Le projet Résonance

Ce que les intervenants gais nous ont dit de leur rôle double 

Ce que les hommes gais et leurs intervenants nous ont dit :

Les intervenants en prévention du VIH et en santé des hommes gais—dont plusieurs sont eux-mêmes des hommes gais—ont un accès privilégié aux informations émergentes sur la prévention du VIH. Nous avons examiné comment ces intervenants gais, du point de vue personnel, composent avec cette nouvelle information biomédicale sur la prévention du VIH tout en ayant un « double rôle » à titre d’intervenants et de membres de la communauté qu’ils servent.  Quatre thématiques sont ressorties : la difficulté qu’éprouvaient certains intervenants gais à séparer leurs vies professionnelle et personnelle; l’impact du travail sur le niveau de peur par rapport au VIH et sur les comportements; les façon dont les intervenants gais parlaient de risque et de prévention du VIH auprès de leurs clients versus leurs amis versus leurs partenaires sexuels; et comment le fait d’être membre de la même communauté auprès de la laquelle on intervient influence notre façon d’intervenir.

Séparer vie professionnelle et vie personnelle

Les intervenants gais décrivaient les défis qu’ils devaient relever pour « décrocher » du travail et séparer leur vie professionnelle de leur vie personnelle. Ils ont exprimé le sentiment qu’ils sont astreints, avec raison, à une norme plus élevée de réduction du risque—une norme qui ne vient pas simplement des attentes des membres de la communauté mais également des autres intervenants.

  • J’ai baisé avec un gars, puis je ne pouvais pas ne pas lui donner de l’information.

[Q : On finit donc par faire une intervention?]

  • Oui. Ce n’est pas intentionnel mais je le fais pareil. J’ai de la difficulté avec ça parce que je travaille dans le domaine depuis quelques années. INT, 35-49, OC, TO

Le monde est petit. Je ne peux sortir dans ma ville sans croiser un de mes clients quelque part ou sur Grindr… Dans une autre ville, je peux m’éclater et danser sur une scène en faisant des moulinets avec mon t-shirt sans me soucier. Je suis et peux être un professionnel, mais je peux aussi être un homme gai dans la vingtaine qui profite au max de la vie. Ils franchissent souvent des barrières. INT, <35, OSHG, MTL

Les gens ont certaines attentes à notre égard. Ils oublient parfois que nous sommes aussi juste des hommes gais qui veulent baiser. Je ne suis pas un saint, moi. Je ne suis pas parfait en ce qui concerne l’usage du condom ou l’observance à 100 %... Je peux faire des erreurs. Je peux être intoxiqué. Tous les facteurs qui s’appliquent à mes clients s’appliquent à moi aussi… Je déteste me faire imposer un tel standard de perfection et faire face à la déception des gens lorsque je ne suis pas à la hauteur. INT, <35, OSHG, MTL

J’ai vu un intervenant de première ligne se lever à une conférence et déclarer : « Je suis séropositif, je party et j’aime le barebacking ». Beaucoup de gens l’ont applaudi au lieu de le confronter. C’est cette réaction qui m’a étonné. Cette personne était intervenant communautaire dans un organisme de services VIH. Les gens étaient très nonchalants par rapport à ça... Mais tout le monde reste coi pour une raison ou une autre au lieu de dire « parlons-en, ce que tu viens de dire te convient peut-être mais, en tant qu’intervenant, est-il approprié que tu donnes ce genre de message ? » Ce que je fais dans ma vie personnelle me regarde. Mais ce que je dois faire dans ma vie professionnelle appartient à ma vie professionnelle. Je dois faire très attention. Je dois respecter des normes plus élevées à cause de notre position ici. INT, 50+, CLIN, TO

Impact sur les peurs et les comportements

Pour certains intervenants gais, le stress et la peur avaient augmenté dans un premier temps lorsqu’ils étaient exposés à plus d’information. Cependant, leur compréhension croissante des risques liés au VIH avait fini par atténuer cette peur. De nombreux participants s’apercevaient d’une augmentation des comportements qu’ils considéraient autrefois comme à risque, mais croyaient que les risques étaient maintenant plus « calculés » et fondés davantage sur les faits que sur la « paranoïa », ce qui les mettait plus à l’aise.

