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L’étude PARTNER : Une conversation avec James Wilton

Bob Leahy, éditeur de PositiveLite.com, et James Wilton de CATIE ont une conversation sur l’étude PARTNER. Que nous dit-elle sur le risque de transmission du VIH entre les hommes gais sérodifférents lorsque le partenaire séropositif a une charge virale indétectable?

Bob Leahy : Bonjour James

Je vous remercie d’avoir accepté de parler de nouveau à PositievLite.com, cette fois au sujet de l’étude PARTNER. J’ai lu votre analyse des résultats provisoires, que Positive Lite.com a publiée ici. Elle m’a ramené au jour à la CROI où l’on a appris la nouvelle qu’il existait enfin des données concernant le risque de transmission du VIH parmi les hommes gais ayant une charge virale indétectable. J’étais bien excité ce jour-là. Êtes-vous d’accord pour dire que cette nouvelle constitue une percée?

James : Oui, je crois que les résultats préliminaires de cette étude sont très importants. Depuis la publication des résultats de l’étude HPTN052 en 2011 – qui indiquaient que le traitement antirétroviral pouvait réduire considérablement le risque de transmission du VIH lors des rapports sexuels vaginaux –, des questions demeuraient en suspens quant aux implications pour les populations ayant principalement des rapports sexuels anaux, telles que certains hommes gais et les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes. Les résultats préliminaires de l’étude PARTNER aident à répondre à certaines de ces questions.

Nous avions quand même quelques bons indices de la très faible probabilité de transmission lorsque la charge virale était indétectable avant l’étude PARTNER, n’est-ce pas? Le fait que très peu de transmissions confirmées s’étaient produites lors des études menées chez des hétérosexuels qu’a examinées Mona Loutfy était bien établi, non? De nombreuses personnes en parlaient.

Bon, l’étude HPTN 052 nous avait montré qu’il était possible de réduire très considérablement le risque de transmission du VIH lors des rapports vaginaux en commençant un traitement antirétroviral, mais il n’était pas clair jusqu’à quel niveau précis le risque diminuait. Face à cette incertitude, Mona Loutfy – une médecin et chercheuse œuvrant au Woman’s College Hospital de Toronto – a effectué une revue de la recherche menée auprès de couples sérodifférents afin de déterminer combien de transmissions du VIH s’étaient produites lorsque la charge virale était indétectable.

L’équipe de recherche de la Dre Loutfy a recensé six études menées auprès de couples sérodifférents où le ou la partenaire ayant le VIH suivait une thérapie antirétrovirale (TAR). Lors des études en question, aucune transmission du VIH ne s’était produite pendant que la charge virale était indétectable. Ce résultat était important parce que les couples avaient été suivis pendant longtemps, pour un total de près de 3 000 années de couple de suivi (équivalent de suivre 3 000 couples pendant un an sans qu’une transmission du VIH ait lieu).

Les résultats de cette revue ont attiré beaucoup d’attention, et il s’agissait certainement d’une bonne nouvelle. Toutefois, la revue avait aussi ses limitations, la principale étant que les couples inscrits à ces études disaient se servir de condoms la majorité du temps. Par conséquent, il était difficile de savoir dans quelle mesure l’absence de transmissions du VIH était attribuable à la charge virale indétectable et non à l’usage de condoms. Autrement dit, la revue n’a pas répondu à la question cruciale suivante : quel est le risque de transmission du VIH lorsque la charge virale est indétectable et qu’aucun condom n’est utilisé? Comme vous le savez, il s’agit d’une question à laquelle de nombreuses personnes cherchent la réponse.

De plus, la revue qu’a effectuée la Dre Loutfy n’a pas fourni d’information concernant l’ampleur de la diminution du risque lors des rapports sexuels anaux, car les études recensées par son équipe n’avaient inscrit que des couples hétérosexuels. Même s’il s’avérait que la réduction du risque est égale pour le sexe anal et le sexe vaginal, certains craignent que le risque demeure plus élevé en présence d’une charge virale indétectable lors des rapports anaux réceptifs (le partenaire séronégatif assume la position passive lors du rapport anal, c’est-à-dire le bottom), comparativement à d’autres activités sexuelles. Cela est dû au fait que le risque de transmission du VIH est bien plus élevé lors des rapports anaux réceptifs que lors des autres activités sexuelles quand la charge virale est détectable. Ainsi, il est possible que le risque soit aussi plus élevé lorsque la charge virale est indétectable.

