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novembre/décembre 2011 

Les plaquettes sont-elles une fenêtre qui permet de voir dans le cerveau?

Deuxièmes sur la liste des cellules sanguines les plus nombreuses, les plaquettes sont des cellules minuscules ayant la forme d'un disque. Leur rôle principal consiste à contrôler les dommages à l'intérieur du corps. Lorsque les plaquettes sentent que des vaisseaux sanguins ont subi des dommages, elles s'activent et libèrent des signaux chimiques qui déclenchent la formation de caillots sanguins au site de la blessure pour empêcher les fuites de sang.

Les chercheurs ont également observé que les plaquettes jouent un rôle dans l'inflammation, les maladies cardiovasculaires et le cancer, et il semble qu'elles aident à contrôler les infections. Le mécanisme précis qui permet aux plaquettes d'accomplir toutes ses fonctions n'est pas encore clair, mais il pourrait y avoir un lien avec leur capacité d'exprimer des molécules qui interagissent avec le système immunitaire, ainsi qu'avec des germes. Les plaquettes peuvent aussi servir de mini-entrepôts, conservant les signaux chimiques et les protéines qui sont libérés lorsque les plaquettes sont activées.

Le sang des adultes contient à peu près un billion de plaquettes. Les valeurs de référence utilisées par les laboratoires varient d'un endroit à l'autre, mais un taux normal se situe habituellement au-dessus de 150 milliards. Lorsque le nombre de plaquettes chute en dessous de ce niveau, le risque de saignements incontrôlables augmente.

À l'époque précédant l'avènement des multithérapies puissantes, un taux de plaquettes anormalement faible était une complication relativement courante de l'infection au VIH. Toutefois, de nos jours, cette complication ne s'observe pas fréquemment chez les personnes suivant une multithérapie.

Les plaquettes et le cerveau

En 2007, une équipe de chercheurs a annoncé qu'elle avait découvert un lien entre le déclin des taux de plaquettes et l'augmentation du risque subséquent d'une forme de déficience neurocognitive extrême appelée démence.

Comme l'évaluation des fonctions neurocognitives est une affaire complexe, il serait très utile d'avoir à notre disposition un simple test de sang qui pourrait prévoir de façon fiable les complications neurologiques chez les personnes vivant avec le VIH.

La confirmation des résultats inhabituels est une partie essentielle du processus scientifique. Ainsi, une autre équipe de neurologues dispersés un peu partout aux États-Unis a mené une étude de longue durée examinant les fonctions neurocognitives et les taux de plaquettes dans le sang. L'équipe n'a pas trouvé de lien concluant entre le déclin des plaquettes et la démence liée au VIH. Toutefois, les chercheurs ont constaté inopinément que le déclin des taux de plaquettes pourrait être associé à l'atrophie de différentes régions du cerveau chez certaines personnes séropositives âgées.

Détails de l'étude

Depuis 1984, des chercheurs aux États-Unis ont recruté près de 7 000 hommes gais et bisexuels dans les villes suivantes :

  • Baltimore
  • Chicago
  • Los Angeles
  • Pittsburgh

Les participants ont été évalués deux fois par an par le personnel responsable de l'étude; lors de chaque visite, les participants étaient interviewés et examinés et ils donnaient des échantillons de sang à des fins d'analyse. De temps en temps, des évaluations neurocognitives spécialisées et des IRM du cerveau étaient effectuées pour certains participants.

Aux fins de la présente analyse, les chercheurs ont utilisé des données portant sur 2 125 hommes séropositifs, dont 250 ont subséquemment développé une démence.

Résultats — plaquettes

Compte tenu de plusieurs facteurs — compte de CD4+, charge virale, compte de globules rouges, âge, éducation, consommation d'alcool et de tabac, etc. —, on n'a pas trouvé de lien entre la chute des taux de plaquettes et un risque accru de démence liée au VIH.

