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novembre/décembre 2011 

Le besoin de recherches et la stimulation du cerveau

Lorsque la pandémie du sida s'est déclarée en Amérique du Nord, les médecins ont été perplexes de voir de jeunes hommes jusque-là en santé présenter des infections potentiellement mortelles d'origine inexplicable. Ils ont vite établi que ces infections progressaient parce que le système immunitaire des patients en question était gravement affaibli.

La cause de cette immunodéficience apparente est demeurée mystérieuse jusqu'en 1983 lorsque des chercheurs de l'Institut Pasteur de Paris ont isolé le VIH pour la première fois dans les ganglions lymphatiques d'un patient atteint.

En plus des infections potentiellement mortelles et de la perte de poids impitoyable qui sont bientôt devenues les signes caractéristiques du sida, les médecins ont également observé que certains de leurs patients avaient des problèmes neurologiques complexes qui nuisaient à certaines fonctions, dont les suivantes :

  • mémoire
  • cognition claire
  • concentration
  • coordination des mouvements

Dans les cas extrêmes, d'autres problèmes se produisaient, y compris :

  • parole incohérente
  • perte de la maîtrise des réflexes
  • faiblesse musculaire grave

Dans un premier temps, les chercheurs croyaient que certains de ces problèmes étaient les conséquences de la propagation d'infections potentiellement mortelles vers le cerveau. Toutefois, lorsqu'on a observé ces problèmes neurologiques chez des personnes atteintes du VIH mais non du sida, les chercheurs se sont mis à chercher d'autres coupables. Avec le temps, ils ont découvert que le VIH était à l'origine de beaucoup de ces problèmes, que ce soit directement ou indirectement.

Comment les dommages se produisent-ils?

Le VIH ne semble pas infecter les cellules du cerveau. Nous savons cependant que le virus infecte des cellules du système immunitaire — telles que les cellules T, les monocytes et les macrophages — qui peuvent entrer et sortir du cerveau, ainsi que d'autres cellules (telles les microglies) qui résident dans cet organe.

Les cellules immunitaires en question, notamment les macrophages, ne meurent pas rapidement après avoir été infectées par le VIH. Elles survivent et se déplacent dans le cerveau et le reste de l'organisme, crachant du VIH et des protéines liées au VIH, ainsi que des signaux chimiques qui provoquent l'inflammation. Ensemble, ces produits — le VIH, les protéines virales et les signaux inflammatoires — rendent les cellules cérébrales non fonctionnelles et causent la mort dans certains cas.

La multithérapie à la rescousse

À l'époque qui a précédé l'introduction des combinaisons de médicaments puissants contre le VIH (couramment appelés multithérapie ou TAR), on appelait la perte prononcée des fonctions intellectuelles la démence liée au VIH, et son impact dévastateur sur la personnalité, le comportement et la survie faisait très peur aux personnes séropositives.

À partir de 1996, la multithérapie est devenue largement accessible au Canada et dans les autres pays à revenu élevé, et la démence liée au VIH est devenue et reste encore relativement rare.

Neuro-TAR

Des rapports isolés ont fait état du déclin sévère des fonctions neurocognitives d'un petit nombre de personnes séropositives sous multithérapie. Dans la plupart des cas, le VIH était bien supprimé dans les échantillons de sang, mais pas dans le liquide céphalorachidien ou LCR, c'est-à-dire le liquide dans lequel baignent le cerveau et la moelle épinière. Pour remédier à ce problème, les médecins peuvent modifier la multithérapie du patient pour y inclure davantage de médicaments capables d'entrer dans le LCR et d'y supprimer le VIH, ce qui permet souvent d'améliorer les fonctions neurocognitives. 

Les chercheurs tentent toujours de comprendre pourquoi il y a parfois des différences entre la quantité de VIH produite dans le cerveau et celle présente dans le sang, même lorsqu'une multithérapie efficace est en cours. À l'heure actuelle, les chercheurs ne sont pas encore arrivés à un consensus quant à savoir quelle combinaison de médicaments anti-VIH est la meilleure pour supprimer le VIH dans le cerveau. Ce manque de consensus est peut-être attribuable aux résultats quelque peu déroutants des essais cliniques menés pour explorer cet effet.