Face aux lacunes de la recherche, aux incertitudes et aux questions restées en suspens, les énoncés de consensus d’experts jouent un rôle important pour orienter la traduction des recherches disponibles en messages utiles. Vous vous souviendrez peut-être que, peu de temps après la publication des résultats de l’étude HPTN 052 en 2011, l’Organisation mondiale de la santé a publié un consensus d’experts concluant que le traitement réduisait aussi le risque de transmission du VIH lors des rapports sexuels anaux; l’OMS stipulait cependant que la réduction du risque pourrait ou ne pourrait pas être équivalente à celle associée aux rapports vaginaux.

Plus récemment, mais toujours avant la publication des résultats de l’étude PARTNER, la British HIV Association a publié un consensus d’experts affirmant que le risque de transmission du VIH lors des rapports sexuels anaux et vaginaux est « extrêmement faible » lorsque la charge virale est indétectable et que d’autres conditions sont respectées. Celles-ci incluent l’absence d’ITS, la présence d’une charge virale indétectable pendant au moins six mois, le fait de passer régulièrement des tests de la charge virale et le dévoilement complet au sein du couple par rapport aux relations extraconjugales.

Parlons maintenant de l’étude PARTNER. Voulez-vous en résumer brièvement les résultats saillants, James?

Avec plaisir. L’étude PARTNER avait pour objectif de répondre à la question suivante : « Quel est le risque de transmission du VIH lors des rapports sexuels anaux ou vaginaux lorsque la charge virale est indétectable et qu’aucun condom n’est utilisé? ». Personne n’avait répondu à cette question auparavant.

Pour atteindre cet objectif, les chercheurs ont recruté des couples hétérosexuels et des couples d’hommes gais sérodifférents qui avaient déjà pris la décision – pour quelque raison que ce soit – de cesser d’utiliser régulièrement les condoms. De fait, en moyenne, les couples inscrits avaient déjà des relations sexuelles sans condom depuis deux ans avant de commencer l’étude. Il faut souligner que les chercheurs n’ont recruté que des couples dont le ou la partenaire ayant le VIH suivait une TAR. L’étude ne comptait pas de « groupe témoin », c’est-à-dire de couples ne suivant pas de traitement.

L’analyse préliminaire de l’étude PARTNER a été présentée en mars 2014 à l’occasion d’une conférence tenue aux États-Unis. Elle incluait des données se rapportant à 767 couples suivis entre septembre 2010 et novembre 2013. Au cours de cette période, les couples ont eu environ 44 000 relations sexuelles sans condom pendant que la charge virale était indétectable. Les activités en question incluaient 13 728 relations vaginales réceptives, 14 295 relations vaginales pénétrantes, 7 738 relations anales réceptives et 11 749 relations anales pénétrantes. Aucune transmission du VIH n’a eu lieu.

L’interprétation de ces résultats pose tout un défi. Comme il n’y avait pas de groupe témoin, il est difficile de savoir combien de transmissions du VIH se seraient produites si la personne séropositive n’avait pas suivi de traitement et si elle avait eu une charge virale détectable. Étant donné les résultats d’études antérieures, je me serais attendu à environ 10 cas de transmission pour chacune des catégories, soit les relations vaginales réceptives, les relations vaginales pénétrantes, les relations anales réceptives et les relations anales pénétrantes. Ainsi, en ce qui concerne ces actes sexuels, les résultats préliminaires n’étaient pas très convaincants puisqu’on ne se serait pas attendu à de nombreuses infections de toute façon. De plus, en ce qui concerne les relations vaginales en particulier, ces résultats sont moins convaincants que ceux de l’étude HPTN 052.

Le résultat le plus convaincant de l’analyse préliminaire est celui indiquant qu’aucune infection ne s’est produite parmi les participants malgré 7 738 relations anales réceptives. Comme je l’ai déjà mentionné, lorsque la charge virale est détectable, les relations anales réceptives comportent un risque de transmission beaucoup plus élevé que les autres genres de relations sexuelles. Dans l’étude PARTNER, je me serais attendu à constater environ 80 transmissions du VIH par le biais de relations anales réceptives si la charge virale du partenaire séropositif avait été détectable. Voilà un nombre significatif d’infections par le VIH, alors l’analyse préliminaire fournit les premières données probantes indiquant directement que le traitement peut réduire très considérablement le risque de transmission du VIH lors des relations anales réceptives.

Mais le seul fait qu’il n’y a eu aucune transmission du VIH durant cette étude ne veut pas dire que le risque se maintiendra à zéro à l’avenir?