Cette différence entre l’étude antérieure et celle actuelle est intéressante et pourrait être attribuable aux facteurs suivants :

  • Dans le cadre de la présente étude, les participants ont été suivis pendant une période allant jusqu'à 25 ans. Lors de l'étude antérieure, dont les résultats ont été rapportés en 2007, le suivi n'avait duré que quelques années.
  • La présente étude comptait plus de participants et n'a porté que sur des hommes présentant une large gamme de compte de CD4+. L'étude précédente avait porté sur des hommes et des femmes, et de nombreux participants comptaient moins de 300 cellules CD4+.

Résultats — IRM

Dans un sous-groupe de 83 hommes séropositifs âgés de 51 ans et plus, on a constaté un lien entre le déclin des taux de plaquettes et le rétrécissement d'une partie du cerveau, soit la matière grise. Ce terme décrit les parties du cerveau qui participent à la cognition et à la mémoire.

Il faut se rappeler qu'une seule IRM a été effectuée dans le cadre de cette étude. Si plusieurs IRM avaient été effectuées au cours de plusieurs années, on aurait peut-être établi un lien plus solide entre l'atrophie cérébrale et le déclin des taux de plaquettes.

Pourquoi les plaquettes?

Il pourrait sembler bizarre que les plaquettes, qui n'ont pas de lien évident avec le cerveau, aient un impact sur cet organe. Cependant, comme nous l'avons expliqué, les plaquettes jouent de nombreux rôles dans l'organisme. De plus, les chercheurs ont observé que les plaquettes libèrent des signaux chimiques qui facilitent le développement et la survie des cellules cérébrales immatures. Aussi, des chercheurs ont constaté que, chez les singes infectés par le virus VIS, qui cause une maladie analogue au sida, le déclin des plaquettes était lié à une grave infection cérébrale liée au SIV. D'autres chercheurs encore ont découvert que le déclin de la santé de la moelle osseuse était lié d'une manière ou d'une autre à la présence de démence chez des personnes séropositives. Ainsi, le lien entre les plaquettes, qui sont créées dans la moelle osseuse, et la santé cérébrale n'est pas aussi farfelu que cela puisse paraître.

Pour le moment, les données qui laissent croire à l'existence d'un lien entre un faible taux de plaquettes dans le sang et de graves déficiences neurocognitives subséquentes liées au VIH continuent d'être contestées. En attendant que les chercheurs raffinent leurs études afin d'établir un lien clair et constant entre les taux de plaquettes et la déficience neurocognitive, il est peu probable que la numération plaquettaire deviendra à elle seule un indice clair d'un éventuel déclin neurocognitif futur.

—Sean R. Hosein

RÉFÉRENCES :

  1. Wachtman LM, Skolasky RL, Tarwater PM, et al. Platelet decline: an avenue for investigation into the pathogenesis of human immunodeficiency virus -associated dementia. Archives of Neurology. 2007 Sep;64(9):1264-72.
  2. Peng F, Dhillon N, Callen S, et al. Platelet-derived growth factor protects neurons against gp120-mediated toxicity. Journal of Neurovirology. 2008 Jan;14(1):62-72.
  3. Wachtman LM, Tarwater PM, Queen SE, et al. Platelet decline: an early predictive hematologic marker of simian immunodeficiency virus central nervous system disease. Journal of Neurovirology. 2006 Feb;12(1):25-33.
  4. Potula R, Dhillion N, Sui Y, et al. Association of platelet-derived growth factor-B chain with simian human immunodeficiency virus encephalitis. American Journal of Pathology. 2004 Sep;165(3):815-24.
  5. Ragin AB, Wu Y, Storey P, et al. Bone marrow diffusion measures correlate with dementia severity in HIV patients. AJNR American Journal of Neuroradiology. 2006 Mar;27(3):589-92.
  6. Ragin AB, D’Souza G, Reynolds S, et al. Platelet decline as a predictor of brain injury in HIV infection. Journal of Neurovirology. 2011 Oct;17(5):487-95.