Nouvelles CATIE

21 novembre 2019 

Des chercheurs de Montréal explorent l’usage du cannabis par des personnes atteintes du VIH et de l’hépatite C

  • 80 % des personnes séropositives consommaient du cannabis au moins une fois par semaine, principalement en le fumant
  • La principale raison signalée était le plaisir, suivi de la maîtrise du stress et de l’anxiété
  • L’usage du cannabis ne semblait pas compromettre l’observance du traitement du VIH

Durant la première décennie de la pandémie du VIH, une complication courante était la perte de poids impitoyable (syndrome de dépérissement ou de cachexie). Cette complication pouvait être causée par un ou plusieurs facteurs, notamment les changements métaboliques provoqués par l’infection au VIH, la diarrhée chronique, la malabsorption et une gamme d’infections et de cancers potentiellement mortels. À mesure que le système immunitaire des gens se détériorait et qu’ils faiblissaient, la perte de l’appétit et la nausée devenaient également des problèmes. À l’époque en question, certaines personnes séropositives fumaient du cannabis pour stimuler leur appétit et calmer les nausées.

De nos jours au Canada et dans les autres pays à revenu élevé, la perte de poids grave causée par le VIH est peu courante parmi les personnes recevant une combinaison de traitements anti-VIH puissante (TAR). Il n’empêche que de nombreuses personnes séropositives continuent d’avoir recours au cannabis. Pour en savoir plus sur l’usage du cannabis à l’époque actuelle, une équipe de scientifiques de l’Université McGill ont sondé 104 personnes dont certaines vivaient avec le VIH et d’autres avec le VIH et le virus de l’hépatite C chronique (VHC) en même temps.

Les chercheurs ont trouvé que l’usage du cannabis était courant, car près de 80 % des participants ont dévoilé en consommer au moins une fois par semaine, habituellement en le fumant. La principale raison donnée pour en consommer était le plaisir. La majorité des participants ont dévoilé s’en servir pour aider à gérer des problèmes comme l’anxiété, le stress et la douleur chronique. Les personnes qui consommaient du cannabis maintenaient habituellement une bonne observance du TAR. L’équipe a fait d’autres observations intéressantes associées à l’usage du cannabis dont nous parlerons plus loin dans ce bulletin de Nouvelles CATIE.

Détails de l’étude

L’équipe de recherche a recruté 104 participants dont le profil moyen était le suivant :

  • âge : 54 ans
  • 90 hommes, 13 femmes et une personne trans
  • la plupart des participants étaient de race blanche (80 %); les autres groupes ethnoraciaux principaux incluaient les Africains, Caraïbéens et Noirs (6 %) et les Hispaniques (6 %)
  • infections virales chroniques : VIH seul – 58 %; VIH + VHC – 42 %
  • compte de cellules CD4+ : 600 cellules/mm3
  • TAR en cours : 97 %
  • charge virale détectable : 12 %
  • état matrimonial : célibataire – 84 %; marié(e)/conjoint(e) de fait – 15 %; veuf(ve) – 1 %
  • affections médicales courantes : anxiété – 39 %; dépression – 33 %; asthme – 27 %; tension artérielle supérieure à la normale – 15 %
  • de nombreux participants avaient commencé à utiliser du cannabis à l’âge de 18 ans

Les participants ont répondu à un sondage détaillé sous la supervision d’un membre de l’équipe de recherche. La supervision avait pour seul but d’assurer que les participants répondaient à toutes les questions du sondage.

Résultats : De quelle manière les participants consommaient-ils du cannabis?

Les participants consommaient du cannabis des façons suivantes :

  • fumer des joints contenant uniquement de la marijuana : 65 %
  • fumer des joints contenant à la fois de la marijuana et du tabac : 45 %
  • en fumer à l’aide d’une pipe : 35 %
  • en fumer à l’aide d’un bang (pipe à eau) : 15 %
  • en fumer à l’aide d’un vaporisateur : 9 %

Notons que certaines personnes utilisaient différentes méthodes pour en consommer.

Environ 34 % des participants ont dévoilé consommer du cannabis sous forme de « comestibles », soit des brownies, des gâteaux et des biscuits.

À quelle fréquence les participants consommaient-ils du cannabis?

Voici la répartition des fréquences de consommation de cannabis :

  • plus d’une fois par jour : 32 %
  • une fois par jour : 25 %
  • une fois par semaine : 21 %
  • une fois par mois : 17 %
  • rarement (deux à trois fois par année) : 5 %

Environ 67 % des participants ont dévoilé avoir consommé du cannabis dans les 24 heures précédant leur entrevue.