Il y a toujours la possibilité que le hasard influence les résultats de la recherche. En général, plus l’étude compte de participants, moins il est probable que les résultats sont attribuables au hasard. Par exemple, si les participants à l’étude PARTNER avaient eu un million de relations sexuelles sans que le VIH se transmette une seule fois, le rôle éventuel qu’aurait joué le hasard aurait été bien plus petit, et les chercheurs pourraient affirmer avec plus de confiance que le « vrai » risque est de zéro. En revanche, si l’analyse n’avait porté que sur une centaine de relations sexuelles sans condom, le hasard aurait pu jouer un rôle bien plus important, et les chercheurs ne pourraient affirmer avec autant d’assurance que le « vrai » risque est de zéro.

Pour mieux comprendre le rôle que le hasard aurait joué lors de l’étude PARTNER, les chercheurs ont calculé des limites de confiance supérieures pour leurs résultats. Essentiellement, les limites de confiance sont des outils qu’utilisent les chercheurs afin de tenir compte des effets potentiels du hasard et d’établir avec beaucoup de confiance une plage de valeurs à l’intérieur de laquelle se situe le « vrai » risque.

Je me servirai des résultats concernant les relations anales réceptives pour expliquer comment les limites de confiance peuvent être interprétées.

Dans l’analyse préliminaire de l’étude PARTNER, on a calculé que la limite de confiance supérieure pour le risque de transmission du VIH lors d’une seule relation anale réceptive sans condom en présence d’une charge virale indétectable était de 0,05 % (équivalent d’une seule transmission par tranche de 2 000 expositions). Cela veut dire que le « vrai » risque lors d’une seule relation anale réceptive sans condom est très probablement inférieur à 0,05 % lorsque la charge virale est indétectable. Ce calcul est très significatif puisque le risque moyen lors d’une seule relation anale réceptive sans condom en présence d’une charge virale détectable est de 1,4 % (équivalent d’une transmission par tranche de 71 expositions). Cette réduction de 1,4 % à 0,05 % représente une diminution du risque de 96 %; voilà une baisse très importante du risque qui équivaut à celle observée pour les relations vaginales lors de l’étude HPTN 052.

Bien qu’il soit plus probable que le « vrai » risque approche davantage de zéro que de la limite de confiance supérieure, les chercheurs ne peuvent écarter la possibilité statistique que le risque s’élève à 0,05 %. Cela est préoccupant dans une certaine mesure car 0,05 % ressemble au risque moyen de transmission du VIH associé à une seule relation vaginale sans condom lorsque la charge virale est détectable; rappelons qu’une telle activité est généralement considérée comme étant « à risque élevé » pour l’infection par le VIH par la majorité des lignes directrices.

Il est important de souligner que les relations anales réceptives avaient une limite de confiance supérieure relativement élevée parce que, durant cette étude, il s’est produit relativement peu de ce genre d’acte sexuel (environ 7 000 comparativement à plus de 11 000 pour chacune des autres catégories d’actes sexuels). Il est donc possible que le hasard ait joué un rôle plus important dans les résultats se rapportant aux relations anales réceptives.

À mesure que l’étude PARTNER se poursuit, et que davantage de relations anales réceptives sans condom ont lieu, la limite de confiance supérieure commencera à diminuer et à approcher de zéro (si l’on suppose qu’aucune transmission n’a lieu). Cela permettra aux chercheurs de conclure avec plus de confiance que le « vrai » risque est plus proche de zéro et pas aussi élevé que 0,05 %. L’étude se poursuit justement pour cette raison, et les chercheurs comptent recruter davantage d’hommes gais.

Je sais que tout cela peut porter à confusion et est difficile à interpréter, mais je crois qu’on peut résumer la situation en soulignant deux conclusions principales. En premier lieu, l’analyse nous dit que le changement dans le risque de transmission du VIH lors des relations anales est équivalent à celui associé aux relations vaginales. Voilà une très bonne nouvelle que nous ignorions auparavant. Toutefois, la deuxième conclusion est que l’étude n’a pas pu écarter la possibilité que les relations anales réceptives comportent toujours un risque plus élevé que les autres activités sexuelles lorsque la charge virale est indétectable. C’est un constat malheureux, mais on peut espérer que l’analyse intégrale permettra d’écarter cette possibilité.

Dans le passé, nous avons toujours précisé que le risque de transmission du VIH pouvait augmenter si l’un ou l’autre partenaire avait une ITS. Est-ce que l’étude PARTNER nous dit si les ITS sont toujours un facteur qui complique la question?

