Vision positive

automne/hiver 2006 

Espoir et colère

Du point de vue des peuples autochtones du monde, le congrès SIDA 2006 a été à la fois une amère déception et une grande réussite.

par Charlene Catchpole et Michael Bailey

LE XVIe Congrès international sur le sida (CIS) qui s’est déroulé à Toronto, en août dernier, visait à créer un événement inclusif en vue de rassembler et d’engager des participants des quatre coins du monde. Pour de nombreuses personnes autochtones vivant avec le VIH/sida (PAVVIH), l’événement a été autant une réussite qu’un échec. Les délégués autochtones et non autochtones se dont dits frustrés par l’ampleur de l’événement et le nombre limité de séances scientifiques représentatives et pertinentes. La séance satellite qui a précédé le congrès et le centre social de l’événement, le Village global, ont été les éléments les plus appréciés par les déléguées autochtones.

Un début précoce

Pour plusieurs, les efforts ont commencé tôt, soit lors de la séance satellite intitulée « International Indigenous People », qui a eu lieu deux jours avant SIDA 2006. Plus de 300 personnes ont pris part à l’événement, mis sur pied par des organisations autochtones canadiennes et coprésidé par Art Zoccole, directeur administratif de l’organisme 2-Spirited People of the 1st Nations, et LaVerne Monette, coordonnatrice provinciale de la stratégie ontarienne de lutte contre le VIH/sida à l’intention des Autochtones. Selon Mme Monette, des Autochtones du Canada, des États-Unis, du Mexique, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, du Guatemala et de la Suède ont participé à l’événement, lequel a permis de créer des liens et d’échanger des ressources et des pratiques exemplaires.

Les sujets couverts lors de la séance satellite de deux jours comprenaient les stratégies autochtones de prévention, de traitement, de soins et de soutien, la colonisation et ses impacts sur les risques du VIH, les perspectives de guérison traditionnelle chez les PAVVIH, la peur et la discrimination, et l’homophobie. De plus, les participants ont pu faire connaissance, discuter des enjeux et partager leur sagesse. La séance satellite s’est terminée par une séance canadienne intitulée « Créer une stratégie autochtone du début! » et un discours et une invitation d’Amaranta Gomez, membre du comité de planification pour le prochain CIS à Mexico, en 2008. Une entente visant à établir un secrétariat pour les peuples autochtones internationaux a été conclue afin de guider les efforts déployés entre les congrès internationaux sur le sida. De plus, les futurs organisateurs se sont engagés à offrir une séance satellite autochtone de trois jours parallèlement au prochain CIS à Mexico.

Selon Art Zoccole, il était important de traiter des questions autochtones et de faire en sorte que les peuples autochtones du monde entier puissent créer des liens et partager des idées importantes et pertinentes. Pour télécharger les rapports de ces événements, visitez les sites www.2spirits.com et www.aids2006.org.

Chez soi dans le Village global

Le Village global a été tout aussi intéressant pour de nombreuses PAVVIH présentes au congrès SIDA 2006. Selon un participant, le Village global comptait une forte présence autochtone, ce dernier étant devenu un endroit pour discuter et exprimer ses préoccupations. Ce point de vue faisait écho à un sentiment exprimé maintes fois par presque tous les délégués de partout dans le monde : le Village global constituait un point saillant. C’est là que tous se rencontraient, se présentaient, apprenaient à se connaître et s’informaient, et que des PAVVIH de partout au pays et du monde entier pouvaient se réunir.

