Vision positive

automne/hiver 2005 

Guérison sexuelle : Entrevue avec Stephen Frey

entrevue par Darien Taylor

STEPHEN FREY, 42 ans

Sans emploi
Diagnostiqué en 1992

Je suis célibataire. J’ai eu des aventures et des petits amis, mais jamais rien de bien sérieux. Je ne suis pas du genre à sortir avec en tête de trouver quelqu’un. Si ça arrive, ça arrive. Ça ne m’inquiète pas trop. Pour moi, c’est difficile au début d’une relation, parce que je ne me sens pas toujours très sexuel.

Il y a quelques années, j’ai rencontré une personne en Allemagne. Je l’aimais beaucoup et nous nous entendions très bien. Il m’a rendu visite quelques semaines plus tard. Mais pendant tout son séjour ici, je n’ai pas du tout eu envie de faire l’amour. J’étais incapable d’avoir une érection. Je trouve qu’avec les homosexuels, si le sexe n’est pas bon assez tôt dans une relation, ils se désintéressent vite. Je ne me sentais tout simplement pas sexuel et j’étais impuissant, ce qui fait qu’il a vite perdu son envie d’être avec moi. Je regrette parce qu’il était vraiment spécial.

J’étais très mal dans ma peau. Je suppose que la meilleure solution aurait été d’opter pour une aventure anonyme, dans laquelle on fait fi des sentiments, mais ce n’est pas vraiment ce que je recherche. Ainsi, je suis allé voir mon médecin. C’est arrivé bien avant que l’on se mette à aborder en long et en large les problèmes sexuels des personnes qui vivent avec le VIH au sein de la communauté médicale. J’étais embarrassé d’en parler à mon médecin. Je suppose que beaucoup d’hommes le sont. Je crois que notre image de soi dépend trop souvent du nombre d’érections qu’on peut avoir. J’ai dit à mon médecin : « J’ai 38 ans. Je sors avec une personne avec laquelle je m’entends bien, j’ai été honnête avec lui et il me plaît beaucoup, mais je n’arrive tout simplement pas à avoir une érection quand je suis avec lui. C’est pas normal quand même. » Et mon médecin a convenu que ce n’était pas normal. Il m’a prescrit des timbres de testostérone, qui m’ont aidé un peu — je constatais une légère amélioration, sans effets secondaires.

Je fume la cigarette, ce qui n’aide pas. Je souffrais également de troubles anxieux, qui semblaient eux aussi liés à mon incapacité à accomplir l’acte sexuel. Je suis de nature assez nerveuse. J’ai travaillé dur pour être plus à l’aise avec moi-même, mais j’ai d’autres problèmes, en plus du VIH et du sexe.

Pouvons-nous en parler? Parce que ce n’est pas comme si la vie commençait ou se terminait avec le VIH — nous transportons vraiment qui nous sommes dans notre diagnostic. Ainsi, dites-moi qui vous êtes.

J’ai toujours eu des complexes sexuels. J’ai commencé à avoir des rapports intimes au début des années 1980. Je m’imaginais alors dans des relations super romantiques, et j’ai fini avec des mecs qui me trompaient ou qui me mentaient, ce qui m’a complètement terrassé. Mes relations sont devenues difficiles. Je me trouvais avec des gens qui disaient m’aimer, mais qui, en fait, ne me traitaient pas très bien. J’avais de la peine à me défendre et j’ai porté ce poids pendant longtemps. Ainsi, je crois que j’étais déjà de type nerveux à cette époque, et que le VIH n’a fait qu’exacerber ce problème. Une bonne chose que le VIH a fait pour moi, c’est de m’encourager à faire des efforts pour m’ouvrir et faire face à mes problèmes.

Le VIH a-t-il eu un impact négatif sur votre vie sexuelle?

Après mon diagnostic, j’étais devenu comme hypersexuel, bien que je ne suivais pas nécessairement mes impulsions. Je n’étais tout simplement plus capable de fonctionner de la même façon. C’était vraiment bizarre. Ma pulsion sexuelle augmentait, mais mon aptitude à avoir une érection diminuait. J’étais déjà nerveux face au sexe, ça fait que mes problèmes sexuels et d’érection n’ont fait que me rendre plus nerveux et renfermé.

Ainsi, diriez-vous que votre principal problème sexuel est votre inaptitude à avoir une érection?

Je dirais que le problème est tant physique (problèmes d’érection, perte de libido) que psychologique (anxiété due à mes problèmes d’érection, crainte de transmettre le virus, manque d’amour-propre dû à la forme changeante de mon corps). Je fais partie d’un cybergroupe d’homosexuels séropositifs appelés gaypoz.org. D’autres hommes séropositifs avec lesquels j’ai discuté en ligne m’ont dit avoir les mêmes problèmes sexuels que moi.

