Vision positive

automne/hiver 2003 

L’écriture libératrice

Derek Thaczuk se joint à un groupe narratif sur le VIH et découvre que la plume est beaucoup plus redoutable que l’épée

J’AI FAIT PLEURER QUELQU’UN lors de la première rencontre de notre groupe d’écriture.

Nous étions dix assis à la grande table de bois de la salle de réunion. Nous avions tous écrit une première histoire que nous devions maintenant lire à haute voix. Comme des nageurs dans un camp de vacances au bord d’un lac inconnu, nous avions tous envie de nager — c’est pour cela que nous étions venus — mais personne n’osait se lancer à l’eau. Que penseraient les autres lorsqu’ils me verraient en maillot de bain, avec mes côtes frêles et mes taches de naissances étranges? Peut-être que quelqu’un d’autre sautera en premier…

Mark a plongé. Il nous a lentement raconté comment il avait savouré tranquillement une cigarette dans le fumoir de l’unité de psychiatrie où il a séjourné après avoir reçu son diagnostic de VIH. Je pouvais pratiquement goûter les spirales de fumée et voir les chaises de plastique orange craquelées.

Nous sommes tous demeurés silencieux quelques instants après sa lecture. J’ai ensuite brisé le silence en lui disant que son récit était très, très bon, que c’était un bel euphémisme, qu’il était touchant et que je pouvais m’y rattacher d’une certaine manière, après mon propre diagnostic. C’est à ce moment que je me suis rendu compte qu’il pleurait de soulagement. J’ai alors lancé « on ne s’amuse pas tant qu’il n’y a pas de larmes », et tout le monde s’est mis à rire, réalisant ainsi à quel point nous nous sentions vulnérables. Comme tout groupe de soutien, mais encore plus. Nous n’échangions pas seulement nos sentiments et nos pensées, nous les écrivions. Encore plus effrayant! Nous ne craignions pas seulement d’avoir l’air étrange ou de faire pitié; nous avions peur de mal écrire.

L’une des premières leçons que nous avons tirées dans notre groupe était que personne n’écrivait mal. Le seul crime possible consistait à manquer d’honnêteté dans nos récits. Nous n’étions pas là pour jouer les Zola ni les Gabrielle Roy, mais pour écrire, les uns pour les autres, et surtout pour nous-mêmes. Inutile de se préoccuper de la grammaire, de l’orthographe ou des métaphores ou de dire que le ciel est « cérulé » alors qu’on pourrait simplement dire « bleu ». Nous devions écrire ce qui comptait pour nous, avec la plus grande honnêteté possible.

 

LE DOCTEUR ALLAN PETERKIN, psychiatre à l’Hôpital Mount Sinai de Toronto, a créé le groupe narratif en collaboration avec l’ergothérapeute Julie Hann en tant qu’activité thérapeutique pour les PVVIH, souscrivant au principe qu’il est possible d’atténuer le stress et le traumatisme associés à la maladie en écrivant ses expériences. Nous nous sommes réunis les lundis pendant 12 semaines et Allan et Julie ont animé chaque séance avec douceur et professionnalisme. Nous devions réaliser un exercice différent chaque semaine. Les sujets étaient vastes : racontez une expérience vécue dans le système de santé, écrivez un texte sur la prise d’une décision, etc.

Nos histoires pouvaient être aussi longues ou aussi courtes que nous les voulions, et nous étions libres de respecter ou non le sujet. Nous pouvions les rédiger à la maison pendant la semaine ou dans la salle de réunion juste avant la séance. Chaque semaine, deux ou trois personnes lisaient ce qu’elles avaient écrit. Les autres offraient des commentaires — quels étaient les points forts du récit, qu’aurait-on pu faire différemment, quelles directions le récit aurait-il pu prendre? Nous avons vite réalisé qu’au moins deux personnes participaient à chaque histoire : l’auteur et le lecteur; et le lecteur percevait souvent des choses dont l’auteur n’était pas conscient.

J’ai essayé d’écrire avec sincérité sans me préoccuper de la qualité de mes textes. J’ai raconté les événements les plus étranges et les plus difficiles que j’avais vécus : mes relations houleuses, la caméra qu’on m’a insérée dans le derrière pour rechercher des tumeurs (heureusement, il n’y en avait aucune). Les émotions contradictoires que j’ai ressenties à la mort de gens qui ne m’étaient pas particulièrement chers.

Je croyais que la plupart de mes textes étaient médiocres. Mes histoires étaient souvent maladroites et frêles — comme mes côtes émaciées et mes taches de naissances étranges. Au travail, je fournis des renseignements sur le traitement du sida. J’ai l’habitude d’écrire sur les traitements médicamenteux et la charge virale, mais pas sur mes expériences personnelles en tant qu’être humain. Je peux écrire, mais dans le groupe, j’avais l’impression d’être un écrivain, et je ne me sentais pas à la hauteur. Malgré tout, j’ai continué à écrire, me présentant chaque semaine avec une page ou deux, bien dactylographiées à l’ordinateur ou gribouillées dans un calepin que j’avais acheté. (Un petit conseil : n’écrivez pas dans un petit calepin, vos idées pourraient y être à l’étroit.)