Le Village global a été une expérience positive pour Duane Morrisseau, qui a représenté le Ralliement national des Métis « en tant que personne vivant avec le VIH au nom de mon peuple ». Il a été bénévole lors de tournées pour encourager l’engagement pour la Fédération des centres d’accueil indiens de l’Ontario (Ontario Federation of Indian Friendship Centres), présentant les différents programmes et services, y compris ceux liés au VIH/sida. « J’ai rencontré des gens de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, de l’Ouganda et des États-Unis. Ce que nous avons partagé nous unit. »

Ron Horsefall, du réseau All Nations Hope AIDS Network (réseau espoir sida de toutes les nations), un homme bispirituel vivant avec le VIH depuis 1996, était alors très malade, mais il a participé à l’événement pour son bénéfice personnel. « J’ai rencontré beaucoup de militants autochtones. J’ai fait la connaissance de Maoris de la Nouvelle-Zélande et d’Autochtones de l’Amérique latine », dit-il. L’événement lui a rappelé qu’il existe un dénominateur commun d’oppression qui ne peut être séparé du VIH lorsqu’il est question des peuples autochtones.

Pitsulala Lyta, Inuite originaire d’Iqaluit qui travaille maintenant auprès de l’association Pauktuutit Inuit Women of Canada (association des femmes Inuit du Canada) à Ottawa, a également estimé que le Village global était une bonne occasion de sensibiliser la population, de connaître les interventions des autres cultures et de raconter les histoires de sa communauté. Elle a participé à la présentation d’une séance intitulée « Lived Realities of Inuit Women in Southern Cities » au Village global, racontant les histoires d’Inuites séropositives sans abri dans les villes du Sud, inspirées par les femmes avec qui elle a travaillé.

Une occasion ratée

Pourtant, malgré les commentaires positifs sur la séance satellite et les aspects plus informels et sociaux du congrès (Village global et échange véritable), de nombreux délégués autochtones canadiens estiment que le volet académique et scientifique du congrès a ignoré d’importants enjeux et a laissé un goût amer.

« Je vois l’événement comme une occasion ratée de discuter de ce qui devrait être un enjeu important au Canada, et c’est dommage », estime Ron Horsefall, coordonnateur de PAVVIH du All Nations Hope AIDS Network, un réseau de lutte contre le VIH/sida et l’hépatite C dévoué aux Autochtones de la Saskatchewan. « Le fait que le taux d’infection chez les Autochtones est supérieur à celui de la population générale n'a pas été discuté. »

Les statistiques sont en effet claires à cet égard : les collectivités autochtones sont touchées de façon disproportionnée par le VIH/sida au Canada, enregistrant des taux supérieurs de nouveaux cas d’infection et de diagnostic, ce qui signifie que de plus en plus de membres des Premières nations attendent de tomber malades avant de se soumettre à un test de dépistage, et le VIH progresse rapidement.

Les stratégies autochtones visant à prévenir le VIH et à traiter les personnes déjà infectées dans leurs propres communautés doivent aborder l’impact qu’ont eu la colonisation et, surtout, les pensionnats sur des générations de peuples autochtones, à savoir la normalisation des dépendances, de la violence sexuelle, des problèmes de santé mentale et de la pauvreté.

De nombreuses critiques à l’égard du congrès ont été exprimées. Colleen Patterson, une Autochtone de la nation Anishnabeg, s’est dite surprise que la situation autochtone n’ait pas été représentée adéquatement lors du congrès canadien. En plus de représenter le Red Road HIV/AIDS Network en tant que défenseure des jeunes Autochtones, Mme Patterson a agi à titre de rapporteuse principale pour le programme jeunesse du congrès. « En général, les participants au congrès estiment que les voix autochtones ont été écartées du programme principal et restreintes à la séance satellite et au Village global. » Ron Horsefall est du même avis. « C’est étonnant, étant donné que le congrès avait lieu au Canada et que les Canadiens avaient le pouvoir d’établir le programme », a-t-il dit. LaVerne Monette a estimé qu’il s’agissait d’un manque de volonté. « Malgré les années de travail et le soutien du secrétariat d’accueil local de Toronto, nous n’avons pas pu faire reconnaître par les organisateurs non canadiens l’incroyable épidémie de nouveaux cas de VIH dans les collectivités autochtones du monde entier », déclare-t-elle.

