Vision positive

automne/hiver 2005 

Rendez-vous avec la nature

Le rôle de la médecine naturopathique auprès des personnes vivant avec le sida

par Diane Peters

À L'AUTOMNE 2002, Michael Bell se sentait plus mal en point que jamais. À trois reprises, il avait contracté le virus de Norwalk, avait perdu 27 kg et pouvait difficilement avaler plus qu’un verre d’eau et quelques craquelins par jour. Michael, 47 ans, qui a su qu’il était porteur du VIH en 1993, n’avait, jusque-là, presque jamais été malade. Avant qu’il ne contracte le virus de Norwalk, il s’en tirait bien en prenant ses médicaments contre le VIH, il travaillait régulièrement à titre de bénévole pour un organisme torontois de lutte contre le sida et occupait un emploi d’entretien.

Au cours du mois de février suivant, Michael, qui ne s’était jamais vraiment remis du virus de Norwalk, a fait une pneumonie et a été pris d’une fièvre de 109 degrés. Lorsqu’il s’en est sorti — à peine — son compte de CD4 était inférieur à 50 et sa charge virale était supérieure à un million. « Les médecins ne pouvaient plus rien pour moi », se rappelle-t-il. C’est à ce moment que Michael a consulté un naturopathe.

 

LA MÉDICINE NATUROPATHIQUE connaît une popularité grandissante auprès des personnes vivant avec le VIH/sida (PVVIH). Les PVVIH combinent fréquemment des traitements naturopathiques à leurs médicaments. Et très souvent, leur médecin les encourage et les soutient dans cette démarche. On reconnaît maintenant que la médecine naturopathique a le pouvoir d’aider les PVVIH à mieux composer avec les effets secondaires des médicaments, les problèmes relatifs à l’immunité et certains états engendrés par le VIH. Aussi, les cliniques de soins aux PVVIH sont désormais plus nombreuses à offrir gratuitement des traitements naturopathiques. Par exemple, la Positive Living Society of British Columbia (Positive Living BC) de Vancouver gère une clinique gratuite et le Blood Ties Four Directions Centre de Whitehorse offre gratuitement des services de naturopathie.

Michael a eu la chance d’habiter à proximité de la plus grande clinique naturopathique spécialisée dans le traitement du VIH/sida au Canada. À la Sherbourne Health Centre Community PHA Naturopathic Clinic, située dans le centre-ville de Toronto, les internes du Canadian College of Naturopathic Medicine (CCNM) — sous la supervision de naturopathes accrédités — ont commencé à donner des traitements d’acupuncture à Michael. L’acupuncture est une composante de la médecine traditionnelle chinoise qui recourt à de très fines aiguilles pour aider l’énergie naturelle du corps à mieux circuler. Lorsque Michael s’est levé pour la première fois après qu’on lui a inséré des aiguilles dans la région du bassin, il a senti que quelque chose avait changé. « C’est fou ce que j’avais faim. Il y avait des mois que j’avais perdu l’appétit. »

 

L'ACUPUNCTURE N'EST QUE L'UNE des nombreuses formes de médecines complémentaires auxquelles les naturopathes font appel. Ces derniers, qu’on peut à juste titre considérer comme les omnipraticiens de la médecine alternative, doivent d’abord obtenir un diplôme de premier cycle, puis poursuivre leur formation pendant quatre ans. Ils étudient toute une gamme de traitements, dont les plantes médicinales, les suppléments, l’homéopathie, la médecine traditionnelle chinoise (y compris les plantes médicinales et l’acupuncture), la nutrition, le counseling en mode de vie et les thérapies manuelles comme le massage. Au Canada, les naturopathes accrédités sont formés soit au Canadian College of Naturopathic Medicine de Toronto, soit au Boucher Institute of Naturopathic Medicine de New Westminster, en Colombie-Britannique.

Kenn Luby, un naturopathe de Toronto spécialiste des soins aux PVVIH qui partage un bureau avec deux médecins de premier recours spécialistes du VIH, affirme que « les naturopathes utilisent diverses techniques pour stimuler la capacité naturelle de l’organisme à s’autoguérir ». Pour ce faire, les praticiens regardent au-delà des symptômes — disons l’écoulement nasal ou la fatigue chronique — pour déterminer la cause profonde (par exemple, une inflammation, un déséquilibre ou même quelque chose d’origine psychologique) avant de planifier un traitement.

