Vision positive

été 2014 

Art posi+if : Un agent libre

L’artiste visuel Joseph Babcock ne craint pas de s’exprimer, d’embrouiller les genres et de repousser les limites.

par Jennifer McPhee

 

Joseph Babcock

Lors d’un événement récent où l’artiste visuel et militant Joseph Babcock était invité à parler de sa vie avec le VIH, quelqu’un l’a interrogé sur ses moments les plus sombres. Babcock, qui a aujourd’hui 44 ans, a raconté un épisode de ses 27 ans, trois semaines après que son médecin lui a diagnostiqué le VIH et lui a annoncé qu’il pourrait mourir dans les trois prochains mois. Ce soir-là à Toronto, Babcock était déjà de mauvaise humeur, mais quand il a raté le dernier tramway, il est entré dans une rage folle. Il était dans un tel état émotionnel qu’il s’est mis à grimper sur un échafaudage près d’un édifice de la rue King, dans l’intention de sauter lorsqu’il arriverait en haut.

En grimpant, son esprit a fait abstraction de tous les bruits. Il se souvient encore d’être monté dans un silence total. Mais rendu sur le toit, il a soudainement entendu de nouveau les bruits de la ville et il a pris conscience des lumières jaunes des édifices qui se détachaient du ciel noir, et de la lune qui projetait des ombres sur ces mêmes édifices. « J’ai pensé, je veux peindre cela, a-t-il évoqué en riant. Et puis je me suis dit maintenant, comment vais-je redescendre? ».

Ce n’est pas la première fois, ni la dernière, que la nature artistique de Babcock l’a aidé à se sortir de circonstances difficiles. Grandir dans les années 1980, dans une famille catholique rurale près de Kingston, Ontario, était étouffant pour l’adolescent gai, particulièrement parce qu’il ressentait un besoin profond de s’exprimer de manière non conformiste. Une fois, dans l’espoir d’obtenir la permission de porter une jupe, Babcock a tenté d’initier le principal de son école secondaire catholique à la tradition des kilts. La leçon n’a pas exactement été bien reçue, et Babcock a été expulsé. À sa nouvelle école, les élèves lui lançaient des cœurs de pomme à la tête et l’insultaient. Mais il a bientôt réalisé que plus il s’habillait de façon flamboyante, plus on le laissait tranquille. Il cousait ses propres vêtements, portait ses cheveux noirs en mohawk et arborait des tasses à thé comme broches. « Les gens avaient peur de moi, dit-il, ce qui m’a appris que la façon dont on se présente peut être un outil puissant. »

Bien que la mode lui servît d’armure, Babcock a continué de subir un nombre effarant d’agressions au fil des années. Mais il refusait de laisser ses attaquants homophobes le réduire au silence. « Quand ils me criaient après, je criais moi aussi. »

Après l’école secondaire, Babcock a étudié la création de mode au collège St. Lawrence, de Kingston, et a ensuite commencé à travailler à Modern Fuel, une galerie sans but lucratif gérée par des artistes. À cette époque, il s’était brouillé avec ses parents (qui avaient mal réagi en apprenant qu’il était gai aux nouvelles télévisées alors qu’il participait au défilé de la fierté gaie de 1989 à Toronto). C’est à Modern Fuel qu’il a enfin trouvé l’acceptation au sein des artistes « merveilleux et excentriques » qui y travaillaient. Même si la plupart d’entre eux étaient hétérosexuels, c’était un endroit sûr où il était libre de s’exprimer et de repousser ses limites.

Babcock s’est mis à monter des expositions complexes de performances/installations avec l’énergie pure de la jeunesse. Une installation, au titre évocateur « Total Gender Mind F**k » (Confusion totale du genre), présentait des hommes et des femmes portant les vêtements du sexe opposé et défilant sur un podium dans un décor de fin du monde, encombré de vieux morceaux de bois et de poubelles débordantes. À la fin de la performance, les mannequins faisaient résonner des sifflets anti-viol tandis que des insultes homophobes apparaissaient sur leurs corps. « Il s’agissait de gens qui se présentaient hors des normes masculines et féminines classiques, et de la violence que cela suscite », dit Babcock.

