Le projet Résonance

Ce que les hommes gais et leurs intervenants nous ont dit de la responsabilité 

Ce que les hommes gais et leurs intervenants nous ont dit :

Les approches biomédicales à la prévention du VIH ont ravivé les conversations concernant la responsabilité de la réduction du risque pour le VIH. Tant les hommes gais que les intervenants ont discuté du fardeau imposé à la communauté gaie en matière de prévention du VIH, et des façons dont les stratégies biomédicales renforcent et modifient à la fois les normes de la réduction du risque. De part et d’autre, ils ont décrit ce qu’ils considèrent comme des comportements responsables et irresponsables pour de « bons citoyens gais » et ont discuté de la tension entre la notion de responsabilité partagée en matière de prévention et l’idée que chaque personne est responsable de sa propre santé. Certains des hommes gais ont parlé du rôle d’éducateur qu’ils jouent auprès de leurs pairs, parfois avec réticence, et de la pression additionnelle exercée sur les hommes gais en ce qui concerne la prévention.

Fardeau communautaire

Certains hommes gais parlaient du sentiment de trahison qu’ils éprouvaient lorsque d’autres hommes gais (souvent ceux qu’ils considéraient comme jeunes) faisaient fi des risques de transmission du VIH et ne prenaient pas de mesures adéquates pour se protéger d’une maladie qui a dévasté la communauté gaie pendant les premières années.

Certains intervenants soulignaient cette expérience collective traumatisante.

Certains des participants, autant des hommes gais que des intervenants, soulignaient le fardeau de blâme, de honte et de responsabilité, ainsi que l’homophobie, que porte la communauté gaie en ce qui concerne la prévention du VIH. On ressent dans ces citations le sentiment de fardeau injuste sur la communauté.

Ça me bouleverse... parce que ça révèle un manque de considération… Ayant vécu dans la communauté depuis le début de l’épidémie du sida, ayant perdu deux partenaires morts du sida, en tant que bénévole... de voir quelqu’un s’exposer au risque en ayant des relations sexuelles anonymes et chercher quelqu’un pour le pénétrer et venir dans son cul sans protection... Pos, 50+, VAN1

Les gais doivent mettre un condom. S’ils ne font pas, ils sont irresponsables et des salopes... Si cette situation touchait davantage la population générale, la science serait plus avancée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Pos, <35, VAN2

Une culture entière fréquente des sites de rencontre axés spécifiquement sur le barebacking… et le fait sans faire d’excuses. Je crois que c’est le traumatisme générationnel… Ils disent « j’utilise des condoms depuis 20 ans et je suis tanné… Je récupère maintenant ma liberté » et ils en font un point d’orgueil. INT, 35-49, PSY, VAN

Agir en bon citoyen – Jugements sur la responsabilité/l’irresponsabilité

Les hommes gais décrivaient ce qu’ils considéraient comme les comportements convenables et acceptables et le devoir des bons citoyens responsables (port du condom, atteinte de l’indétectabilité, dépistages réguliers, dévoilement aux partenaires, être renseigné), contrairement aux hommes qu’ils considéraient comme irresponsables ou dotés d’un caractère défectueux.

Ces citations nous révèlent que les normes se rapportant aux comportements responsables sont souvent intériorisées et pas seulement des attentes qu’on impose aux autres. Et elles sont renforcées parmi les hommes du même statut sérologique, pas seulement à travers la division entre négatif et positif.

Avant je passais beaucoup de temps en ligne et à me droguer et c’est pourquoi j’ai séroconverti. Je ne m’intéressais pas vraiment à la recherche sur le VIH. Je ne m’y suis pas intéressé pendant quelques années après ma séroconversion. J’ai continué à me comporter de façon irresponsable et à faire ce que je voulais. Pos, <35, VAN2

[Présenté avec le scénario d’un nouveau couple qui se fait tester ensemble avant d’avoir des relations sans condom]

  • Je pense que c’est merveilleux. Pos, 50+ ans, VAN1
  • C’est très responsable de leur part, bravo. Nég, <35, VAN1
  • Je pense qu’ils sont deux bénévoles de la clinique HIM. [rires du groupe] Bien renseignés. Pos, 50+, VAN1
  • Pourquoi ne prend-il pas les médicaments? Tout le monde en prend maintenant. Qu’est-ce qui l’empêche de le faire?… Je connais de nombreuses personnes qui prennent beaucoup de drogues... elles ne prennent pas de médicaments... Je me demande ce qui se passe dans leur tête. Pos, 35-49, VAN3
  • Ça donne l’impression qu’ils ne prennent pas leur santé au sérieux… Ça n’a pas de sens. Pos, 50+, VAN3

Dans les citations suivantes nous voyons ce que plusieurs hommes gais considèrent comme des comportements irresponsables, qu’il s’agisse de chercher un gars séropositif comme partenaire sexuel, d’ignorer son propre statut sérologique ou de ne rien savoir sur le VIH; ces choses étaient considérées comme offensantes, intolérables, le signe d’un manque de conscience ou encore le résultat d’avoir vécu un traumatisme dans le passé.

