Point de mire sur la prévention

Printemps 2021 

Quelles sont les répercussions du traitement par agoniste opioïde sur le dépistage et le traitement de l’hépatite C chez les personnes qui s’injectent des drogues?

Par Erica Lee

Au Canada, l’hépatite C affecte les personnes qui s’injectent des drogues de manière disproportionnée, et pourtant très peu d’entre elles subissent un dépistage et suivent un traitement. Selon l’enquête nationale Track (anciennement appelée enquête I-Track) menée au pays de 2017 à 2019 auprès de personnes qui s’injectent des drogues, 64 % des participants étaient porteurs d’anticorps anti-VHC, qui confirment la présence courante ou antérieure d’une infection1. Trente-sept pour cent des participants avaient une infection courante par le VHC. Parmi ces personnes, seulement 50 % se savaient infectées, et de celles-ci, à peine 11 % avaient déjà reçu un traitement anti-VHC et 4 % en recevaient un au moment de l’enquête.

De nouvelles stratégies pour accroître l’accès des personnes qui s’injectent des drogues au dépistage et au traitement de l’hépatite C sont nécessaires. Le présent article résume une revue systématique portant sur les répercussions du traitement par agoniste opioïde (TAO) sur le dépistage et le traitement de l’hépatite C chez les personnes qui s’injectent des drogues2.

Qu’est-ce que le traitement par agoniste opioïde?

On utilise le TAO pour traiter la dépendance aux opioïdes3. En effet, la prise par voie orale d’un agoniste des opioïdes comme la buprénorphine ou la méthadone améliore divers résultats liés à la santé, amenant par exemple une réduction de la mortalité toutes causes confondues et liée à l’usage de drogues ainsi que de la transmission du VIH et de l’hépatite C, et une amélioration de la qualité de vie4. Le recours au TAO ouvre aussi la porte à d’autres services de santé. Enfin, on a noté que le TAO améliorait l’arrimage aux soins et les résultats du traitement anti-VIH5.

Quel type d’étude est inclus dans cette revue systématique?

Cette revue systématique inclut des études portant sur la corrélation entre l’usage du TAO et l’accès au dépistage et au traitement de l’hépatite C chez les personnes qui s’injectent des drogues.

Cette revue porte sur vingt-deux études. Pour être incluse, une étude devait répondre aux critères suivants :

  • Les participants devaient s’injecter ou s’être injecté récemment (au cours des 12 derniers mois) des drogues.
  • L’étude devait présenter des données sur le dépistage par recherche d’anticorps anti-VHC ou par recherche d’ARN du VHC, sur l’adoption ou les résultats du traitement, y compris son observance, sur la poursuite du traitement jusqu’au bout ou l’obtention d’une réponse virologique soutenue (RVS) (c.-à-d. la guérison).
  • Elle devait comparer les résultats de personnes ayant reçu un TAO (traitement par méthadone ou buprénorphine actuel ou au cours des six derniers mois, selon l’étude) et n’ayant pas reçu de TAO.

Parmi les autres caractéristiques des études, notons les suivantes :

  • Elles ont été publiées entre 2008 et 2019. Les études sur la poursuite du traitement jusqu’au bout étaient limitées à celles portant sur les antiviraux à action directe (AAD) publiées depuis janvier 2013.
  • Elles ont été menées dans les pays suivants : Australie (10 études), Canada (4 études), France (1 étude), Géorgie (1 étude), Italie (1 étude), Thaïlande (1 étude), Ukraine (1 étude) ou États-Unis (2 études).
  • Ensemble, ces études comptaient environ 22 000 participants.

Le TAO est-il corrélé au recours à un test de dépistage de l’hépatite C?

La revue a noté une corrélation positive entre le recours à un TAO et le dépistage de l’hépatite C.

En ce qui concerne les répercussions du TAO sur le dépistage par recherche d’anticorps anti-VHC, la revue a noté ce qui suit :

  • La proportion de personnes ayant déjà subi un test de recherche d’anticorps anti-VHC se situait entre 33 et 94 %. On a observé une probabilité significativement supérieure d’avoir déjà subi un dépistage par recherche d’anticorps anti-VHC chez les personnes ayant déjà reçu un TAO (rapport des cotes [RC] = 2,74; intervalle de confiance [IC] = 1,70 à 4,40) et chez les personnes ayant récemment reçu un TAO (RC = 2,26; IC = 1,80 à 2,85).
  • La proportion de personnes ayant récemment subi un test de recherche d’anticorps anti-VHC se situait entre 48 % et 71 %. On a observé une probabilité significativement supérieure d’avoir récemment subi un dépistage par recherche d’anticorps anti-VHC chez les personnes ayant déjà reçu un TAO (RC = 2,12; IC = 1,07 à 4,20) et chez les personnes ayant récemment reçu un TAO (RC = 1,81; IC = 1,40 à 2,34).

