Vision positive

automne/hiver 2005 

Pottery Barn

Henry “Blake” Hiebert sur l’argile qui guérit

J'ADORE SENTIR L'ARGILE couler entre mes doigts. Le travail de l’argile, tout en étant thérapeutique, forme sur le plan spirituel. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est magique.

J’ai enseigné la poterie au Collège Carnegie, un collège situé dans le quartier noir de Vancouver, au coin des rues Hastings et Main, pendant 21 ans. On l’appelle le « salon » du Downtown Eastside, et ce programme s’adresse aux personnes marginalisées à faible revenu. Mais l’an dernier, j’ai quitté « le salon » parce que tout le monde tombait comme des mouches autour de moi dans ce quartier. Je n’ai pas assez de doigts sur les mains et d’orteils sur les pieds pour compter tous mes amis qui ont perdu la vie. Je me sentais isolé et j’étais déprimé.

J’hésite à me faire de nouveaux amis maintenant, de crainte qu’ils ne s’en aillent trop tôt de ce monde. Je passe la plus grande partie de mon temps chez moi à faire de la poterie. Je m’y sens en paix. Quand je travaille l’argile, j’oublie un peu le sida, comme un mauvais rêve.

En 1995, John, mon partenaire, a remarqué que j’avais des sueurs froides, que je perdais du poids et que j’étais souvent malade. Il a posé son diagnostic avant même que je consulte mon médecin. John avait déjà le VIH, et après mon test du VIH, j’ai attendu deux semaines en me rongeant les sangs. Lorsque le médecin m’a appelé dans son cabinet, il m’a dit que mon compte de CD4 était bas, à 40. J’avais contracté le sida et le MAC (complexe Mycobacterium avium). J’ai bien cru que c’en était fini de moi. Mais j’ai pris les médicaments prescrits pour le MAC et j’étais mieux.

À cette époque, avec deux partenaires dans un ménage de sidéens, la vie était mouvementée. La survie pure et simple a pris le dessus. Aujourd’hui, je prends des médicaments et je suis assez actif. Je vis avec le VIH, mais j’évite de trop penser à l’avenir. Pendant des années, John et moi vivions mois par mois. Nos traitements nous permettent désormais de voir un peu plus loin… notre horizon de vie s’est agrandi à trois mois. Tous les trois mois, on effectue une mue, comme un serpent. Je trouve ça très encourageant.

 

J'ENSEIGNE DÉSORMAIS à la Gathering Place, en face de la Positive Living BC. Nous avons un gros problème de crystal meth à Vancouver et ce centre communautaire est l’oeil du cyclone. Il est bourré de gens de la rue et un grand nombre de mes élèves vivent avec le VIH.

Mes élèves m’appellent Blake, même si mon vrai nom est Henry. Mais un jour, un de mes amis, un numérologue aujourd’hui décédé du sida, m’a dit : « Ne te fais jamais appeler Henry. Tous les Henry se font emporter par la maladie. Regarde Henry viii, il est mort de la syphilis. Utilise ton deuxième prénom. » Alors, mon nom d’artiste est Blake.

Tous mes élèves savent que j’ai le VIH. Nous avons formé notre propre petit groupe de soutien. Nous parlons de notre santé, des médicaments que nous prenons, de nos diagnostics. Nous partageons le récit de nos vies. Les rires et les plaisanteries coulent à flots. L’argile nous encourage à parler de toutes sortes de choses. Nous parlons souvent de sexe, et plus particulièrement entre les hommes gais. Je dis toujours à mes élèves de faire de leur mieux pour respecter tout le monde dans la classe, parce qu’il y a aussi des hétéros. La politique et la religion sont les seuls sujets de conversation « interdits »; trop de gens se fâchent quand on aborde ces sujets, sans compter que beaucoup de mes élèves sont de race ou de religion différentes.

Lorsque les gens arrivent dans ma classe, ils sont souvent déprimés, mais après trois semaines avec nous, ils retrouvent leur beau visage heureux. L’argile fait ressurgir les souvenirs. En plongeant leurs mains dans l’argile, de nombreuses personnes songent à leur mère qui roulait la pâte pour faire des gâteaux. Et quand vient le moment de l’émaillage et de mettre les poteries au four, nous pensons tous un peu à Noël. Mes élèves me font penser à des enfants dans une boulangerie. Lorsque leurs oeuvres sortent du four, je fais de petites critiques, mais je m’en tiens à des commentaires positifs.

La poterie m’a aidé à croître et j’aime voir cette même croissance chez mes élèves. C’est ma récompense. Beaucoup de personnes autour de moi m’apportent du soutien, et ça fait du bien de pouvoir en donner un peu à mon tour.

Photographie : © jamiegriffiths.com 2005

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