Déficience cognitive légère et persistante

La multithérapie peut supprimer grandement la production de VIH dans le corps et le cerveau, mais elle ne guérit pas l'infection au VIH. De plus, elle est incapable de supprimer complètement l'inflammation liée au VIH. Certains chercheurs craignent que, après de nombreuses années d'exposition à un faible niveau d'inflammation, plusieurs organes du corps risquent de devenir plus vulnérables au déclin causé par le vieillissement; l’un de ces organes est le cerveau. Il faut cependant noter que les données probantes à cet égard nous échappent encore. De plus, malgré le recours à une multithérapie, certaines personnes séropositives éprouvent des problèmes neurocognitifs légers. Des études de longue durée doivent être menées pour déterminer si les problèmes neurocognitifs légers persistent ou se corrigent au fil du temps sous l'effet d'une multithérapie. Heureusement, les atteintes neurocognitives légères ne semblent pas empêcher les gens de faire les tâches habituelles associées à la prise en charge de soi.

Freiner ou renverser la dégénérescence neurologique

En plus des casse-têtes et des jeux de numératie comme Soduku, certaines personnes séropositives trouvent que les exercices d'entraînement cérébral sont très utiles pour améliorer la mémoire. Ces exercices semblent réussir en stimulant et améliorant les parties du cerveau qui participent au traitement de l'information et à la mémoire. Les résultats d'essais cliniques menés auprès de personnes séronégatives laissent croire que les exercices d'entraînement cérébral améliorent la mémoire, la parole (en aidant les gens à se rappeler et à utiliser davantage de mots) et la vitesse de la pensée. Même si l'on attend encore de grands essais cliniques contrôlés sur l'efficacité des exercices d'entraînement cérébral chez les personnes séropositives, certaines d'entre elles les ont trouvés utiles. 

Pour en savoir plus sur les exercices d'entraînement cérébral, lisez l'article très intéressant de Maggie Atkinson qui est paru dans le magazine Vision positive.

Le neurologue Bruce Brew (Sydney, Australie) et ses collègues ont mené des recherches approfondies sur les effets qu'exerce le VIH sur le cerveau. Ils soulignent qu'il n'y a pas de données de grands essais cliniques randomisés et contrôlés évaluant différents moyens de conserver ou d'améliorer la fonction cérébrale des personnes vivant avec le VIH. Cependant, en se fondant sur les recherches menées chez des personnes séronégatives, le Dr Brew laisse croire que les personnes séropositives peuvent prendre des mesures qui pourraient « aider à minimiser les effets du vieillissement en plus de retarder l'apparition d'[affections neurodégénératives comme la maladie d'Alzheimer] ». Les mesures en questions comprennent les suivantes :

  • exercices aérobiques
  • dépistage et, si nécessaire, traitement du prédiabète et du diabète
  • traitement efficace d’une tension artérielle plus élevée que la normale (hypertension)
  • maîtrise des taux anormaux de cholestérol dans le sang

Entrons dans le cerveau

Les études sur le cerveau sont complexes parce que, entre autres, les chercheurs ne comprennent pas complètement comment cet organe impressionnant fonctionne. De plus, pour des raisons évidentes, les chercheurs ne peuvent se permettre de prélever systématiquement des tissus cérébraux auprès des humains. Ainsi, la recherche neurologique a parfois recours aux tissus cérébraux d'animaux; les singes, les rats et les chats étant les choix les plus populaires des neuroscientifiques. Parmi les autres éléments de cette recherche, mentionnons les techniques de balayage sophistiquées conçues pour examiner le cerveau humain, notamment l'imagerie par résonance magnétique (IRM). On peut aussi examiner les fonctions cérébrales en faisant subir des évaluations d'écriture, de parole et de dessin à des volontaires. Certaines études ont recours à des ponctions lombaires, soit des interventions consistant à prélever et à analyser une petite quantité du liquide dans lequel baignent le cerveau et la moelle épinière. Enfin, certaines études peu nombreuses analysent des échantillons de tissus cérébraux humains prélevés lors d'une autopsie.

Tous ces moyens visant à déterminer ce qui se passe dans le cerveau sont complexes et exigent beaucoup de temps, ainsi que l'expertise de techniciens compétents et de chercheurs chargés d'interpréter les résultats. De plus, tout comme la recherche biomédicale en général, la recherche sur le cerveau coûte très cher. Ainsi, les techniques d'imagerie et les autres interventions mentionnées dans ce rapport ne sont pas utilisées systématiquement pour le suivi de la santé de Monsieur ou Madame tout le monde.

Dans ce qui semble être une tentative de contourner certains de ces obstacles, certains chercheurs ont analysé des échantillons de sang afin de déterminer s'ils pouvaient en tirer des informations pertinentes quant à la santé du cerveau.

Dans ce numéro de TraitementSida, nous explorons plusieurs nouveautés récentes en ce qui concerne l'impact du VIH sur le cerveau, ainsi que d'éventuelles pistes de recherche susceptibles d'atténuer cet impact.

—Sean R. Hosein

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