[Invités à commenter un simili-profil de squirt.org]

  • C’est une salope. Il cherche un gars séropositif. TO4
  • Il dit qu’il cherche… bisexuels, bears, sportifs, camionneurs, gars positifs. Nég, 35-49, TO4
  • Je doute qu’il sache ce qu’il veut. Il est probablement confus. Nég, <35, TO4
  • Une mauvaise personne. Nég, 35-49, TO4
  • Ou il a été traumatisé dans le passé. Il croit que le sexe lui donne cette satisfaction ou quelque chose du genre. Je ne suis pas sûr. Nég, <35, TO4
  • Je crois que la plupart des gens s’en foutent qu’ils l’aient parce que je connais des gens comme ça. On dirait qu’ils n’ont pas de conscience. Nég, 35-49, TO4

J’étais très tolérant avant sur l’ignorance des gens face au VIH, mais je suis de moins en moins tolérant. Pos, 35-49, MTL2

  • Je ne suis pas à l’aise avec quelqu’un qui ne connaît pas son statut. Pos, 35-49, TO3
  • Et qui ne veut pas savoir. S’en foutre comme ça est assez offensant. Pos, TO3

Selon certains intervenants, malgré les mesures prises par les hommes gais pour réduire le risque (tel l’usage de la PrEP), ces mesures risquaient d’être perçues comme irresponsables par leurs pairs.

C’est drôle que la PrEP ait l’air d’une option si responsable pour les personnes qui en ont les moyens… les gens bien renseignés qui y ont accès et qui sont en mesure de défendre leurs intérêts auprès des médecins. Mais dans les médias et le discours de nombreux intervenants, elle est présentée comme un choix irresponsable, comme une affaire frivole. Mais ça peut vraiment être une décision responsable pour certaines personnes. INT, 35-49, OC, TO

Cet intervenant décrit comment la tension entre comportements responsables et irresponsables se manifestait dans la communauté et comment elle influençait son travail.

‘Je ne veux pas qu’on me fasse ressentir de la honte quand je parle de mes relations sexuelles sans condom… et de me faire penser que mon comportement est irresponsable ou que je me leurre en pensant que ce que je fais est sécuritaire. Je veux qu’on me soutienne dans mes pratiques parce qu’elles sont appuyées par les données et la recherche, même si les institutions ne les ont pas reconnues ou adoptées.’ Je pense que ça donne lieu à l’émergence de sous-cultures qui résistent à la santé publique et à la collectivité mais où ces choses sont discutées et adoptées comme des pratiques indigènes. INT, <35, SP, VAN

Ici des hommes (généralement plus âgés) parlent de la différence entre leurs valeurs et celles d’autres hommes (généralement plus jeunes). Ils se demandaient si les gars plus jeunes avaient une conscience et les traitaient d’égoïstes. Quelques voix contradictoires se faisaient toutefois entendre lors des groupes de discussion et dénonçaient les attitudes moralisatrices qu’elles y rencontraient.

Même si je suis indétectable, je prendrai jamais le risque. Grosse consternation. Tu vois sur les réseaux... C’est bareback fourre-moi pareil, t’es indétectable, pas de capote. Pis c’est pas des personnes de mon âge qui demandent ça. C’est des personnes de 20 ans, 23 ans. C’est quoi le problème là? Y en a qui recherchent des ITS? C’est quelle conscience qu’y ont ces gars-là? C’est de dire ‘ah ben c’est pas grave si t’as le sida, fourre-moi pareil’. Pos, 50+, MTL1

Il n’y a pas d’amour comme avant… On dirait que l’intimité, ils ont mis ça de côté... On dirait que nous autres, on est plus âgés, nous autres on cherche ça, mais dans les nouveaux, eux autres c’est cul, cul, cul, pas de fidélité, pis chacun de son bord… Le sexe, le cul, la drogue. Pos, 50+, MTL3

C’est beaucoup d’égoïsme. Pos, <35, MTL3

Ce qui me surprend dans la discussion, c’est qu’y a beaucoup de jugement. Nég, <35, MTL1

Responsabilité partagée?

