte contre le sida, comme AIDS ACTION NOW! au Canada et ACT-UP (the AIDS Coalition to Unleash Power) aux États-Unis, ont organisé de puissantes protestations contre les réactions des institutions face à la crise du sida. Ils ont confronté l’indifférence politique et exigé des gouvernements et des sociétés pharmaceutiques qu’ils prennent des mesures pour lutter contre une épidémie mortelle. Les militants ont porté leurs messages provocateurs dans la rue avec des affiches de style mordant et des images liées à tout jamais à notre vision du sida et à nos souvenirs du paysage urbain de l’époque.

Même si l’apogée des manifestations belliqueuses et des campagnes d’action directe — et les illustrations mordantes et affiches qui y étaient associées — est en grande partie derrière nous, des campagnes continuent d’informer les gens sur le VIH et de lutter contre la stigmatisation et les préjugés. Par exemple, le récent projet acclamé de « postervirus » d’AIDS ACTION NOW! remet en question le jugement, la marginalisation et la criminalisation des personnes vivant avec le VIH et incite les gens à « look after each other » (« prendre soin les uns des autres »).

Débuts de l’affichage politique : « Forcer une brèche dans le discours public »

Le sida a fait les manchettes pour la première fois en 1981. En Amérique du Nord, les années 80 ont été marquées par la prédominance de la droite. Le président américain Ronald Reagan ne soufflait pas mot sur le sida, le financement pour la recherche sur le sida était inexistant et la maladie était considérée par bon nombre comme le « châtiment divin contre les gais ». On interdisait les campagnes d’information sur le sida qui étaient jugées comme « favorisant ou promouvant les activités homosexuelles ».Gran Fury poster

L’organisme ACT-UP n’a pas tardé à réagir en créant des sections partout aux États-Unis. ACT-UP New York, au cœur de l’épidémie, est devenu un expert dans la manipulation des médias. Sa section de propagande, Gran Fury, un groupe d’artistes militants, a monté une riposte face aux institutions et aux individus qui rendaient invisibles les personnes atteintes de VIH et ne faisaient pas grand cas de la catastrophe du sida. Une affiche de 1987 créée par Donald Moffett, membre de Gran Fury, montrait une photo d’un Ronald Reagan souriant accompagnée des mots « He kills me » (« Il me tue »). En 1987, Reagan, après des années de silence, a prononcé publiquement pour la première fois le mot « sida ». À ce moment-là, près de 60 000 Américains avaient déjà reçu un diagnostic de sida et la moitié étaient décédés de la maladie.

Deux ans plus tard, l’affiche « Kissing Doesn’t Kill: Greed and Indifference Do » (« Embrasser ne tue pas, mais la cupidité et l’indifférence, si ») représentait, selon le membre Tom Kalin, la première « occasion d’envergure » de Gran Fury. Il s’agissait d’une campagne par vidéos et publipostage de masse de cartes postales, en plus de grandes affiches sur les autobus de New York, Chicago, Washington, D.C. et San Francisco. Exploitant les populaires annonces de Benetton de l’époque, la campagne présentait trois couples de diverses races et identités sexuelles en train de s’embrasser. Au dos des cartes postales, on pouvait lire « la cupidité des entreprises, l’inaction du gouvernement et l’indifférence du public font du sida une crise politique ».

Comme bien des groupes de lutte contre le sida de cette époque, ACT-UP n’a pas laissé le manque de ressources l’empêcher de braquer les feux sur la réponse publique inadéquate face à cette catastrophe de santé publique. Gran Fury a stratégiquement combiné les approches des médias et de la publicité pour atteindre un vaste auditoire avec leurs propres messages politiques ciblés. Tapissant New York de leurs affiches séduisantes, provocatrices et remplies de colère, ils ont utilisé des images et des tactiques de guérilla que d’autres groupes militants comme l’organisme AIDS ACTION NOW! du Canada ont repris par la suite. Loring McAlpin, membre de Gran Fury, déclarait dans une entrevue en 2003 que l’objectif de l’organisme était de « forcer une brèche dans le discours public et d’ouvrir un espace où on pourrait parler de tous les aspects du sida ». Ils y sont parvenus.

