Vision positive

été 2013 

Art posi+if : Caméra sur le vif

Le cinéaste en marge Mike Hoolboom jette un éclairage sur le VIH.

par Jennifer McPhee

 

Depuis les 30 dernières années, le Torontois Mike Hoolboom est peu à peu devenu un des cinéastes expérimentaux les plus remarquables et respectés au Canada. Il a réalisé plus de 50 films et vidéos pour lesquels il a remporté une trentaine de prix dans le cadre de différents festivals partout dans le monde. Véritable artiste, Hoolboom repousse les frontières de la création en refusant de concevoir des films qui nous indiquent quoi penser ou ressentir. Il préfère laisser les spectateurs vivre leurs propres expériences.

Image tirée du film Positiv, 1998

Le film Positiv (1998) de Hoolboom — le premier de six parties du film Panic Bodies — explore l’impact troublant et dramatique du VIH sur sa propre identité, son corps et ses relations avec ses amis et sa famille. Dans le coin supérieur d’un écran partagé en quatre, ­Hoolboom, avec son beau visage, livre un monologue personnel, souvent poignant, dépourvu de pathos, pendant que défile, dans les trois autres portions d’écran, un montage d’images intrigantes et déroutantes qui renforcent son point de vue de manière symbolique. Il commence en parlant des pertes de sensations vécues dans son corps. « Le goût de levure dans ma bouche est si mauvais qu’il donne à tous mes aliments préférés, même à la crème glacée aux brisures de chocolat, un arrière-goût métallique désagréable, comme si je léchais un pied-de-biche », dit-il en fixant directement la caméra. « Je sais à présent que mon corps — mon vrai corps — se trouve en quelque part ailleurs, en train de sauter à l’élastique dans un puits rempli de gaufrettes au chocolat, de crème fouettée et de tartes aux bleuets, juste pour s’amuser, vous savez? »

J’ai eu l’occasion de parler à Mike à propos de la réalisation de ce court métrage :

Jennifer McPhee : Dans le film Positiv, vous laissez entrer le spectateur dans la réalité de ce que cela représente, avoir le VIH. Qu’est-ce que vous souhaitiez accomplir avec ce film?

Mike Hoolboom : Positiv a été réalisé quelques années après l’arrivée de la combinaison des médicaments anti-VIH, que l’on appelait le « cocktail ». Ils faisaient partie de la « vie future » — de ce temps que je n’étais pas censé avoir. J’avais réglé toutes les montres, réorienté tous les compas, fait mes paris sur la fin de la partie. Et j’observais avec mes médecins la constante diminution de mes cellules T4. La marche vers la fin était mesurable, quantifiable, quasi certaine. Il me restait un an, peut-être moins, lorsque les nouveaux médicaments [anti-VIH] sont arrivés. Avec eux a suivi une nouvelle série bizarre de déceptions : comment pourrais-je me pardonner de survivre, alors que d’autres personnes mourraient tout simplement parce qu’elles étaient nées dans le mauvais pays? J’avais si bien préparé ma mort et depuis si longtemps que je ne savais pas comment recevoir ce cadeau non désiré d’encore plus de temps. Je pense que ce film est une sorte de travail de deuil pour la mort que je n’ai pas eue — bien que d’autres puissent ne pas le voir de cette façon.

 

Le nouveau film de Hoolboom, Buffalo Death Mask (2013), transporte les spectateurs à l’époque où les médicaments antirétroviraux n’étaient pas encore disponibles, au moment où être séropositif signifiait une mort certaine. Le film s’ouvre sur une très belle musique envoûtante et l’image granuleuse en noir et blanc d’un masque mortuaire (le moulage du visage d’une personne après la mort). Quelques secondes plus tard, on voit un visage blême qui ressemble au masque, maintenant en vie et regardant la caméra. Commence alors une conversation entre Hoolboom et l’artiste Stephen Andrews (tous deux diagnostiqués positifs au VIH dans les années 1980). Tandis que les deux hommes s’ouvrent l’un et l’autre à propos de leur expérience partagée de quasi-mort, des images floues et inondées de lumière apparaissent à l’écran. Andrews (qui a fait la couverture de Vision positive à l’été 2012) affirme : « Je n’avais pas prévu les difficultés qui surviendraient du fait de revenir de la catastrophe. J’ai mis trois ou quatre ans pour recoller les morceaux. Comment repartez-vous de moins zéro? »

JM : Avec Buffalo Death Mask, que vouliez-vous que les gens retiennent de ces années qui ont précédé l’arrivée de médicaments antirétroviraux?

