Le projet Résonance

Ce que les hommes gais et leurs intervenants nous ont dit du calcul du risque 

Ce que les hommes gais et leurs intervenants nous ont dit :

Les participants ont décrit comment ils élaborent des stratégies personnelles qui leur convenaient et qui étaient fondées sur l’équilibrage des connaissances et des craintes/anxiétés. Les hommes séropositifs éprouvaient souvent un fardeau additionnel de responsabilité. Comment les hommes gais comprenaient le risque, et comment les intervenants les aidaient à évaluer les risques, dépendait de la nature de la relation ou du genre de rencontre sexuelle. Les intervenants avaient souvent l’impression que les hommes gais cherchaient du réconfort, souvent après coup.

Règles et stratégies personnelles pour gérer le risque

Plusieurs hommes gais ont décrit les règles et stratégies qu’ils avaient élaborées pour gérer le risque ainsi que la façon dont ils faisaient un choix éclairé concernant le niveau de risque qu’ils étaient prêts à assumer selon la situation. Certains faisaient allusion à l’influence de leur cercle de pairs les plus proches, quant à l’établissement de normes de tolérance au risque. Certains ont souligné que n’importe quelle activité sexuelle comporte un risque et qu’une partie de ce risque est attribuable au hasard. Ils ont souligné aussi que la façon dont les individus percevaient et atténuaient le risque était très subjective. Dans le cadre de leur calcul du risque, les hommes gais comparaient souvent les stratégies de prévention du VIH (condom, sérotriage, positionnement stratégique, PrEP, indétectabilité) les unes aux autres, pesant les avantages et les inconvénients de chacune ainsi que son efficacité relative. Certains décrivaient la difficulté et la frustration associées à l’abondance de messages contradictoires parlant du risque de transmission du VIH.

Je ne pense pas que je changerais d’opinion [si une personne prenait la PrEP] d’une façon ou d’une autre. J’insisterais toujours sur une relation sécuritaire. Ça n’aurait rien à voir. Nég, 35-49, VAN2

Quand j’étais jeune, je me faisais tester régulièrement. Comme les résultats revenaient négatifs, j’avais tendance à mettre tout ce que je faisais dans la même catégorie en me disant « tout cela était relativement sûr » et je continuais. Nég, 50+, VAN2

Discours : analogies, codes et chiffres

Les hommes gais dans les groupes de discussions tentaient de comprendre le risque et les stratégies de prévention du VIH en les comparant à des expériences de la vie quotidienne comme conduire une voiture, prendre l’avion, sortir de la maison ou gagner à la loterie; déchiffraient, critiquaient ou définissaient des codes couramment utilisés dans les sites de rencontre et les apps, tels que « clean », « indétectable », « PNP » (party ‘n play), le symbole «+ » et « UB2 » (toi aussi); et discutaient du risque et de l’efficacité de diverses stratégies de prévention en fonction de chiffres et de pourcentages.

Il y a quelques années, alors que je grandissais sur ma petite île, je me servais de craigslist mais ne connaissais pas le langage et le jargon de l’Internet qu’on utilisait. À l’époque je pensais qu’ «indétectable » voulait dire que personne ne pouvait deviner que j’étais gai [rires du groupe] … Je ne sais toujours pas ce que veut dire PNP. Nég, <35, TO1

Eh bien, nous parlons de risques acceptables, n’est-ce pas? Moi, je dirais que le risque est acceptable. Si tu le compares à quelqu’un comme moi au volant, c’est probablement beaucoup moins dangereux. Pos, 50+, VAN2

Négocier le risque dans le moment

Les hommes gais dans les groupes de discussion ont évoqué les nombreux facteurs qui entrent en jeu dans la négociation du risque, souvent « dans le feu de l’action » : trouver l’équilibre entre les facteurs émotionnels (peur et inquiétude, désir et intimité, excitation et pulsions), une prise de décision raisonnée et le calcul du risque; négocier si une relation sexuelle aura lieu ou non, l’usage du condom et le choix de position avec ses partenaires sexuels – tout ça souvent en fonction d’une discussion sur le statut VIH/ITS, les habitudes de dépistage et la consommation de drogues; déterminer le statut VIH de ses partenaires, composer avec la gêne provoquée par les questions et déterminer le niveau de confiance qu’on pouvait avoir dans les réponses des partenaires. Selon certains gars, tout le monde ne serait pas sur un pied d’égalité en ce qui concerne la prévention du VIH. La capacité de se protéger et de protéger ses partenaires dépend de facteurs comme l’estime de soi, l’autoefficacité, le choix de position sexuelle, le rapport des forces, l’accessibilité véritable d’options et les enjeux structuraux plus larges comme le contexte juridique de la criminalisation.