Nous avons de solides données probantes indiquant que les ITS peuvent augmenter le risque de transmission du VIH, qu’elles soient présentes chez le partenaire séronégatif ou séropositif. Malheureusement, comme la plupart des études sur les ITS n’ont pas fait le suivi de la charge virale des partenaires séropositifs, il n’est pas clair si cela est vrai lorsque la charge virale est indétectable.

Au cours de l’étude PARTNER, 16 % des hommes gais et 5 % des hommes et femmes hétérosexuels ont reçu un diagnostic d’ITS à un moment donné de l’étude. Bien qu’il soit rassurant qu’aucune transmission du VIH ne se soit produite malgré la présence d’ITS, il est difficile d’en tirer une conclusion plus définitive parce que l’analyse préliminaire présentée lors de la conférence incluait peu de données sur les ITS. Mentionnons, par exemple, que les présentateurs n’ont rien dit sur les types d’ITS diagnostiquées, les régions du corps touchées, la durée des infections, le traitement prescrit (le cas échéant) ou encore sur combien de relations sexuelles sans condom avaient eu lieu en présence d’une ITS sur les 44 000 recensées. Espérons que l’analyse finale de l’étude PARTNER inclura davantage d’information afin que nous puissions mieux comprendre l’impact potentiel des ITS sur le risque de transmission lorsque la charge virale est indétectable.

Il est également important de noter que les participants séronégatifs et séropositifs recevaient des soins tous les six mois au cours de l’étude qui incluait le dépistage et le traitement des ITS. Cela aurait pu aider à limiter l’impact des ITS sur la transmission du VIH, Ainsi, pour le moment, je crois que nos messages doivent continuer à stipuler que les ITS pourraient augmenter le risque de transmission du VIH lorsque la charge virale est indétectable.

Qu’en est-il de la question du sperme? Nous soulignons depuis toujours que le virus peut être présent dans le sperme même s’il n’est pas possible de le mesurer dans le sang. Quelle importance ce facteur revêt-il maintenant, étant donné qu’aucune transmission ne s’est produite lors de X relations sexuelles pendant l’étude PARTNER, alors qu’il est presque certain qu’il y avait du virus présent dans le sperme d’au moins quelques participants ayant une charge virale indétectable? Il est vrai que nous ignorons quelle quantité de virus dans le sperme est nécessaire pour causer la transmission, mais si le sperme avait été un important facteur de risque, il y aurait certainement eu des transmissions, n’est-ce pas?

Nous savons que les personnes ayant une charge virale indétectable dans le sang peuvent parfois avoir une quantité détectable (quoique réduite) de virus dans les autres liquides corporels comme le sperme et les sécrétions vaginales et rectales. Cependant, comme vous l’avez souligné, les implications pour la transmission du VIH ne sont pas bien définies.

Alors que certaines études indiquent que la discordance entre la charge virale sanguine et celle dans les autres liquides corporels est fréquente, d’autres laissent croire le contraire. Malheureusement, les responsables de l’étude PARTNER n’ont pas mesuré la charge virale dans les sécrétions génitales et rectales, alors nous ne savons rien sur la fréquence de ce phénomène chez les participants inscrits à cette étude. Cette lacune fait en sorte qu’il est difficile de tirer des conclusions définitives. Il est toutefois très probable qu’au moins quelques participants avaient une quantité détectable de virus dans d’autres liquides biologiques, alors il est dans une certaine mesure rassurant qu’aucune transmission n’ait eu lieu.

Qu’en est-il des augmentations passagères de la charge virale, c’est-à-dire les fameux « blips »? Est-ce que PARTNER nous dit quelque chose à ce sujet?

L’analyse préliminaire n’incluait que des données portant sur des couples où le partenaire séropositif avait une charge virale indétectable dans le sang. Or, comme la charge virale n’était mesurée que tous les six mois, il est possible que celle de certains partenaires ait augmenté temporairement entre les visites à la clinique de l’étude. Malheureusement, nous ne connaissons pas la fréquence de ce phénomène.

Nous savons pourtant que 343 couples inscrits à l’étude PARTNER ont été exclus de l’analyse préliminaire. Il importe de souligner que 55 d’entre eux (16 %) ont été exclus parce le partenaire séropositif avait une charge virale sanguine détectable. Il se peut que des « blips » se soient produits chez certains d’entre eux, mais on n’en fait pas mention dans l’analyse préliminaire. Ce résultat souligne aussi l’importance d’effectuer régulièrement des tests de la charge virale afin de s’assurer que le traitement est efficace et que la charge virale est complètement supprimée. Il faut aussi mentionner que 243 couples ont été exclus parce qu’ils ont manqué une visite de suivi, ce qui veut dire qu’ils ne s’impliquaient pas totalement dans leurs soins et ne passaient pas régulièrement de tests de la charge virale.

