Point de mire sur la prévention

Automne 2010 

Place à l’adaptation : Une solution potentielle à vos dilemmes de programmation

Par Christie Johnston

Une façon fiable, simple et peu coûteuse de mettre sur pied un nouveau programme de première ligne pour subvenir aux besoins des communautés que vous desservez peut être d’adapter un programme de prévention du VIH déjà existant. Un organisme canadien a cherché par-delà nos frontières pour un programme qui satisferait aux besoins de sa communauté, faisant d’ailleurs l’usage d’un procédé officiel qui leur a appris comment adapter une intervention préventive dans leur communauté. Black CAP, un organisme de services liés au sida torontoise, a adapté un programme conçu aux É.-U. et distribué par le biais d’un programme américain unique appelé le projet « DEBI ». Le projet DEBI diffuse des programmes ayant fait preuve de réduire les risques du VIH. 

Est-ce que d’autres organismes canadiens peuvent adapter des programmes pour solidifier leur approche maison à la prévention du VIH? Que pouvons tirer de ceux qui en ont fait l’essai?

Adaptation canadienne d’une intervention fondée sur des preuves

Black CAP, un diminutif pour Black Coalition for AIDS Prevention, est un organisme œuvrant à réduire la transmission du VIH au sein des communautés noires, africaines et de caribéennes de Toronto, et à améliorer la qualité de vie des personnes noires vivant avec le VIH/sida ou qui en sont touchées. Les personnes noires, africaines et caribéennes représentent actuellement plus d’un quart de tous les nouveaux cas d’infection au VIH en Ontario;1 et le taux d’infection au VIH au sein des communautés noires de Toronto a plus que doublé depuis l’an 2000.2 La stigmatisation et la discrimination liées au VIH, l’homophobie, le racisme, les problèmes d’immigration, la pauvreté et les obstacles à l’inclusion sociale continuent de toucher les communautés noires, africaines et caribéennes de Toronto. Ce sont ces problèmes dont s’efforce de traiter l’organisme Black CAP.

L’approche de Black CAP face à ces enjeux est novatrice. En 2007, grâce à une recherche documentaire et un bilan des programmes offerts à cette époque aux hommes noirs ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HRSH) au Canada, aux É.-U. et en G.-B.,3 Black CAP a découvert que dans la ville de New York, on travaillait sur plusieurs initiatives intéressantes auprès des jeunes noirs. En particulier, des programmes de prévention fondés sur des preuves et destinés aux hommes noirs ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes étaient adaptés à travers les É.-U. par des douzaines d’organismes grâce au projet DEBI. 

Par exemple, le programme appelé Many Men, Many Voices (ou 3MV), était mis en œuvre par People of Color in Crisis, un organisme chef de file œuvrant auprès des jeunes hommes noirs ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes. Ce programme visait à aborder les mêmes enjeux que ceux auxquels Black CAP faisait face dans sa propre communauté. D’ailleurs, il avait été démontré que ce programme fonctionnait. En 2008, Black CAP a été formé par l’organisme People of Color in Crisis pour offrir le programme 3MV. Black CAP a travaillé en collaboration avec l’organisme pour adapter l’intervention, celle d’aborder les besoins des jeunes hommes noirs ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes de Toronto.

À la base : 3MV

3MV est une série de sept ateliers animés par des pairs et dispensés à un groupe de six à douze hommes. Les participants au 3MV « apprennent sur le tas »; le programme ne présente aucun cours magistral. Il a d’abord été conçu par deux organismes communautaires et un programme universitaire de formation et de prévention contre le VIH/ITS.5

Conçu pour aider à prévenir le VIH et les ITS chez les hommes noirs ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes, 3MV traite les facteurs influençant les comportements à risque, tels que (1) les normes culturelles, sociales et religieuses, (2) les interactions entre le VIH et les infections transmissibles sexuellement (ITS), (3) la dynamique des relations sexuelles et (4) le racisme et l’homophobie et leurs effets sur les comportements à risque pour le VIH.

3MV fonctionne!

3MV a été évalué dans la ville de New York grâce à un essai clinique aléatoire, ce qui signifie que parmi les plus de 300 hommes inscrits au programme, la moitié était assignée à l’aveuglette pour participer immédiatement au programme 3MV et l’autre moitié était inscrite à une liste d’attente et pourrait y participer à une date ultérieure (le « groupe témoin »). L’équipe de recherche a suivi les hommes à la fois dans le groupe du programme 3MV et le groupe témoin durant trois mois et six mois après la fin des sept séances pour voir s’ils avaient modifié leurs comportements et maintenu ces changements.  