Qu’avez-vous fait pour remédier au trouble physique, en plus de prendre de la testostérone?

Environ deux ans après avoir utilisé le timbre de testostérone, mon médecin m’a demandé d’arrêter le traitement parce que mes taux étaient très élevés et semblaient contribuer à mon état d’anxiété. Mon omnipraticien m’a alors envoyé chez un urologue. J’étais la seule personne de moins de 50 ans dans la salle d’attente. L’urologue m’a prescrit du Viagra, qui n’a pas eu grand effet sur moi. Je prends désormais du Cialis de temps en temps, qui fonctionne mieux que le Viagra dans mon cas.

Avez-vous essayé des thérapies complémentaires?

Le gingko est censé améliorer la circulation sanguine et l’érection. J’ai essayé, mais ça n’a pas semblé faire une grande différence. Je ne l’ai peut-être pas utilisé assez longtemps. J’avais lu pas mal d’articles sur les interactions potentielles entre les plantes médicinales et les médicaments anti-VIH, alors j’ai décidé de ne pas en prendre.

Et la cigarette? Vos médecins ne vous ont-ils pas dit que la fumée pouvait contribuer à vos problèmes?

Oui, bien sûr. Je fume environ un demi paquet de cigarettes par jour. J’essaie d’arrêter, mais c’est difficile. Je sais bien que je devrais arrêter de fumer, pour tout un nombre de bonnes raisons, mais je ne l’ai pas encore fait.

Et que faites-vous à propos de vos problèmes psychologiques?

J’ai vu un psychologue et j’ai suivi une thérapie de groupe. On parlait surtout d’intimité dans notre groupe, et ça m’aidait, mais le processus de guérison était lent. Je voyais aussi un psychiatre régulièrement; il rajustait ma prescription d’antidépresseurs.

Les antidépresseurs peuvent également avoir des effets néfastes sur la fonction sexuelle.

Celui que je prends maintenant, Wellbutrin, n’en a pas. En fait, je dirais plutôt qu’il m’aide à ce niveau-là. Je prenais du Celexa au début, et ça m’empêchait presque d’atteindre un orgasme.

Comment vous sentez-vous dans l’ensemble?

Pas trop mal. J’ai pris un certain nombre de combinaisons différentes depuis mon diagnostic. Maintenant, je prends Sustiva (efavirenz), Viread (ténofovir) et Videx (ddI). Je participe également à l’étude SMART, une étude sur les interruptions de traitement structurées. J’ai arrêté mes médicaments en mai dernier, mais mes comptes ont rapidement chuté et j’ai dû reprendre le traitement en juillet.

J’étais bien sans prendre de médicaments. J’étais davantage moi-même. Pour être parfaitement honnête, j’avais moins de difficulté à avoir une érection. Était-ce psychologique? Je n’en sais rien. Mais j’ai remarqué un changement depuis que j’ai recommencé à prendre mes médicaments, et je ne crois pas que ce soit juste dans ma tête.

Que pensez-vous des préservatifs dans tout ça? Beaucoup d’hommes trouvent que les préservatifs les empêchent d’avoir une érection.

Ouais, rien que le fait d’enfiler un préservatif peut tuer une érection. Je crois que c’est pourquoi un grand nombre d’hommes séropositifs choisissent de ne pas les utiliser. Ceci dit, je trouve qu’on utilise beaucoup le préservatif à Halifax et je l’utilise moi aussi.

Que pouvez-vous nous dire à propos de votre vie sexuelle, actuellement?

Je ne cherche pas de petit ami pour le moment. J’ai des partenaires sexuels occasionnels. Pendant les trois années que je vivais à Montréal, je n’ai pas eu beaucoup de rapports sexuels. Je les évitais. Lorsque j’ai déménagé à Halifax, mon médecin m’a demandé si j’avais des rapports sexuels, et je lui ai répondu : « Non, pas très souvent ». Alors, il m’a dit : « Oh, ça va changer. Vous êtes à Halifax maintenant. »

De nombreuses façons, les choses vont mieux pour moi ici. J’ai des rapports sexuels plus fréquents. Les gens semblent très portés sur la chose dans cette ville. Et je suis plus à l’aise avec moi-même. Beaucoup d’hommes bavardent en ligne. Je l’ai fait quelques fois, mais ça ne m’a pas vraiment permis de rencontrer quelqu’un. Je préfère aborder les gens face à face. L’échange de photos n’a aucun charme pour moi. Une photo ne montre pas toute la beauté d’une personne; ainsi, ce n’est pas quelque chose qui m’intéresse particulièrement.

Je suis resté un grand romantique. Je crois que beaucoup d’homosexuels ont de la peine à marier le sexe et l’intimité, et je suis l’un d’entre eux. J’espère trouver l’âme soeur un de ces jours.

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