MH : J’étais tombé par hasard sur un rouleau de film développé des années auparavant et qui montrait trois amis réunis dans un petit appartement de Buffalo. En visionnant le métrage au ralenti, j’ai compris que la lumière semblait provenir de l’intérieur de leur corps, plutôt que de tomber sur eux. C’est une chose que j’ai appris à voir au cours des années pré-cocktail, alors que j’étais positif. Bien sûr, je n’étais pas seul — plusieurs autres en ont pris conscience exactement au même moment et de la même façon, comme le brillant peintre canadien Stephen Andrews. Il aurait tout aussi bien pu tourner ces images lui-même, car dans ses tableaux on retrouve la même manière de voir le rayonnement et la luminescence des corps. J’imagine que Stephen l’exprimerait autrement, mais disons que c’est le récit que j’offre en primeur aujourd’hui. Une certaine lumière émane du corps mourant; peut-être faut-il être soi-même mourant pour en apercevoir la lueur, ou du moins peut-être que lorsque vous êtes mourant vous la percevez différemment.

En s’approchant de la mort, tout s’efface et vieillit, et la lumière qui nous entoure est alors très particulière. Je voulais montrer aux gens à quoi cela ressemble.

JM : Dans ce film, Stephen Andrews décrit une expérience commune pour les personnes séropositives à l’époque, soit celle de voir mourir un partenaire aimé. Et pourtant, votre entrevue avec Andrews est souvent teintée d’humour.

MH : Stephen est vraiment drôle! Il pourrait faire éclater de rire un mur de briques. Nous avons abordé certains moments difficiles, comme la mort de son conjoint Alex Wilson, avec qui il a partagé sa vie pendant 15 ans. Nous avons parlé, tout en riant aux éclats, du zona, de la mort prochaine et du ressentiment envers ceux qui se meurent, mais pas aussi vite que nous. Le rire nous permet de passer à travers ces histoires, vous ne trouvez pas? Le désespoir et la dépression sont également des options courantes, mais il y avait tellement de morts à l’époque qu’il nous fallait combiner les cocktails émotionnels à ceux des médicaments, souvent avec une saine dose de déni, de renvoi et de rire à s’en tordre le ventre.

JM : Vous avez commencé à réaliser des films à l’âge de 20 ans. Qu’est-ce qui vous attirait autant dans le cinéma à cette époque-là?

MH : Les films m’offraient l’irrésistible : ils promettaient de prendre la place de la vie que j’avais trop peur d’avoir.

JM : Vos motifs de réaliser des films ont-ils changé?

MH : Je fais des films depuis maintenant plus de 30 ans, bien que ce soit un média qui me convient très mal. Je n’ai aucune aptitude technique dans ce moyen d’expression qui requiert encore une certaine maîtrise de l’ABC de l’univers mécanique. Et ma méthode est fondamentalement contestable : je commence par le cadre, et je remplis lentement l’écran à partir des coins jusqu’à ce que le contour d’une figure enfin se révèle en plein cœur. Ceci exige beaucoup de temps et nécessite même de se perdre, de prendre certains virages et certaines bifurcations parfois étranges. Beaucoup de matériel est mis de côté. C’est vraiment inefficace, et souvent ce qui est révélé est si surchargé et mystérieux que c’est illisible pour quiconque, sauf les plus intimes de mon entourage. Or, est-ce que je peux créer des images pour deux ou trois amis? Ça m’amène à me demander : combien de visages faut-il pour créer un public? ✚

 

Pour visionner Positiv et des extraits d’autres films de Hoolboom, allez sur le site vimeo.com. Pour en savoir plus sur les films et les écrits de Hoolboom, visitez www.mikehoolboom.com

Jennifer McPhee est une journaliste pigiste de Toronto qui contribue régulièrement à Vision positive.