Comparé au « groupe témoin », les participants au 3MV ont signalé :

  • Moins de relations sexuelles anales non protégées avec des partenaires masculins occasionnels;
  • Moins de partenaires sexuels masculins; et
  • Plus haute fréquence de tests de dépistage du VIH.

Pour de plus amples renseignements sur le programme 3MV, veuillez vous référer au feuillet de documentation sur le site Web du projet DEBI.

Que sont les « attributs de base » et pourquoi sont-ils importants?

L’un des principaux attraits de tout programme du projet DEBI, y compris le 3MV, est sa promesse d’efficacité. Il a été démontré par des évaluations menées par des chercheurs de nombreuses disciplines que les programmes DEBI atteignaient certains objectifs. 

Les chercheurs ont non seulement identifié que le programme fonctionne, mais ont également déterminé quelles parties en sont la clé du succès. Ces dernières sont désignées comme les « attributs de base » et ne devraient pas être modifiées au moment d’adapter une intervention. Les attributs de base représentent ce qui contribue à l’efficacité de chaque intervention.

Voici quelques exemples d’attributs de base :

  • Le nombre de participants inscrits dans un programme
  • De quelle façon les habiletés sont enseignées—par exemple, les habiletés d’adaptation doivent être enseignées par des jeux de rôle; les cours magistraux ne fonctionnent pas pour ce programme

Pour de plus amples renseignements sur le projet DEBI et les attributs de base, veuillez visiter le site Web du projet DEBI.

3MV : la version Black CAP

Pour adapter une intervention comme celle du programme 3MV, il faut modifier le programme pour qu’il réponde à un nouveau contexte tout en respectant les éléments du programme responsables de son succès (les attributs de base).  

Voici quelques-uns des attributs de base du programme 3MV :

  1. Éduquer les participants au sujet des risques liés au VIH et aux ITS
  2. Sensibiliser les participants aux risques pour eux-mêmes liés au VIH et aux ITS
  3. Développer des stratégies de réduction des risques
  4. Former les participants aux habiletés comportementales favorisant la réduction des risques
  5. Former les participants à l’assertivité sexuelle
  6. Fournir du soutien social et prévenir les « rechutes »

Si les participants n’ont aucune connaissance des risques liés au VIH et aux ITS, par exemple, le programme n’obtiendra pas les résultats visés. Chaque attribut de base est acquis grâce à de nombreuses activités effectuées tout au cours des sept ateliers.

Les objectifs de l’adaptation

Black CAP a adapté le programme 3MV pour :

  1. Mieux répondre aux besoins de la communauté qu’il dessert
  2. L’adapter au calendrier des programmes existants afin de s’assurer que les ressources humaines et autres pourraient être disponibles
  3. Accommoder les préférences et faire usage de l’expertise des membres du personnel qui l’animaient

De manière plus significative, Black CAP a compris de par son expérience que les risques encourus par les hommes noirs ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes sont souvent liés aux troubles émotifs et mentaux pouvant résulter d’expériences liées à la stigmatisation et à l’homophobie, ou d’une variété d’autres types d’oppression. Cet enjeu n’a pas été abordé dans l’intervention originale du programme 3MV.

« Beaucoup d’entre nous avons bien des raisons pouvant nous empêcher de faire les choix qui sont bons pour nous, surtout dans nos relations. »

David Lewis-Peart, Coordonnateur de prévention HRSH, Black CAP

Le processus d’adaptation

Dans le cadre de son adaptation du programme original 3MV, Black CAP :

  1. A mis sur pied des comités communautaires et des comités consultatifs d’universitaires pour veiller à ce que le programme soit influencé par les membres de la communauté et les chercheurs
  2. S’est documenté sur ce que les autres avaient fait pour aborder les problèmes liés à la stigmatisation, au stress, à l’homophobie et au racisme, y compris la gestion du stress et les techniques d’inoculation contre le stress, l’hypnose, les affirmations et visualisations dirigées
  3. A rédigé un nouveau manuel pour les animateurs du programme 3MV
  4. A piloté et évalué le programme 3MV; la rétroaction des participants a influencé les révisions subséquentes

Six adaptations du programme 3MV

Voici les façons utilisées par Black CAP pour adapter le programme 3MV :

1. Stratégie de recrutement : Pour recruter des participants, le personnel de Black CAP a consulté des leaders d’opinion populaires, des observateurs communautaires et des sites de réseautage social. Il a recruté des hommes séronégatifs, des hommes séropositifs et des hommes ne connaissant pas leur état sérologique VIH, contrairement à la version originale du programme 3MV, qui incluait seulement des hommes séronégatifs et des hommes ne connaissant pas leur état sérologique VIH.