Je pense que je connais ma préférence dès que je le rencontre; je vois un homme bien membré et me dis que je voudrais qu’il me pénètre. Ça me passe sans doute par la tête, puis je me demande quel est le risque, quel niveau de risque suis-je prêt à tolérer avec ce gars? C’est ça le choix : indétectable et barebacking ou encore le condom… Je suppose qu’il est possible, quoique rare, que la négociation de la position ait lieu après la conversation au sujet de l’indétectabilité. Nég, 50+, VAN2

Influence des relations

Plusieurs hommes gais et intervenants décrivaient comment les stratégies de gestion du risque et le choix du niveau de risque acceptable variaient selon : le type de partenaire (régulier ou à long terme; occasionnel; une fois/anonyme), la nature de la relation (ouverte/fermée, simple fréquentation, sérosemblable ou sérodifférente) et le genre de rencontre (en ligne, sauna, parc, bar). Pour d’autres, les stratégies ne changeaient pas, peu importe le partenaire ou la nature de la relation personnelle. Certains hommes gais évoquaient spécifiquement les risques associés aux relations sexuelles anonymes, particulièrement en ce qui concerne l’ignorance du statut VIH de ses partenaires, ainsi que les difficultés liées à la négociation du risque. Selon certains participants, l’un des bienfaits des sites de rencontre résidait dans le fait qu’une certaine négociation et qu’un certain échange d’information avaient lieu avant la rencontre (p. ex., préférence de rôle comme top/bottom, statut VIH, charge virale, etc.).

C’est le lien émotionnel qui fait en sorte qu’il est un peu plus difficile de penser à la transmission au sein d’une relation amoureuse. De nos jours, on dirait que les choses que nous faisons en dehors du couple ont moins d’importance, à condition que nous nous protégions l’un l’autre. Pour le dire franchement, j’aime le sexe sans condom. Mais avec lui, à cause de l’amour et du lien que nous partageons, je ne peux pas imaginer abandonner le condom. Je pense que je ferais tout mon possible. Pos, 35-49, TO2

Élasticité du risque

Selon les intervenants, la tolérance au risque variait selon la personne et il existait souvent une discordance entre un niveau de risque donné et le niveau d’inquiétude éprouvée par les hommes gais. Par conséquent, les intervenants ont décrit le dilemme suivant : comment accroître le sentiment du risque chez certains clients tout en essayant d’atténuer la peur d’autres, souvent en rapport avec le même comportement spécifique. Les intervenants parlaient du phénomène selon lequel les hommes gais auraient des perceptions « flexibles » du risque ou « étireraient » leurs pratiques à risque pour refléter un répertoire grandissant de comportements et de stratégies de prévention.

Grâce à la PPE et à la PrEP, les hommes gais peuvent étendre les limites du risque… Je me demande alors si nous envisageons le risque comme un élastique que nous pouvons étirer le plus loin possible jusqu’à ce qu’il...? INT, 35-49, OC, TO

En fin de compte, il faut se sentir à l’aise quand on a des relations sexuelles avec quelqu’un. Il faut être à l’aise d’assumer un certain niveau de risque lorsqu’on a du sexe. C’est un défi intéressant. Les gens veulent des certitudes… Alors il faut déterminer comment le faire afin que tu te sentes à l’aise et que ça ne te cause pas beaucoup d’anxiété. C’est étonnant parce que certaines personnes prennent beaucoup de risques sans éprouver aucune anxiété apparente, alors que d’autres ne prennent aucun risque, ou très peu, mais elles se sentent très angoissées. C’est très intéressant de composer avec ces deux extrêmes. INT, 35-49, SP, VAN

Fardeau additionnel pour les hommes séropositifs

Certains hommes gais vivant avec le VIH décrivaient le sentiment de libération qu’ils avaient éprouvé en apprenant leur statut VIH, car ils se rendaient compte qu’ils ne seraient plus obligés de se préoccuper de la possibilité de devenir séropositif. Mais ils disaient aussi faire du sérotriage à la recherche d’autres gars séropositifs et éprouvaient des craintes profondes à l’idée de transmettre le VIH à leurs partenaires.

Je suis motivé maintenant à prendre fidèlement mes médicaments parce que je veux rester indétectable pour mon partenaire qui est séronégatif. Je voudrais qu’il le reste. Ça c’est une relation. C’est pas le sexe. Négocier le sexe et négocier ta relation, ce sont deux choses différentes. Pos, 35-49, TO1

Chercher du réconfort, après coup

Les intervenants expliquaient qu’ils aidaient les hommes gais à comprendre les risques associés à certaines pratiques sexuelles. Cependant, dans de nombreux cas, les hommes ne cherchaient ces conseils qu’après avoir eu un comportement à risque. Selon les intervenants, les questions étaient souvent motivées par un besoin de réconfort, et les discussions sur le VIH étaient généralement évitées à moins que les clients soient poussés par la peur à soulever la question.

Un client m’a récemment posé cette question : « Est-ce que je suis protégé si je baise avec une personne séropositive et qu’on utilise un condom? » J’ai pensé immédiatement « Seigneur, encore cette question idiote parce que, en tant qu’intervenant, on en a marre d’y répondre. C’est du VIH 101 ». «Oui, tu es protégé », que je lui réponds. Puis je me suis rendu compte qu’il ne parlait pas de sa sécurité. C’était à cause de la stigmatisation des gens séropositifs. Sa question cachait sa peur d’avoir du sexe. INT, 35-49, OC, TO


Patten S, LeBlanc MA, Jackson E, Adam B (2016). Rapport communautaire du projet Résonance : Discours biomédicaux sur le VIH parmi les hommes gais et leurs intervenants.