En ce qui concerne les répercussions du TAO sur le dépistage par recherche d’ARN du VHC chez les personnes porteuses d’anticorps anti-VHC, la revue a noté ce qui suit :

  • La proportion de personnes ayant déjà subi un test de recherche d’ARN du VHC se situait entre 35 et 89 %. On a observé une probabilité significativement supérieure d’avoir déjà subi un dépistage par recherche d’ARN du VHC chez les personnes ayant déjà reçu un TAO (RC = 2,14; IC = 1,55 à 2,95) et chez les personnes ayant récemment reçu un TAO (RC = 1,74; IC = 1,29 à 2,35).
  • La proportion de personnes ayant récemment subi un test de recherche d’ARN du VHC était de 44 % dans une étude et de 45 % dans une autre. On a observé une probabilité significativement supérieure d’avoir récemment subi un dépistage par recherche d’ARN du VHC chez les personnes ayant récemment reçu un TAO (RC = 1,83; IC = 1,28 à 2,61). On n’a noté aucune corrélation entre un dépistage récent par recherche d’ARN du VHC et le fait d’avoir déjà reçu un TAO.

Le traitement par agoniste opioïde est-il corrélé au recours au traitement contre l’hépatite C?

La revue a noté une corrélation positive entre le TAO et le recours au traitement contre l’hépatite C.

En ce qui concerne la corrélation entre le TAO et le fait d’avoir reçu à un moment ou à un autre un traitement contre une hépatite C diagnostiquée, la revue a noté ce qui suit :

  • La proportion de personnes ayant déjà suivi un traitement anti-VHC se situait entre 6 et 72 %. On a noté une probabilité significativement supérieure d’avoir déjà reçu un traitement anti-VHC chez les personnes ayant récemment reçu un TAO (RC = 1,56; IC = 1,07 à 2,26). On n’a noté aucune corrélation entre le fait d’avoir déjà reçu un TAO et le fait d’avoir déjà reçu un traitement anti-VHC.
  • Lorsqu’on a analysé seulement les études menées depuis que le traitement par AAD est offert sur le marché, la force de la corrélation entre l’utilisation récente d’un TAO et le fait d’avoir déjà reçu un traitement anti-VHC a augmenté. On a noté une probabilité significativement supérieure d’avoir déjà reçu un traitement par AAD chez les personnes ayant déjà reçu un TAO (RC = 2,15; IC = 1,67 à 2,76).

Le traitement par agoniste opioïde est-il corrélé au fait de suivre un traitement anti-VHC jusqu’au bout et à l’obtention d’une réponse virologique soutenue?

La revue n’a pas trouvé de corrélation entre le TAO et les résultats du traitement anti-VHC.

En ce qui concerne la corrélation entre le TAO et le fait de suivre un traitement jusqu’au bout et l’obtention d’une RVS (guérison) chez les personnes ayant entrepris un traitement anti-VHC, la revue a noté ce qui suit :

  • La proportion de personnes ayant suivi un traitement anti-VHC jusqu’au bout se situait entre 65 et 100 %. On n’a noté aucune corrélation entre l’usage récent d’un TAO et l’achèvement d’un traitement anti-VHC. Les études incluses dans la revue n’ont pas examiné la corrélation entre le fait d’avoir déjà reçu un TAO et le fait de suivre un traitement contre l’hépatite C jusqu’au bout.
  • La proportion de personnes ayant obtenu une RVS après le traitement se situait entre 64 et 94 %. Aucune corrélation n’a été notée entre l’utilisation récente d’un TAO et l’obtention d’une RVS. Les études incluses n’ont pas examiné la corrélation entre le fait d’avoir déjà reçu un TAO et l’obtention d’une RVS.

La revue n’a pas trouvé de corrélation entre le TAO et l’achèvement du traitement de l’hépatite C ou l’obtention d’une RVS (guérison). Les auteurs notent qu’il n’y a rien de surprenant à cela, étant donné que des taux élevés d’achèvement du traitement et de RVS ont généralement été constatés chez les personnes qui s’injectent des drogues. Par exemple, une revue systématique (2018) a révélé des taux élevés de RVS (guérison) avec un traitement par AAD chez les personnes s’injectant des drogues ou les personnes recevant un TAO (88 % et 91 %, respectivement)6.

Quelles sont les répercussions de la revue pour les prestataires de services?