2. Participants : Alors que le programme 3MV avait d’abord été conçu pour les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HRSH) de tous les âges, Black CAP ciblait les jeunes HRSH noirs.

3. Forme : Le programme original 3MV était offert en une série de sept séances. Black CAP estimait qu’une retraite d’une fin de semaine serait plus efficace et permettrait à plus de jeunes inscrits au programme de le terminer. Des retraites et d’autres formes plus courtes avaient été tentées, avec succès, par des organismes américains. 

4. Nouvelles activités : Des exercices ont été ajoutés pour aborder les troubles émotifs et mentaux pouvant résulter d’avoir subi de la stigmatisation, de l’homophobie et d’autres types d’oppression. Ces exercices ont été conçus pour aider les participants à se concentrer sur les pensées, les impressions, les histoires et les motivations qui les poussent à faire ou à ne pas faire ce qui est « bon » pour eux. 

  • Certaines nouvelles activités exploitent des techniques comme l’affirmation et la visualisation positives.
  • Les mentors constituent un nouvel élément crucial du programme. Des hommes noirs plus âgés ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes sont invités à agir à titre de mentor afin d’appuyer les jeunes  et de servir d’exemple quant à leur comportement tant au plan personnel que professionnel reflétant l’image d’un HRSH noir et épanoui au sein de sa communauté.

5. Information : Black CAP a accru l’emphase de l’intervention sur le dépistage du VIH et des ITS. S’appuyant sur la notion du modelage sur les pairs, l’adaptation du programme 3MV de Black CAP comprend une visite d’une clinique locale d’ITS et l’observation d’un test rapide du VIH, pour que les participants puissent voir tout le processus de dépistage, de quelle façon les résultats sont transmis, etc. Cette activité peut aider à démystifier la notion du dépistage du VIH et aborder les inquiétudes qui y sont liées. 

6. Suivi : Les diplômés du programme 3MV de Black CAP sont reconnus lors d’une cérémonie à la fin du programme. Les participants, devant leurs amis et leur famille, reçoivent un certificat de participation et font part de ce que le programme leur a apporté. Nombre d’entre eux ont commenté comment le programme les a aidés à développer leur estime de soi et à se sentir justifié, souvent pour la première fois. 

Apprendre de l’expérience des autres

Black CAP a consolidé son travail avec de jeunes hommes noirs ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes en adaptant un programme visant à prévenir le VIH et les ITS chez les hommes noirs ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes. De cet exemple, il semble évident que d’autres organismes de services liés au sida pourraient également tirer avantage à faire fond sur des programmes existants afin d’améliorer leur travail maison.

Le projet DEBI veille à ce que les meilleurs programmes soient distribués à des centaines d’organismes américains (et quelques-uns canadiens). Peut-être pouvons-nous tirer une leçon de cet exemple et d’ainsi concevoir un moyen plus officiel de diffuser les meilleures pratiques au sein des organismes canadiens de première ligne?

Connectons nos programmes : Des expériences partagées. Des programmes dynamiques, est un tout nouveau service de CATIE qui tente d’aider les organismes de première ligne à y arriver : apprendre à partir des autres organismes, afin de mettre à profit les succès et les leçons apprises pour ne pas avoir à réinventer la roue des programmes de première ligne. Connectons nos programmes comprendra de l’information sur divers programmes, y compris le l’intervention 3MV de Black CAP, permettant aux fournisseurs de services de non seulement apprendre de ce que les autres organismes ont fait, mais aussi de comprendre le comment et le pourquoi de ces programmes en plus de connaître les outils servant à leur mise en œuvre (tels que des documents de formation ou des manuels). Surveillez ce projet : le lancement aura lieu en fin 2010. 

Références

À propos de l’auteur

Christie Johnston est la coordonnatrice des programmes communautaires de prévention à CATIE. Elle possède une maîtrise en anthropologie et relations internationales. Avant de travailler à CATIE, Christie était responsable de nombreux projets communautaires de recherche et d’échange d’information au Réseau ontarien de traitement du VIH, à l’AIDS Committee of Toronto et à l'étranger. Elle a également été la coordonnatrice du programme de bénévoles pour l’AIDS 2006 Local Host Secretariat.