Raisons pour en consommer

Voici les principales raisons données par les participants pour consommer du cannabis :

  • plaisir : 68 %
  • autogestion du stress : 60 %
  • autogestion de l’anxiété : 60 %
  • autogestion de la douleur : 57 %
  • raisons sociales : 40 %
  • prise de poids/stimulation de l’appétit : 39 % (dans cette catégorie, les gens s’en servaient principalement pour stimuler leur appétit)
  • stimuler la créativité durant certaines activités (travail, passe-temps, sexe et relaxation) : 18 %
  • autres raisons (améliorer l’humeur/se calmer lors des interactions avec d’autres personnes; mieux se concentrer au travail ou en regardant des films) : 17 %

Efficacité

Lorsqu’on a interrogé les participants sur l’efficacité du cannabis pour l’autogestion de diverses affections, les réponses ont varié. Environ 6 % des participants ont rapporté qu’il était inefficace, alors que jusqu’à 45 % d’entre eux l’ont décrit comme « plutôt ou extrêmement efficace ».

Effets secondaires

En plus des effets souhaités, certains participants ont affirmé avoir éprouvé les effets suivants lors de la consommation de cannabis ou après :

  • relaxation : 92 %
  • sensation d’être gelé : 74 %
  • sécheresse buccale : 64 %
  • augmentation de la toux : 45 %
  • augmentation de l’essoufflement : 27 %
  • augmentation de l’anxiété : 21 %
  • paranoïa : 22 %

Notons qu’il est possible que certaines personnes aient éprouvé plus d’un effet secondaire.

Selon les chercheurs, la plupart des participants (68 %) ont décrit ces effets secondaires comme « pas du tout embêtants ».

À retenir

Observance du TAR

Les chercheurs de Montréal ont constaté que 88 % des utilisateurs de cannabis avaient une charge virale indétectable (moins de 50 copies/ml), ce qui laisse penser que la vaste majorité d’entre eux n’avaient pas de difficulté à suivre fidèlement leur traitement. Ce résultat fait écho à celui d’une étude récente menée à Vancouver auprès de 523 personnes séropositives. Lors de celle-ci, les chercheurs ont trouvé que le cannabis n’avait aucun impact sur l’observance du TAR, et ce, même s’il était consommé tous les jours.

Inhalation de la fumée

La plupart des participants à l’étude montréalaise ont affirmé qu’ils inhalaient de la fumée de cannabis. Près de la moitié des participants s’apercevaient d’une augmentation temporaire de leurs symptômes respiratoires lorsqu’ils inhalaient de la fumée de cannabis, mais ces effets étaient limités à la toux et/ou à l’essoufflement.

Après avoir examiné la littérature scientifique sur le lien éventuel entre le cannabis et les maladies respiratoires graves, les chercheurs montréalais ont affirmé que le seul fait de fumer du cannabis « n’était pas associé à un risque accru de maladie pulmonaire obstructive chronique (MPOC), de déclin pulmonaire ou de cancer du poumon ». Ils ont toutefois ajouté que « les professionnels de la santé doivent être conscients des effets respiratoires potentiellement nocifs du cannabis fumé sous forme de joints et être prêts à suggérer d’autres voies d’administration de la drogue telles que le vapotage. La consommation de cannabis sous forme d’huiles ou de comestibles, particulièrement si [les personnes séropositives] sont d’anciens ou d’actuels fumeurs de cigarettes, est une autre méthode d’administration, mais on doit être conscient des différences de pharmacocinétique entre le cannabis inhalé et ingéré, lesquelles pourraient faire en sorte qu’une telle substitution de voie d’administration n’est pas préférable pour le patient ».

Paranoïa et anxiété

Dans la présente étude, 22 % des participants ont dévoilé avoir éprouvé de la paranoïa et 21 % avaient éprouvé de l’anxiété après avoir consommé du cannabis. Voici ce qu’ont dit les chercheurs montréalais à ce sujet :

« Des données probantes portent à croire que l’on devrait décourager fortement les personnes ayant des antécédents familiaux de schizophrénie ou de psychose induite par le cannabis d’utiliser des produits contenant une forte concentration de cannabinoïdes psychoactifs, et plus particulièrement du THC. Les outils comme la version révisée du Test de détection du trouble de consommation de cannabis (CUDIT-R) sont conçus pour aider les professionnels de la santé à reconnaître une utilisation potentiellement dangereuse du cannabis ou encore un éventuel trouble de consommation de cannabis contre lequel une intervention additionnelle pourrait être nécessaire ».