J’étais hanté par une pensée qui rodait, silencieuse et invisible, attendant son heure. Alors que les douze semaines tiraient à leur fin, Julie a tourné la page du chevalet sur lequel on pouvait lire « Écrivez un texte sur les adieux ». Le moment était venu.

Je ne savais pas si j’en étais capable ni même si je devrais le faire. Comment pourrais-je oser saisir la mort de mon ami, sa vie, et les transposer sur une page ou deux avec mes mots maladroits? Comment rendre cela digne de lui? Comment pourrais-je le voler ainsi?

 

ET POURTANT, JE L’AI FAIT. J’ai mis sur papier mes moments au chevet de Simon lorsqu’il était en train de mourir, cet instant final figé dans le temps à tout jamais. Je l’ai écrit en pleurant et en sanglotant, pouvant parfois à peine lire les mots. Je l’ai révisé et peaufiné, essayant de lui rendre justice. Et je l’ai lu devant tout le groupe. (Lisez « Les oiseaux noirs » de Derek.)

Ils sont tous demeurés silencieux pendant un certain temps, comme cela se produisait souvent après un récit très personnel ou douloureux. Puis, un par un, les membres du groupe m’ont dit que Simon avait dû être une personne hors du commun pour susciter de telles émotions en moi. Et quel ami j’avais dû être pour me préoccuper de lui à ce point. Ensuite, ce fut à mon tour de pleurer encore un peu.

Les séances n’étaient pas toujours aussi intenses, Dieu merci! Bob, qui pouvait écrire avec beaucoup d’aisance (j’étais tellement jaloux), a rédigé ce que Allan a intitulé un « striptease post-moderne » sur le sexe par caméra Web (en ajustant l’angle de la caméra pour cacher sa lipodystrophie). Earl a parlé de son ancienne copine, Wayne, de son ancien copain, et Gail a parlé de la ville dans laquelle elle avait grandi. Nous avons écrit sur la violence faite aux gais, les itinérants sur les bancs de parc, la divulgation de notre séropositivité. Certains récits étaient très bons, d’autres pas du tout. Mais cela n’avait aucune importance. Nous savions dès le départ qu’il ne fallait pas juger trop sévèrement les histoires des autres parce que ce n’était pas du Shakespeare. Pourtant, en écoutant chaque récit, quelque chose nous poussait à dire « merci d’avoir partagé cela avec nous ».

La seule véritable « règle » littéraire consiste à montrer et non pas à énoncer. Cela est parfois difficile. Il est facile de dire que mon ancien copain était froid et taciturne et que je lui en voulais, mais il est beaucoup plus intéressant de décrire un incident où il m’a tourné le dos lorsque j’essayais de lui parler et de laisser le lecteur tirer ses propres conclusions.

Peu après notre dernière séance, j’ai vu l’article de Bob sur le sexe par caméra Web dans un magazine local. Un écrivain publié! Quant à moi, j’ai subi des changements subtils mais profonds. Ces temps-ci, je me sens crispé si je n’ai pas un carnet sous la main. Cette petite voix tenace qui cherche à me censurer et qui répète « personne n’a besoin d’entendre ça » ne s’est pas encore tue (et elle ne le fera probablement jamais), mais elle se fait de plus en plus discrète. Je crois que mon écriture s’est améliorée et j’y consacre beaucoup plus de temps. L’objectif du groupe narratif n’était pas de faire de nous des romanciers en herbe mais de nous aider à comprendre nos expériences et à trouver un sens aux événements souvent difficiles que nous traversions.

Je peux maintenant vous parler de ma peur du cancer, de mes derniers moments au chevet de Simon, des membres du groupe narratif et de la façon dont j’ai appris à mettre tout cela sur papier. Et je crois que tout cela compte. En racontant ces événements, je leur donne une plus grande signification et je les fais perdurer. Qu’il s’agisse de prose parfaite ou de gribouillis maladroits, que ce soit heureux ou triste, quelqu’un pourrait me lire et être touché, prendre un moment pour réfléchir, sentir qu’il fait partie de la vaste toile sauvage de l’humanité. Et cela en vaut bien la peine.

Je m’inscris à nouveau en septembre.

Derek Thaczuk a appris qu’il était séropositif il y a 12 dans et travaille à la Toronto PWA Foundation depuis sept ans. Côté écriture, il a collaboré à la Canadian HIV/AIDS Law Review et a participé au concours des nouvelles érotiques du AIDS Committee de Toronto. Il habite à Toronto avec son chat, ses livres et son amour de neuf ans qui le laisse écrire sur les murs.