Dans le cas de Michael, la plus grande difficulté résidait dans le fait que le virus de Norwalk avait causé d’énormes dommages à son système digestif. Son estomac avait considérablement rétréci et ses intestins et son appareil urinaire fonctionnaient à peine. De plus, il était très déshydraté. L’acupuncture, les plantes médicinales et les suppléments nutritionnels ont favorisé la guérison. Ils lui ont permis de recommencer à manger et à boire et ont amélioré sa digestion. Depuis que ces problèmes sous-jacents ont été rectifiés, Michael a beaucoup moins de maux de tête et beaucoup plus d’énergie. Il a même repris son travail de bénévole. Il suit toujours un traitement antirétroviral, mais a pu cesser de prendre d’autres médicaments pour l’aider à manger et à dormir. Son taux de CD4 est maintenant de 170 et sa charge virale est indétectable.

Comme dans le cas de Michael, la médecine naturopathique a un effet très bénéfique chez la plupart des PVVIH lorsqu’elle est combinée à un traitement contre le VIH. Appelons cela la nouvelle thérapie combinée. « Nous travaillons en étroite collaboration avec les médecins. Nous ne sommes pas opposés à la médecine conventionnelle, allopathique », affirme Afsoun Khalili, une naturopathe qui travaille à la Sherbourne Clinic. « Il n’y a rien comme les médicaments pour abaisser la charge virale et faire augmenter le taux de CD4. » Le rôle de la naturopathie est donc d’aider à maintenir l’organisme aussi en santé que possible et d’atténuer les effets secondaires que provoquent certains médicaments afin que les patients puissent mieux tolérer la médication.

 

CERTAIN PVVIH RECOURENT ÉGALEMENT à la médecine naturopathique à titre de traitement précoce dans le but de retarder la prise de médicaments. C’est ce qu’a fait Freida Richler lorsqu’elle a su, en 1988, qu’elle était porteuse du VIH. Elle a déniché l’un des rares naturopathes de l’époque — un médecin généraliste qui pratiquait aussi la naturopathie. « Je ne voulais vraiment pas prendre de médicaments parce que j’ai toujours extrêmement mal réagi aux médicaments », explique- t-elle. La docteure Carolyn Dean l’a encouragé à modifier son régime alimentaire (à consommer davantage d’aliments entiers et moins d’aliments transformés) et à prendre un ensemble de vitamines et de suppléments nutritionnels. « Pendant plus de 10 ans, je me suis fiée exclusivement aux conseils de la Dre Dean et à ceux d’autres naturopathes. »

Freida, qui est maintenant âgée de 47 ans, s’en est plutôt bien tirée jusqu’en 1998, année où elle été prise d’une forte fièvre et où elle a perdu beaucoup de poids. Ce n’est que lorsqu’on lui a diagnostiqué une PPC (pneumonie à Pneumocystis), et qu’on a décelé d’autres complications, qu’elle a commencé à prendre des médicaments contre le VIH. Elle a eu du mal à tolérer son traitement initial, mais la combinaison a été réajustée par la suite, ce qui l’a rendue plus facile à tolérer. Aujourd’hui, son taux de CD4 est de 1 524 et sa charge virale est indétectable. « Je pense que si j’ai si bien réagi aux médicaments et que j’ai pu retrouver une assez bonne santé, c’est parce que j’ai toujours religieusement pris une grande quantité de suppléments nutritionnels, que j’ai pris le temps de bien m’occuper de mon corps et que j’ai fait attention à ce que je consommais », lance-t-elle.

Freida a commencé à fréquenter la Clinique naturopathique pour les PVVIH de Toronto peu de temps après s’être remise de sa pneumonie. Au cours de son évaluation médicale, elle a mentionné à l’interne en naturopathie qu’elle n’avait pas eu ses règles depuis plus de trois ans. L’interne lui a donné un traitement d’acupuncture. En plus de travailler les points méridiens reliés au système immunitaire, elle s’est attardée sur deux points qui stimulent les organes reproducteurs. Après un mois de traitements quotidiens d’acupuncture, Freida a de nouveau eu ses règles. « Depuis ce jour, j’ai mes règles régulièrement », dit-elle. « C’était il y a cinq ans. »

Souvent, les préoccupations des PVVIH à l’égard de leur santé sont nombreuses, qu’il s’agisse des effets secondaires des médicaments, des nombreux malaises qu’ils doivent supporter ou des problèmes relatifs à l’immunité. Grâce à la naturopathie, et le plus souvent en combinant deux disciplines ou plus, les naturopathes parviennent à aider les PVVIH en ce qui concerne la diarrhée, la perte d’appétit, la fatigue, la lipodystrophie, le stress, les hémorroïdes, la perte de poids, les rhumes fréquents et plusieurs autres problèmes de santé.