Une affiche sur le sida pour tousKeith Haring poster

Utilisant des couleurs vives et des images simples, presque enfantines, de la vie de rue en milieu urbain, l’artiste Keith Haring a aussi mis son immense talent à contribution avec l’affiche de style graffiti « Ignorance = Fear, Silence = Death » (Ignorance = Peur, Silence = Mort). Cette affiche emprunte, tout en le modifiant, le style traditionnel d’imagerie japonaise des singes sages qui n’entendent, ne voient et ne disent rien. (L’organisme AIDS ACTION NOW! utilisera en 1996 ces images dans des affiches revendiquant une stratégie nationale de lutte contre le sida auprès du premier ministre de l’époque, Jean Chrétien).

Tandis que les messages de Gran Fury étaient politiques et belliqueux, le style de Haring est si joyeux qu’il semble aller à l’encontre du message. Mais si le message et les stratégies de Gran Fury interpellaient les militants, Haring parlait aux masses. Faisant allusion au break-dancing, aux bandes dessinées et à la culture hip-hop, cette affiche est accessible et facile à reproduire. En fait, Haring encourageait la reproduction et la diffusion de son œuvre, d’abord par des articles promotionnels puis par la création du Pop Shop, dans le quartier Soho de New York, où t-shirts, macarons, affiches et autres articles étaient vendus. On a reproché à l’œuvre de Haring d’avoir été créée pour plaire aux masses. Néanmoins, elle a amené des enjeux comme l’usage de drogues, le sida et la sexualité dans la conscience populaire à une époque d’oppression politique. Haring, qui avait reçu un diagnostic de sida en 1988, est décédé en 1990.

Le tournant

Lorsque les inhibiteurs de la protéase sont apparus au milieu des années 90, on a assisté à une transformation du traitement et de la vie des personnes vivant avec le VIH, et à une perte de visibilité de la crise du sida. Chez bon nombre de ceux qui restaient, le taux d’adrénaline a chuté pour laisser place à l’épuisement. Les campagnes militantes, souvent politiquement chargées, des années 80 et du début des années 90 ont été remplacées par des outils de sensibilisation au sida et de promotion de l’accès aux services sociaux.COCQ-SIDA poster

Mais la crise du sida n’a pas encore été résolue. Et des affiches sur le sida sont toujours utilisées comme outil d’information et de lutte contre la stigmatisation. De nos jours, dans les pays industrialisés, les affiches sur le sida servent souvent de fil conducteur connectant la réalité au monde virtuel des technologies en ligne.

C’est le cas de la campagne antistigmatisation futée menée par la COCQ-SIDA, une coalition québécoise d’organismes communautaires. Fondée sur une campagne très efficace de l’organisme français AIDES, la campagne de 2013 présente des Québécois vivant avec le VIH avec fierté, comme Emelyne, une jeune femme Africaine calme et éloquente travaillant à Montréal dans un programme de prévention en toxicomanie et suivant des cours le soir. Ces personnes dynamiques parlent de leurs vies, de leurs rêves et des façons dont elles contribuent à leurs communautés. Chacune conclut : « C’est le sida qu’il faut exclure, pas les séropositifs ».

Les affiches, par leurs messages d’inclusion et de respect pour les personnes vivant avec le VIH, font aussi le lien avec une campagne innovatrice antistigmatisation en ligne — les gens peuvent voir des vidéos ou télécharger une appli permettant de créer une affiche avec un message personnalisé pour ensuite la partager sur Facebook et sur Twitter, ou participer à une discussion en ligne à www.jesuisseropo.org.