Les oiseaux noirs

Je vois les oiseaux
entre les roches
les corbeaux qui connaissent ton nom
et qui sont venus à l’heure

J’ai vu tes yeux
nous tenions tes mains
à quoi pensais-tu
en attendant les anges?

éteignez la lumière
[trad.]

—Diamanda Galás, « Birds of Death »

JE N’AI JAMAIS PARLÉ des oiseaux à Simon.

Même lorsqu’ils ont commencé à se rassembler dans les coins sombres de la chambre d’hôpital et que nous savions que le moment approchait enfin.

Je me demandais où il était : dans quel paysage intérieur voyageait-il, retenu par un fil si mince à son corps frêle? Était-ce réconfortant, épeurant, voyait-il même quelque chose?

Nous ne le saurons jamais. Il était inconscient depuis plusieurs jours. Une bénédiction. Le ventilateur l’empêchait de parler. Il avait eu tellement peur lorsque la machine s’était mise à respirer pour lui. Nous l’avons consolé par des caresses et des bons mots jusqu’à ce que cessent les convulsions.

Sa mère voulait savoir si j’avais déjà traversé pareille situation. Sûrement, pensait-elle. Je lui ai répondu que non. Jamais comme cela.

Pas avec un ami.

Cela a duré plusieurs jours. Combien? Le temps n’avait plus de sens.

Je n’étais pas surpris de voir arriver les oiseaux.

Je voulais m’agenouiller au chevet de Simon, poser ma main sur son front, mes lèvres près de ses oreilles et lui dire de ne pas avoir peur des oiseaux noirs qui se rassemblent à ses côtés. Ne pas avoir peur de leur allure sévère, de leurs yeux brillants et noirs comme le charbon, du courant d’air froid de leurs ailes noires qui se replient.

Ce sont tes amis. Tes passeurs. Ils te protégeront pendant ton dernier voyage et veilleront à ce qu’il ne t’arrive rien. Toi qui as traversé de si nombreuses horreurs. Leurs yeux perçants et leurs serres pointues sont là pour te protéger, mon ami. Ne crains rien.

Tout cela, je lui ai dit en silence.

Et lorsque le dernier oiseau est arrivé en disant « le moment est venu », les lignes dentelées des machines se sont effondrées et sa mère a murmuré « mon Dieu ». Nous nous sommes tous rassemblés à ses côtés, je lui ai simplement dit « au revoir Simon ». Nos voix en chœur : nous sommes tous là avec toi. Nous t’aimons, amant, fils, ami. Éteins la lumière. Maintenant.

Ne crains rien.

Adieu.

—Derek Thaczuk

Nous avons enterré les cendres de Simon sous un petit cerisier, en face du Trinity College de l’Université de Toronto, où il a passé ses plus belles années. Pendant les derniers jours que j’ai consacrés à ce texte, je me suis rendu près de l’arbre, dans toute sa splendeur de juillet, sur le terrain magnifique du campus en effervescence, et je me suis mis à penser à tous les atomes de Simon qui poussent maintenant dans cet arbre resplendissant, dans son endroit préféré.

La thérapie par l’écriture

Voulant explorer ce qu’il appelle « l’interface entre l’écriture et la thérapie », le Dr Allan Peterkin, psychiatre en titre à l’Hôpital Mount Sinai, a participé à quelques ateliers d’écriture à l’Université de Toronto, en compagnie de l’ergothérapeute Julie Hann. Ils ont ensuite demandé au professeur de rédaction professionnelle Guy Allan de les aider à adapter ces ateliers aux PVVIH.

Traitant l’écriture comme une forme de thérapie, ils ont emprunté certaines techniques à l’art-thérapie. Les « pseudo-sujets » accordent la liberté nécessaire aux auteurs. Les groupes sont petits (moins de douze personnes) et la confidentialité assure la sécurité du processus.

Cinq groupes ont suivi le programme jusqu’à maintenant — deux fois par année depuis la première session, en janvier 2001. La plupart des « groupies » ont indiqué que les séances les ont aidés à mieux composer avec leur maladie.

Comme l’explique le Dr Peterkin, en transformant les histoires en texte, les expériences deviennent plus faciles à comprendre pour les autres et surtout pour les auteurs. Elles deviennent plus permanentes et significatives lorsqu’on les écrit sur papier. Comme l’explique un des participants, l’écriture lui permet de « faire sortir les histoires de sa tête et de les lancer dans l’univers ».

Vous avez le vertige de la page blanche? Voici quelques conseils du Dr Peterkin et de Mme Hann :

1. Écrivez pour vous. Ne pensez même pas à qui pourrait lire votre histoire plus tard.

2. Trouvez votre propre rythme. Allez à la vitesse qui vous convient. Il vaut mieux écrire quelques mots que rien du tout.

3. Faites taire le critique en vous. Oubliez les règles. Prenez des risques! L’écriture est une forme d’exploration, alors allez-y, explorez!