En 1997, après avoir quitté Kingston pour Toronto afin d’y entamer une carrière de créateur de costumes pour le théâtre communautaire, Babcock a reçu un diagnostic de séropositivité. Le virus l’a d’abord amaigri de 70 livres et l’a couvert de lésions du sarcome de Kaposi. Il a immédiatement commencé une thérapie antirétrovirale et pris la décision de retourner à Kingston, pour être plus près de ses amis et de sa famille (après le décès de sa mère en 1996, il avait rétabli les liens avec son père).

Une fois de plus, Babcock a eu recours à l’art pour transiger avec des émotions difficiles. Il s’est mis à peindre et à accrocher des textes coléreux sur des toiles vierges, pour ensuite peindre par-dessus ces mots plusieurs fois avec un apprêt (voir « Conversation #6 », ci-contre). « C’était cathartique, dit-il. C’était une façon de purger mon organisme de ces choses pour qu’elles ne fassent plus partie de moi. »

Se sentant mieux, tant physiquement qu’émotionnellement, son attention s’est portée sur les effets secondaires des médicaments anti-VIH. Sur une toile, Babcock a placé des images à la Andy Warhol de son propre visage par-dessus ses photos d’enfance, et a peint des mots comme « laid » et « mort » sur chaque image. « C’était en réaction à mon médecin qui disait : “Alors, est-ce que la cachexie faciale te dérange?” explique-t-il. Je n’étais pas conscient de la cachexie faciale jusqu’à ce qu’il en parle. » Un autre tableau ressemble à « La dernière cène » de Léonard de Vinci, mais les 12 apôtres sont autant d’images différentes de Babcock, et la table est un pilulier. « Cela illustrait le fait d’avoir à prendre des médicaments pour toujours. Mais les gens s’y sont vraiment intéressés, parce que nous sommes tellement médicamentés dans la société actuelle. »

Il y a six ans, Babcock s’est joint à un groupe de discussion pour hommes avec le VIH à l’organisme de lutte contre le sida de Kingston, HARS (HIV/AIDS Regional Services). Il fut aussitôt frappé par le pouvoir des groupes de pairs. « C’était la première fois que je me trouvais dans une salle où je me sentais à l’aise de dire que j’étais séropositif, parce que je savais que chaque personne dans cette salle était séropositive, y compris les animateurs », évoque-t-il. Il est devenu animateur de ce groupe, mais il a aussi siégé au conseil d’administration de HARS, qu’il préside aujourd’hui, et a représenté les intérêts des personnes vivant avec le VIH de l’est de l’Ontario à l’échelle provinciale. Aujourd’hui, Babcock est encore largement impliqué dans le travail bénévole à HARS; il peut aussi bien être à la réception du centre de jour qu’éduquer les adolescents sur les rapports sexuels plus sécuritaires dans des ateliers de création d’art à l’aide de condoms. L’an dernier, Centraide a reconnu son militantisme en lui décernant son prix annuel « Les bénévoles font grandir la communauté ».

Babcock s’emploie maintenant à aider d’autres personnes vivant avec le VIH à devenir des leaders efficaces. « Nous enseignons aux gens comment siéger à un conseil d’administration et à quoi s’attendre. Et nous leur apprenons à s’exprimer en public ainsi qu’à prendre soin d’eux. » Mais quand Babcock a lui-même grandement besoin de prendre soin de lui, il se réfugie dans son studio. « Quand je suis claqué et épuisé, je produis plus d’œuvres artistiques. Cela me permet de me retrouver, de me recentrer, et de participer à nouveau pleinement au travail communautaire. » Ces jours-ci, une partie importante de ce travail est de transmettre, de façon anonyme, les histoires de personnes qui ne peuvent les exprimer elles-mêmes. « J’ai le luxe de parler ouvertement de mon état, dit-il. Mais un tas de gens ne peuvent parler de crainte que leurs enfants ou leurs parents ne l’apprennent. Beaucoup de gens vivent encore constamment dans la peur. »

Jennifer McPhee est une journaliste pigiste qui collabore régulièrement à Vision positive. Elle a également collaboré à Chatelaine, The Globe and Mail, Childview et de nombreuses autres publications.

Photographie par Brent Gervais

 

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