Certains hommes gais soulignaient que la responsabilité de la négociation de la réduction du risque devait être partagée et discutée par deux partenaires égaux. En revanche, chaque personne devrait avoir l’autonomie nécessaire pour décider elle-même quels risques elle est prête à assumer, poser les bonnes questions, se protéger et se renseigner.

Même si je suis indétectable, la décision de baiser sans condom n’est pas la mienne à prendre tout seul. Nous sommes deux dans la pièce. La décision n’appartient pas à moi tout seul. Pos, 50+, VAN3

  • J’ai aucun problème à mettre un condom... Mais si le gars y en parle pas… Pos, <35, MTL3
  • C’est autant son affaire à lui qu’à toi. Y est aussi coupable que toi. Ça se fait à deux. Pos, 50+, MTL3

Dans les citations suivantes la notion de responsabilité individuelle s’exprime différemment. Dans un cas, l’autre personne doit prendre soin de soi-même. Dans l’autre cas, la personne assume la responsabilité de faire tout dans son propre pouvoir pour se protéger et ce, chose intéressante, dans le contexte d’une relation amoureuse.

J’ai respecté mes obligations. Je t’ai dit que je suis séropositif… Comment tu prends ça, je m’en fous. Je déteste paraître égoïste mais tout le monde doit s’occuper de soi-même. Pos, 50+, TO3

De l’avis de mon médecin, ce serait théoriquement même pas nécessaire que je sois sur une PrEP, parce que mon conjoint est indétectable. Mais c’est moi qui choisis de l’avoir. Je veux cette sécurité de plus… Je voudrais pas au bout du compte, si ça fonctionne pas après 6 mois, un an, 2 ans… lui en vouloir de me l’avoir transmis ou de m’en vouloir moi de pas avoir fait tout en mon possible pour me protéger dans le meilleur de ma connaissance. Nég, 35-49, MTL2

Pairs-éducateurs (réticents)

Les participants décrivaient comment ils assumaient (volontairement ou à contrecœur) le rôle de pair-éducateur ou de boussole morale face au manque de connaissances de leurs partenaires sexuels en ce qui a trait au risque, à la transmission et à la prévention.

‘C’est quoi ça? Comment ça se transmet?’ Hey, écoute-donc là, c’est 2014 aujourd’hui, réveillez-vous! Tu peux te faire éduquer sur l’internet... Y a des documentaires, y vont tout vous expliquer ça… Pos, 50+, MTL1

Quand j’arrive au point où je dois expliquer les risques à quelqu’un et lui donner la feuille que mon médecin m’a donnée, tout mon plaisir sexuel est déjà parti et je suis entré en mode éducateur. Pos, 50+, VAN2

Je n’ai pas toujours envie d’expliquer la PrEP, Truvada, le VIH et l’indétectabilité à un gars par lequel je veux juste me faire sucer [rires du groupe]. Honnêtement. Pos, 35-49, TO1

Fardeau additionnel pour les hommes séropositifs

Certains des hommes gais vivant avec le VIH soulignaient particulièrement la responsabilité plus lourde qu’ils portaient sur les épaules pour s’assurer de ne pas transmettre le VIH à autrui. Pour certains gars séropositifs, leur responsabilité se limitait au dévoilement de leur statut VIH. On voit dans les citations suivantes le fardeau additionnel que ressentaient certains hommes séropositifs, mais aussi un certain ressentiment.

Je me sens en quelque sorte comme un gardien… Ils parlent maintenant de la charge virale indétec-table. Mais il reste que je ne voudrais pas mettre un gars négatif à risque. Pos, 50+, VAN2

Si t’es avec un partenaire négatif, on prend deux fois plus de précautions et ce n’est pas une mauvaise chose. Mais à mon âge je trouve ça épuisant. Pos, 50+, VAN2

  • Je me sentirai jamais coupable. J’ai un ami qu’y me dit à chaque fois, ‘tu sais, on est des assassins’. Ben tu peux ben manger de la marde ! Pas un assassin moi là, là ! Mais que je tue quelqu’un, m’a le tuer avec un arme. Je le tuerai pas avec mon cul. Comprends-tu ? Ça fait que toi t’es peut-être un assassin, parce que toi ça fait 30 ans que tu l’as mon ami. Ça fait 30 lui qu’y l’a. Pis lui s’est toujours considéré comme un tueur. Ben t’es un hostie de malade ! Pos, 50+, MTL3
  • Pouf, OK, c’est intense ! Pos, <35, MTL3

Patten S, LeBlanc MA, Jackson E, Adam B (2016). Rapport communautaire du projet Résonance : Discours biomédicaux sur le VIH parmi les hommes gais et leurs intervenants.

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