Toutefois, la médecine naturopathique a ses limites. Même les traitements donnés par un naturopathe accompli ne sont pas suffisamment puissants pour contrer une infection virulente ou combattre le cancer. Les naturopathes eux-mêmes s’interrogent quant à ses effets sur l’immunité. « Il y a certainement des facteurs qui peuvent influer sur le système immunitaire, comme le sucre et le stress », affirme Joanne Leung, une naturopathe de Whitehorse qui travaille au Blood Ties Four Directions Centre. Elle admet qu’il n’existe aucune étude démontrant que la médecine naturopathique a bel et bien un effet sur le nombre de CD4 et la charge virale. Toutefois, dans la pratique, les naturopathes soutiennent qu’après un traitement, leurs patients vivant avec le VIH/sida se sentent non seulement mieux, mais qu’ils ont un système immunitaire plus fort. « Je pense que les patients qui me consultent, en plus de consulter leurs médecins, s’en sortent mieux que ceux qui suivent uniquement un traitement curatif médical », soutient M. Luby.

Le fait qu’elle ne soit pas appuyée par des études médicales fiables démontrant précisément quelles sont ses vertus en matière de VIH n’est pas la seule chose qu’on puisse reprocher à la médecine naturopathique. En effet, elle a d’autres défauts. L’un d’eux est que les différentes formes de naturopathie n’ont pas le même effet sur tous. Par exemple, certaines personnes réagissent très bien à l’homéopathie, alors que pour d’autres, elle n’est d’aucun secours.

 

LES INTERACTION AVEC LES MÉDICAMENTS contre le VIH peuvent également poser problème. « C’est vraiment tout un défi, surtout depuis que les médicaments contre le VIH évoluent aussi rapidement », affirme Tasleem Kassam, une naturopathe de Calgary qui traite les PVVIH. « La recherche est si vite dépassée. » Par conséquent, un grand nombre de naturopathes évitent les substances végétales et les plantes médicinales, car ce sont elles qui sont le plus susceptibles d’interférer avec les médicaments. L’homéopathie, l’acupuncture et les changements de régime alimentaire sont beaucoup plus sûrs. M. Luby invoque une autre raison de ne pas recourir aux plantes médicinales : « Je ne veux pas ajouter à la charge pharmaceutique déjà présente dans l’organisme des patients ». Selon lui, les plantes médicinales sont tout simplement des médicaments puisés à même la nature.

Par contre, selon Hal Huff, naturopathe et surveillant-chef à la Sherbourne Health Centre Community PHA Naturopathic Clinic, les plantes médicinales peuvent être très utiles pour corriger ou gérer les problèmes reliés au VIH, lorsqu’elles sont utilisées avec prudence. « Nous savons que le millepertuis et probablement aussi d’autres substances végétales peuvent interférer avec les antirétroviraux, mais d’autres plantes médicinales ont été utilisées pour traiter des milliers de patients sans qu’aucune interaction apparente n’ai été signalée », affirme-t-il. « Cela dit, nous demeurons, comme pour toute intervention, à l’affût de tout changement dans la charge virale ou de tout signe pouvant indiquer une interaction avec les médicaments. » M. Huff cite l’exemple du chardon-Marie, une plante utilisée pour protéger le foie et réparer les dommages qui lui ont été causés. « Cette plante a fait l’objet d’une attention négative, mais il semble qu’elle ait depuis été réhabilitée », dit-il en évoquant de récentes études qui ont démontré que le chardon-Marie n’a pas d’effet significatif sur les antirétroviraux.

Les naturopathes élaborent des traitements personnalisés fondés sur une évaluation holistique de la santé physique, mentale, sociale et spirituelle des patients. Pas étonnant alors que toute relation avec un naturopathe débute par une longue consultation. Pendant cette discussion, qui dure au moins une heure, le patient et le naturopathe échangent des renseignements médicaux (médicaments, antécédents médicaux, effets secondaires, état pathologique, etc.) et des renseignements personnels. La santé affective, le niveau de stress et les antécédents familiaux sont tous des facteurs à considérer dans l’élaboration d’un traitement. « En bout de ligne, j’en sais davantage au sujet de mes patients que leur propre mère », prétend Mme Kassam. Au cours de cette évaluation initiale, les naturopathes procèdent également à un examen physique approfondi.

C’est là que réside le véritable pouvoir de la médecine naturopathique, c’est-à-dire dans sa capacité de soigner la personne dans sa globalité, plutôt que de traiter uniquement la maladie ou ses symptômes. Il s’agit d’un aspect déterminant de la médecine naturopathique qui fait en sorte que les patients doivent fournir beaucoup d’efforts. « C’est beaucoup de travail et ce n’est pas pour tout le monde », affirme Mme Leung. Pour que les traitements naturopathiques soient efficaces, les patients doivent souvent faire des changements dans leur régime alimentaire, prendre des suppléments et des plantes médicinales selon un horaire régulier, se présenter à leurs rendez-vous périodiques et même faire face à leurs problèmes affectifs.