Les données de cette revue systématique montrent que le fait de recevoir un TAO peut avoir un effet positif sur le dépistage et le traitement de l’hépatite C chez les personnes qui s’injectent des drogues.

Mettre le dépistage et le traitement de l’hépatite C à la disposition des personnes sous TAO ou intégrer le TAO dans les services de lutte contre l’hépatite C sont des moyens potentiels d’arrimer les personnes qui s’injectent des drogues aux soins contre l’hépatite C. Le TAO offre des occasions de tisser des liens avec les fournisseurs de soins, ce qui peut aider à maintenir l’arrimage aux soins contre l’hépatite C. L’intégration du TAO dans les services de lutte contre l’hépatite C peut également éliminer les obstacles à l’accès aux soins.

Lors de la lecture de cette revue, il est important de se rappeler ce qui suit :

  • La revue a examiné la corrélation entre le TAO d’une part, et le dépistage et le traitement de l’hépatite C d’autre part, et a constaté un effet positif. Elle n’a pas examiné les facteurs qui auraient pu contribuer à cette corrélation, tels que la manière dont les services ont été fournis ou les caractéristiques des participants à l’étude. Pour mieux comprendre la corrélation entre le TAO et le dépistage/traitement de l’hépatite C, il convient de prendre en considération ces facteurs contributifs.
  • La revue n’a pas trouvé de corrélation entre le TAO et le fait de suivre jusqu’au bout un traitement contre l’hépatite C ou l’obtention d’une RVS (guérison). Les auteurs notent qu’il n’y a pas lieu de s’en étonner, étant donné que des taux élevés d’achèvement du traitement et d’obtention d’une RVS ont généralement été constatés chez les personnes qui s’injectent des drogues, qu’elles prennent un TAO ou non.

Qu’est-ce qu’une revue systématique?

Les revues systématiques sont d’importants outils pour le développement éclairé de programmes fondés sur des données probantes. Une revue systématique est un résumé critique présentant les données qui existent sur un sujet particulier. On utilise un processus rigoureux pour repérer toutes les études publiées en lien avec une question de recherche. La qualité des études pertinentes peut être évaluée et leurs résultats peuvent être résumés, de manière à cerner et à décrire les principales conclusions et limites. Si les études faisant partie du corpus examiné en revue systématique contiennent des données sous forme de chiffres, ces données peuvent être combinées de manière stratégique afin de calculer des estimations groupées. Le fait de combiner des données dans des estimations groupées permet de présenter un meilleur tableau d’ensemble du sujet à l’étude. On appelle méta-analyse ce processus qui consiste à grouper les données tirées de différentes études.

Références

  1. Gouvernement du Canada. Résultats nationaux de l’enquête Track auprès des utilisateurs de drogues injectables au Canada, phase 4, 2017 à 2019 : Relevé des maladies transmissibles au Canada; 7 mai 2020; 46(11):138–48. Accessible à : https://www.canada.ca/fr/sante-publique/services/rapports-publications/r...
  2. Grebely J, Tran L, Degenhardt L, Dowell-Day A et al. Association between opioid agonist therapy and testing, treatment uptake, and treatment outcomes for hepatitis C infection among people who inject drugs: a systematic review and meta-analysis. Clinical Infectious Diseases 2020; sous presse.
  3. Harrigan, M. Le traitement par agoniste opioïde peut-il aider à prévenir l’hépatite C et le VIH? Point de mire sur la prévention, printemps 2019. Accessible à : https://www.catie.ca/fr/pdm/printemps-2019/traitement-agoniste-opioide-p...
  4. Degenhardt L, Grebely J, Stone J, Hickman M et al. Global patterns of opioid use and dependence: harms to populations, interventions, and future action. The Lancet 2019; 394(10208):1560-79. À l’adresse : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC7068135.
  5. Low AJ, Mburu G, Welton NJ, May MT et al. Impact of opioid substitution therapy on antiretroviral therapy outcomes: a systematic review and meta-analysis. Clinical Infectious Diseases 2016;63(8):1094–104.
  6. Hajarizadeh B, Cunningham EB, Reid H et al. Direct-acting antiviral treatment for hepatitis C among people who use or inject drugs: a systematic review and meta-analysis. The Lancet 2018;3(11):754-767.

À propos de l’auteur

Erica Lee est gestionnaire, Contenu du site Web et évaluation chez CATIE. Depuis l’obtention de sa maîtrise en sciences de l’information, Erica a travaillé dans le domaine des bibliothèques de la santé, soutenant les besoins en information des fournisseurs de services de première ligne et les utilisateurs de services. Avant de se joindre à CATIE, Erica était la bibliothécaire de l’organisme AIDS Committee of Toronto (ACT).