La lutte continue

La stigmatisation et la discrimination continuent non seulement d’avoir des répercussions psychologiques sur les personnes vivant avec le VIH, mais dans bien des pays où l’infection est endémique, elles constituent les principaux obstacles à la santé et au bien-être. Ainsi, même si un traitement antirétroviral est maintenant offert à bon nombre dans la plupart des pays africains, la stigmatisation entourant le dépistage du VIH et la divulgation de sa séropositivité empêche les gens d’accéder aux médicaments qui pourraient sauver leur vie et celle de leurs enfants.Designing Hope poster

Depuis 2005, l’ONG française Dessine l’Espoir a mené plusieurs initiatives créatives par le biais de la campagne développée avec le soutien de l’UNESCO intitulée « Positif ou Négatif, je t’aime », visant à réduire la stigmatisation liée au VIH. Comme la COCQ-SIDA au Québec, Dessine l’Espoir joint des images créées par des artistes contemporains à des messages antistigmatisation provenant de personnalités locales, et à des ouvertures vers un dialogue avec les communautés affectées. Ils œuvrent surtout auprès de communautés africaines en France, d’enfants et de familles en Roumanie et dans des pays africains dont le Burkina Faso, le Swaziland, l’Afrique du Sud et le Zimbabwe.

En 2011, le Sud-Africain Nicolaas Maritz a gagné le concours de création d’affiches de Dessine l’Espoir. Maritz décrit le besoin de s’adresser à un auditoire vaste : « Comptant 11 langues différentes et tout autant de tribus de diverses origines ethniques, ici, le mot “diversité” suffit à peine à décrire la réalité. » D’où son message simple et non intimidant : « Aime ton compagnon, Positif ou Négatif ».

Dans le but de sensibiliser les femmes, Maritz a utilisé des images colorées inspirées des motifs imprimés sur les tissus des vêtements portés par de nombreuses femmes sud-africaines ainsi que certains hommes. Son style dynamique a été qualifié de « punk ethnocentrique » en raison du mélange d’éléments traditionnels, tribaux et modernes. Maritz était heureux de voir ses œuvres associées à la campagne antistigmatisation de Dessine l’Espoir : « C’est fantastique de créer quelque chose qui aide apporter un changement ». En plus des affiches, ses œuvres ont figuré sur des emballages de condoms, des autocollants et des sacs fourre-tout.

Pendant toute l’épidémie et d’une culture à une autre, les affiches ont joué un rôle important dans la sensibilisation au sida et la lutte contre la stigmatisation dont les personnes vivant avec le VIH font l’objet. Des messages politisés et des images percutantes ont caractérisé les premières réponses à la crise du sida en Amérique du Nord. Plus d’une décennie de militantisme politique a produit de profonds changements. De façon générale, le sida est devenu moins un champ de bataille et davantage un terrain de soins et de réintégration après le diagnostic. Les campagnes sur le VIH reflètent cette nouvelle réalité, faisant la promotion de services et de la sensibilisation au VIH. L’affiche, médium peu coûteux et reproductible localement, s’est révélée un outil souple et accessible dans ces contextes en pleine évolution. Au cours des dernières années, l’affiche a forgé une importante alliance avec les médias sociaux, assurant sa pertinence continue pour les années à venir.

Qu’est-ce que la stigmatisation?

La stigmatisation liée au VIH fait référence à des attitudes négatives envers les personnes vivant avec le VIH. Le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon, a déclaré : « La stigmatisation est l’une des principales raisons pour lesquelles l’épidémie du sida continue de dévaster des sociétés partout dans le monde. »

Tout comme la stigmatisation peut prendre plusieurs formes, les stratégies pour l’éradiquer aussi. Voici quelques exemples :

  • éliminer les stéréotypes et contester les informations erronées
  • parler du VIH plutôt que de rester muet
  • mettre un visage humain sur le VIH
  • montrer que les personnes atteintes du VIH ne se réduisent pas à leur séropositivité ni à leur orientation sexuelle, mais que ce sont des personnes en trois dimensions
  • demander aux gouvernements et aux institutions d’agir et de protéger les droits des personnes vivant avec le VIH
Darien Taylor est l’ancienne directrice du service Réalisation des programmes de CATIE. Elle est cofondatrice de l’organisme Voices of Positive Women et a reçu la Médaille du jubilé de diamant de la reine Elizabeth II, décernée aux Canadiens pour reconnaître leurs réalisations exceptionnelles ou leur service public. Darien vit avec le VIH depuis plus de 20 ans.