Pitsulala Lyta estime que le congrès a négligé sa communauté. « Le congrès n’a presque pas traité de la population inuite. La peur est grandement liée au VIH dans les collectivités inuites, car les membres sont réticents à se soumettre à un test de dépistage. Nous sommes donc inquiets que la maladie puisse être encore plus répandue que les statistiques ne l’indiquent. » Il n’existe aucune évaluation exacte du nombre de membres de la collectivité inuite qui sont atteints. « On doit examiner d’autres facteurs lors de la collecte de données. La sensibilisation et l’éducation, plutôt que les soins et le traitement, continuent d’être favorisées en raison du nombre peu élevé de cas déclarés », affirme Mme Lyta.

Duane Morrisseau soutient qu’en raison de l’accès limité et du peu de sensibilisation aux médicaments antirétroviraux, des rares programmes et services adaptés à la culture, des renseignements limités en matière de surveillance et d’épidémiologie et des politiques et des programmes inadéquats visant à aider notre population, les PAVVIH ne font guère plus de progrès que les personnes atteintes qui vivent dans les pays en développement.

Une conclusion émouvante

Certains des commentaires exprimés lors des cérémonies de clôture font partie des moments les plus poignants du congrès. Le discours de Keicia Larkin, femme et mère autochtone vivant avec le VIH en Colombie-Britannique, sa fille à ses côtés, a littéralement soulevé la foule de plus de 20 000 personnes. Elle a raconté l’histoire de sa lutte souvent solitaire et de ses réussites malgré le manque de ressources accessibles aux femmes autochtones vivant avec le VIH. (Pour obtenir un enregistrement ou une transcription, visitez le site www.aids2006.org.) Elle a également saisi la colère et la frustration des participants autochtones lors du congrès.

[traduction]
La maladie est une épidémie chez les peuples des Premières nations du Canada. Je vous confirme que c’est une épidémie bien réelle dans nos collectivités. Je ne serai dorénavant plus réduite au silence à propos de cette vérité. Pour reconnaître cette situation, nous devons parler de la colonisation et du génocide culturel de notre peuple, qui sont des sujets très pénibles à aborder.

La tenue d’un congrès international sur le VIH/sida au Canada aurait été l’occasion idéale de le faire, mais également de créer un forum pour l’échange de renseignements ainsi que de modèles de traitement et de prévention avec les autres peuples autochtones. « Pour les peuples des Premières nations, la question du VIH doit être examinée dans le contexte de 500 ans de colonisation, y compris d’oppression et de discrimination, et des répercussions permanentes des pensionnats. On observe encore un manque de confiance envers les personnes en position d’autorité, y compris les fournisseurs de soins », explique M. Horsefall.

En mettant l’accent sur ces enjeux et sur la promesse de déploiement d’efforts continus de la part du nouveau secrétariat pour les peuples autochtones internationaux, de véritables progrès seront peut-être maintenant réalisés.

Charlene Catchpole est une femme ojibway de la Première nation de Couchiching. À Toronto, elle a travaillé pour le secteur des organismes à but non lucratif dans des domaines allant de la justice criminelle aux Premières nations, en passant par la violence envers les femmes et le VIH/sida. Elle est présentement directrice du Yorktown Shelter for Women. Elle siège à titre de bénévole à plusieurs comités liés au VIH/sida et aux collectivités des Premières nations, y compris à titre de présidente du cercle des directeurs de la Native Men’s Residence, un organisme multiservices pour les hommes et les jeunes autochtones sans abri à Toronto. Elle a récemment intégré le conseil d’administration de CATIE.

Michael Bailey a été bénévole et a travaillé auprès d’organismes de lutte contre le sida à Toronto et à Montréal pendant plus de 15 ans. Il est éducateur pour CATIE et coordonnateur du programme pancanadien de renforcement des capacités. Pour de plus amples renseignements sur les initiatives de CATIE et ses services d’éducation sur le traitement, visitez son site Web ou composez le 1-800-263-1638.

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