Les PVVIH doivent également faire preuve de patience; la médecine naturopathique n’est pas une solution miracle. « Ça prend du temps, beaucoup plus de temps que je croyais », soutient Michael, qui reçoit toujours des traitements d’acupuncture une fois par semaine afin de garder la santé et, plus particulièrement, de maintenir une bonne digestion.

Les naturopathes déterminent quelles formes de naturopathie conviennent le mieux à leurs patients, selon les besoins de chacun. Dans la même optique, ils doivent adapter le traitement en fonction de ce que le patient peut supporter. Les soins sont véritablement centrés sur le patient. Personne ne devrait être tenu de suivre un traitement d’acupuncture si les aiguilles le rendent mal à l’aise, et personne ne devrait avoir à renoncer à la naturopathie parce qu’il n’a pas les moyens de s’offrir les suppléments ou parce qu’il est incapable de faire des changements dans son alimentation. « La médecine naturopathique prend la place que le patient veut bien lui donner », soutient Mme Leung. Lorsqu’un naturopathe et son patient collaborent intimement pour établir un programme de traitement et que ce programme fonctionne, les efforts sont récompensés. « Ça peut être très stimulant de constater que les changements apportés produisent des résultats », ajoute-t-elle.

Comme le nombre de cliniques et de services naturopathiques gratuits augmentent progressivement et que les médecins s’intéressent de plus en plus à la médecine complémentaire, les PVVIH sont aujourd’hui plus nombreuses à bénéficier de soins naturopathiques. Il s’agit d’une approche d’accompagnement qui peut contribuer à corriger bon nombre de problèmes à l’origine d’inconforts et pouvant causer des dommages permanents. « Selon moi, l’avenir de la médecine sera marqué par une collaboration entre médecins et naturopathes, particulièrement en ce qui concerne le VIH, et peu importe l’état du patient », soutient Mme Khalili. « Ensemble, ils font un meilleur travail. » « Il nous faut plus de naturopathes qui sont familiers avec les médicaments et plus de médecins qui pratiquent la médecine intégrative », d’ajouter Freida Richler.

Diane Peters est une chroniqueuse torontoise. Elle a écrit de nombreux articles sur la santé, notamment au sujet du VIH/sida, pour des publications telles que Châtelaine, Reader’s Digest Canada, POZ et Today’s Parent.

Petit glossaire de naturopathie

Acupuncture : L’insertion de très fines aiguilles dans des points d’énergie spécifiques sur le corps en vue d’aider l’organisme à s’autoguérir. L’acupuncture est une composante de la médecine traditionnelle chinoise.

Homéopathie : Le recourt à des remèdes courants dilués, en vue d’aider l’organisme à s’autoguérir. Le praticien tient compte du profil complet du patient afin de choisir le remède approprié.

Hydrothérapie : L’application d’eau chaude et froide (généralement à l’aide d’une serviette) à différents endroits du corps en vue d’encourager la circulation et favoriser la guérison.

Médecine traditionnelle chinoise : Une approche de guérison ancestrale comprenant l’acupuncture et les plantes médicinales.

Substances végétales et plantes médicinales : Le recours à des remèdes médicinaux, sous forme de suppléments, de tisanes ou de teintures, pour traiter différents états relatifs au VIH/sida.

Suppléments nutritionnels : L’ingestion, sous forme de capsules, de vitamines, de prébiotiques (bonnes bactéries) et d’autres substances naturellement présentes dans les aliments.

Sélection naturelle

Vous songez à consulter un naturopathe? Voici quelques conseils pour vous assurer de recevoir le meilleur traitement possible.

  • Parlez de votre naturopathe à votre médecin. Votre médecin pourrait être en mesure de vous diriger vers un naturopathe compétent. Assurez-vous de fournir à votre naturopathe une copie de vos plus récents résultats de laboratoire. Informez régulièrement votre médecin de vos traitements naturopathiques afin de prévenir les interactions avec vos médicaments ou d’autres problèmes potentiels.
  • Vérifiez les compétences. Assurez-vous que votre naturopathe est diplômé d’une école réputée et qu’il a réussi, soit l’examen d’accréditation nord-américain, soit l’examen d’accréditation provincial.
  • Posez des questions au sujet du VIH. Idéalement, trouvez un naturopathe qui a déjà traité des PVVIH. Si ce n’est pas possible, demandez à votre naturopathe de consulter un naturopathe spécialiste du VIH qui pourra l’aider à établir votre plan de traitement.
  • Suivez votre instinct. Si vous n’êtes pas à l’aise avec votre régime de traitement ou que vous craigniez de ne pas recevoir les bons soins, fiez-vous à votre intuition et faites des suggestions ou changez tout simplement de praticien.

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