James, je constate que les gens souhaitent parfois que l’on exprime les résultats d’études de façon simple, alors que la simplification n’est pas facile. Êtes-vous d’accord? Prenons comme exemple le commentaire fait par l’une des chercheuses de l’étude PARTNER à propos, je crois, du risque de transmission lors des relations anales sans condom lorsque la charge virale du partenaire séropositif est indétectable :  « Notre meilleure estimation est que le risque est de zéro », a-t-elle dit. Vous n’avez pas mentionné ce commentaire. Pourquoi?

Comme toute étude de recherche, l’étude PARTNER a son lot d’incertitudes et de limitations qui font en sorte qu’il est difficile de traduire les résultats en messages simples. Les intervenants de première ligne doivent s’assurer que leurs messages sont suffisamment nuancés pour être exacts, mais assez simples pour avoir du sens. Le défi est énorme, mais les énoncés de consensus d’experts peuvent jouer un rôle important pour orienter le développement des messages.

À mon avis, l’affirmation « Notre meilleure estimation est que le risque est de zéro » n’est pas une réponse très nuancée. Mettons, par exemple, que les participants à l’étude n’ont eu que 10 relations sexuelles sans condom et qu’aucune transmission ne s’est produite. Dans ce contexte, la meilleure estimation statistique serait aussi de zéro. Toutefois, une telle affirmation ne reflète pas l’incertitude associée à un tel résultat. De plus, elle décrit le risque comme une valeur absolue (zéro), et je ne crois pas qu’on devrait faire cela.

Qui plus est, ce commentaire n’était que l’avis d’une seule auteure de l’étude et a été fait en réponse à une question du public. La conclusion de la présentation faite à la conférence – laquelle a été passée en revue par tous les auteurs et un comité de pairs – affirme que le risque de transmission du VIH parmi les couples sérodifférents stables faisant partie de l’analyse était « extrêmement faible, mais l’incertitude à l’égard du risque perdure, particulièrement en ce qui concerne les relations anales réceptives. Un suivi continu est essentiel » Bien que cette réponse soit moins satisfaisante et moins simple que « zéro », elle est plus précise et nuancée.

C’est compris. Dans votre article, vous dites : « Pour cette raison, la TAR représente un nouvel outil important pour la prévention du VIH et a aussi le potentiel d’atténuer la culpabilité, le blâme et l’anxiété associés à la possibilité de transmettre le VIH à son partenaire ».  Je suis d’accord à 100 %, mais pourquoi dire un « nouvel outil »? Certains tiennent des propos semblables depuis la publication de la déclaration suisse.

La déclaration suisse a été publiée en 2008, mais il n’existait pas de données concluantes quant à l’efficacité du traitement pour la prévention du VIH avant la publication des résultats de l’HPTN 052 en 2011. De plus, les données probantes indiquant que le traitement peut réduire le risque de transmission du VIH lors des relations anales ne sont arrivées qu’en 2014 avec la publication de l’analyse préliminaire de l’étude PARTNER. Je pense que nous pouvons convenir qu’il d’agit d’information relativement « nouvelle ». Quoi qu’il en soit, je sais que nous sommes d’accord avec le fait que cette information ne parvient pas aux personnes qui en ont besoin, alors elle est nouvelle pour de nombreuses personnes, d’où l’importance de faire cette entrevue.

Avec le recul, diriez-vous que la déclaration suisse, qui a été critiquée par de nombreuses personnes à l’époque, a prédit de façon très juste le risque de transmission réel?

Je pense que la déclaration suisse a été contestée par de nombreuses personnes à l’époque parce que, malgré l’absence de données concluantes indiquant que le traitement pouvait réduire le risque de transmission du VIH, les auteurs ont pris position en affirmant avec certitude que le risque était de zéro lorsque certaines conditions étaient respectées. À vrai dire, depuis la publication de l’énoncé, l’un des auteurs a déclaré publiquement qu’il regrettait cette position absolue. Ses propos sont résumés dans un  article sur le site AIDSMAP

Je crois aussi que la déclaration suisse avait surtout été rédigée pour influencer le système de justice pénale et moins pour orienter les messages de la santé publique, tout comme l’énoncé de consensus publié le mois dernier par un groupe de scientifiques canadiens. Cela dit, je pense que la déclaration suisse a eu un impact positif, surtout parce qu’elle a sensibilisé les gens au potentiel de la charge virale indétectable comme moyen de réduire le risque de transmission, ce qui a servi de motivation aux études subséquentes comme HPTN 052 et PARTNER.