Au début ça été plus paniquant. Recevoir les avis de la DSP qui disent qu’y a une montée de… LGV ou des trucs de même. C’est beaucoup d’information à assimiler pis j’étais jeune dans le milieu… Vers la fin je pense que ç’a eu l’effet contraire. C’est qu’y a pus grand chose qui impressionne non plus. OK. C’est comme, quoi d’autre? …de faire l’équilibre entre sécurité, santé, information et plaisir. INT, <35, OSHG, MTL

Qui a le savoir, a le pouvoir. Je me sens plus en sécurité parce que je suis au courant de la plupart des conséquences de mes actions. INT, <35, OSHG, VAN

Je suis beaucoup plus relaxe sur la question du risque... Minimalement je pourrais dire que je prends plus de risques, mais dans la réalité c’est que je calcule un peu plus. INT, <35, OSHG, MTL

Les intervenants gais ont décrit comment leur vie sexuelle s’est détériorée ou améliorée en raison de leur travail.

Dans le passé, j’avais beaucoup de fuck buddies, puis quand j’ai commencé à faire [du travail lié au VIH], je les ai tous perdus… Je pense que c’était à cause de l’anxiété et de la peur du sexe. Je ne m’intéressais plus au sexe et je le voyais comme une chose létale. Oui, une chose fatale. INT, 35-49, OC, TO

J’aime croire que ma propre vie personnelle et sexuelle est plus riche à cause de mon travail. Je peux prendre des décisions bien plus éclairées. INT, <35, OSHG, MTL

Avant… je croyais toujours que j’aimerais mieux ne pas coucher avec un gars séropositif… Depuis que je travaille dans le domaine, cette croyance a complètement disparu. Je ne choisis plus mes partenaires sexuels en fonction de leur statut VIH. INT, <35, OSHG, VAN

Parler à ses clients versus ses amis versus ses partenaires sexuels

Les intervenants gais trouvaient généralement que les renseignements factuels qu’ils donnaient restaient les mêmes, peu importe s’il parlaient à leurs clients versus leurs amis versus leurs partenaires sexuels. Toutefois, ils se disaient plus susceptibles de donner de l’information nuancée et des opinions personnelles à leurs amis. Certains participants regrettaient le fait qu’ils traitaient tout le monde de la même façon, disant qu’ils avaient de la difficulté à séparer leur vie professionnelle et leur vie personnelle. Enfin, certains intervenants gais éprouvaient un sentiment de responsabilité pour utiliser leur accès privilégié à l’information et leur crédibilité professionnelle pour contester les attitudes stigmatisantes et aider d’autres hommes gais dans la communauté à prendre des décisions favorables à leur santé.

Comment la PrEP ça marche, c’est la même chose peu importe si tu parles à un client ou un ami. INT, <35, OSHG, MTL

Malheureusement, c'est pas mal traité de la même façon parce que j’ai de la misère à décrocher… Je suis aussi intense avec tout le monde… avec les partenaires sexuels, avec les amis, avec les gens que je rencontre à la clinique. INT, <35, CLIN, MTL

Je ne dirais jamais quoi faire à mes clients. Mais avec mes amis… je me permets parfois la liberté de dire « écoute, tu devrais faire ceci...» Au travail, je m’assure de donner l’information dont les gens ont besoin pour prendre leurs propres décisions. INT, <35, OSHG, MTL

Le client, j’ai quelque chose d’éthique, de légal, que je me dis il faut que je me protège, il ne faut pas que je donne trop mon opinion. INT, <35, CLIN, MTL

À un client je dirais peut-être « il y a des rapports contradictoires ». Avec un ami ou un partenaire, je me montrerais probablement plus favorable et lui dirais que les données sont solides et indiquent que le traitement a un très grand impact sur la transmission. INT, <35, PSY, VAN

Subjectivité d’initiés

Les intervenants gais disaient apporter une perspective d’initiés à leur travail lié à la prévention du VIH. Dans certains cas, ils faisaient directement allusion à une pratique de réflexivité où leurs propres expériences jouaient un rôle dans le genre de jugements qu’ils faisaient et les conseils qu’ils donnaient aux clients.

Dans quelques comités on m’a dit : « Tu dois être un homme gai objectif ». Je leur ai dit non, ce n’est pas ça mon travail. Mon travail consiste à être un homme gai subjectif. Je crois que c’est absolument très important. INT, <35, PSY, VAN

On se fait des promesses : « Je ne ferai plus jamais ça. Si mon test est négatif, je promettrai à Dieu de ne plus jamais faire de barebacking ». Puis devine ce qui arrive, le même cycle recommence. [rires] On peut en rire maintenant parce qu’on est peut-être un peu plus intelligents… Mais c’est un bon processus d’apprentissage aussi. C’est important de passer par cette phase. Afin de ne pas devenir blasé, de sorte qu’il y ait une séparation entre toi et le travail que tu fais. INT, 35-49, OC, TO


Patten S, LeBlanc MA, Jackson E, Adam B (2016). Rapport communautaire du projet Résonance : Discours biomédicaux sur le VIH parmi les hommes gais et leurs intervenants.