Une autre équipe de chercheurs travaillant au Canada et dans d’autres pays à revenu élevé ont créé les « Lower-Risk Cannabis Use Guidelines » (Lignes directrices sur la consommation à moindre risque de cannabis). Selon l’équipe de Montréal, ces recommandations sont fondées sur des données probantes et ont été « conçues pour réduire le risque de conséquences indésirables pour la santé publique attribuables aux utilisateurs de cannabis… ». L’équipe encourage les professionnels de la santé à se familiariser avec le questionnaire CUDIT-R et les lignes directrices sur la réduction des risques.

Alcool, tabac, anxiété et dépression

Les chercheurs de Montréal ont affirmé que de nombreux participants (66 %) fumaient également du tabac. Cette proportion de fumeurs de tabac est élevée, car le taux de tabagisme ne serait que de 19 % parmi les Canadiens séronégatifs, selon les estimations. L’étude montréalaise incluait aussi des proportions relativement importantes de participants souffrant d’anxiété et de dépression. Selon les chercheurs, « de nombreux participants à notre étude affirmaient également consommer de l’alcool, ce qui laisse croire que l’éducation sur le cannabis pourrait se faire conjointement au counseling sur les stratégies de cessation/réduction du tabagisme et de l’alcool ».

À propos de l’étude

Cette étude menée à Montréal est imparfaite. Elle s’est déroulée dans un seul centre clinique auprès d’une population relativement petite composée principalement d’hommes. Il n’empêche qu’elle constitue un bon point de départ, car elle ouvre la voie à une étude future pour laquelle on recrutera davantage de personnes, y compris des femmes et d’autres populations clés touchées par le VIH au Canada.

Quelques pistes de recherche futures

Dans cette étude, certains participants ont dévoilé avoir recours au cannabis pour soulager la douleur. Les chercheurs de Montréal ont souligné les résultats d’une autre étude qui portent à croire que le cannabis « pourrait réduire la nécessité d’analgésiques opioïdes pour la maîtrise de la douleur ». L’équipe a entre autres mis en valeur une analyse réalisée à Vancouver qui laisse entendre que certaines personnes consomment du cannabis pour réduire leur dépendance au crack-cocaïne.

Selon les chercheurs de Montréal, ces résultats « sont pertinents étant donné les taux de mortalité attribuables à la crise des opioïdes au Canada ».

Ressources

Lower-Risk Cannabis Use GuidelinesAmerican Journal of Public Health (en anglais seulement)

Outils de dépistage de la consommation problématique de cannabisAssociation canadienne de santé publique (en anglais seulement)

Inflammation, VIH et marijuana  –  TraitementActualités 225

L’alcool et non la marijuana est associé aux dommages hépatiques chez les femmes atteintes du VIH et de l’hépatite CNouvelles CATIE

Un sondage canadien compare l’utilisation de la marijuana en fonction de diverses affections médicalesNouvelles CATIE

—Sean R. Hosein

RÉFÉRENCES :

  1. Costiniuk CT, Saneei Z, Salahuddin S, et al. Cannabis consumption in people living with HIV: Reasons for use, secondary effects, and opportunities for health education. Cannabis and Cannabinoid Research. 2019 Sep 23;4(3):204-213.
  2. Sohler NL, Starrels JL, Khalid L, et al. Cannabis use is associated with lower odds of prescription opioid analgesic use among HIV-infected individuals with chronic pain. Substance Use and Misuse. 2018 Aug 24;53(10):1602-1607.
  3. Socías ME, Wood E, Lake S, et al. High-intensity cannabis use is associated with retention in opioid agonist treatment: a longitudinal analysis. Addiction. 2018 Dec;113(12):2250-2258.
  4. Socías ME, Kerr T, Wood E, et al. Intentional cannabis use to reduce crack cocaine use in a Canadian setting: A longitudinal analysis. Addictive Behaviors. 2017 Sep;72:138-143.
  5. Fischer B, Pang M, Tyndall M. The opioid death crisis in Canada: crucial lessons for public health. Lancet Public Health. 2019 Feb;4(2):e81-e82.
  6. Lake S, Kerr T, Werb D, et al. Guidelines for public health and safety metrics to evaluate the potential harms and benefits of cannabis regulation in Canada. Drug and Alcohol Review. 2019 Sep;38(6):606-621.
  7. Hill KP. Medical use of cannabis in 2019. JAMA. 2019 Aug 9; 322(10):974–975.