Passons aux implications de l’étude PARTNER. Pensez-vous que nous devrions y réagir dès maintenant ou vaudrait-il mieux attendre les résultats finaux avant d’ajuster nos messages de prévention ou de laisser croire aux hommes gais que certaines activités sont peut-être plus sécuritaires qu’on le disait auparavant?

Je pense que nous devrions réagir dès maintenant aux conclusions que nous pouvons tirer avec confiance des résultats de l’étude PARTNER. Par exemple, nos messages devraient affirmer que nous disposons de données concluantes indiquant que le traitement peut réduire de façon très importante le risque de transmission du VIH lors des relations sexuelles anales réceptives et que cette réduction semble être équivalente à celle associée aux relations vaginales. Toutefois, à la lumière des résultats de l’étude PARTNER, je crois que nos messages devraient aussi dire que le risque de transmission pourrait toujours être plus élevé lors des relations anales réceptives lorsque la charge virale est indétectable, comparativement aux autres activités sexuelles. Cela dit, certains experts (dont ceux de la British HIV Association) estiment que le risque diminue jusqu’au même niveau pour les relations vaginales et anales lorsque certaines conditions sont réunies.

Y a-t-il d’autres études en cours qui pourraient confirmer – ou pas – les résultats provenant jusqu’à présent de l’étude PARTNER?

Les responsables de l’étude PARTNER ont arrêté de suivre les participants en avril de cette année, alors je m’attends à ce que l’analyse finale soit publiée plus tard cette année ou au début de l’année prochaine. Elle inclura de l’information sur les couples gais figurant dans l’analyse préliminaire dont le suivi a continué jusqu’en avril 2014, au lieu de se terminer en novembre 2013. Espérons qu’aucune transmission du VIH n’aura eu lieu et que la limite de confiance supérieure pour les relations anales réceptives sera plus près de zéro.

L’étude PARTNER2 vient de commencer et ne se terminera qu’en 2017. Celle-ci continue de suivre les couples gais inscrits à l’étude PARTNER et tente de recruter 400 couples additionnels. L’objectif principal de l’étude est de recueillir davantage de données sur les relations anales réceptives afin de faire diminuer la limite de confiance supérieure.

Une étude semblable se poursuit aussi en Australie sous le nom d’Opposites Attract. Lorsque celle-ci et les études PARTNER seront terminées, nous disposerons d’une très grande quantité de données sur ce sujet que nous pourrons, espérons-le, combiner en une seule analyse. L’estimation qui émergera de cette analyse nous permettra d’établir avec beaucoup de confiance le « vrai » risque de transmission du VIH lorsque la charge virale est indétectable.

Nous attendrons ce jour-là avec impatience. J’ai une dernière question pour vous. Je m’aperçois que la prévention du VIH, et plus particulièrement les choix que doivent faire les hommes gais en ce qui concerne la prise de risques sexuels, sont de plus en plus fondés sur des données scientifiques complexes qui ne cessent d’évoluer. Quel impact cette complexité croissante a-t-elle sur votre travail et le rôle que joue CATIE comme fournisseur de données probantes susceptibles d’orienter les choix des hommes gais?

C’est un défi, c’est certain. La science est complexe, et il n’existe pas de réponses simples qui s’appliquent à tout le monde. Comme je l’ai mentionné tantôt, lorsqu’on développe des messages se rapportant à la science, il faut trouver un équilibre entre l’expression des nuances et le maintien de la simplicité et de la pertinence. Il est également important que les messages soient exprimés d’une manière qui respecte la sexualité, qui ne porte aucun jugement et qui soit exempte de prescription.

On doit également garder à l’esprit que la science et les chiffres ne sont qu’un seul élément figurant dans la prise de décisions des hommes gais. Il y a tellement d’autres facteurs qui jouent et qui doivent être discutés, tels que le contexte, les relations affectives, la confiance, l’intimité, la santé mentale, la consommation d’alcool et de drogues, la stigmatisation, l’accès aux soins et au traitement, etc. Dans certains cas, la science et les chiffres ne constituent qu’une petite partie du processus qui amène une personne à prendre une décision éclairée.

Dans un proche avenir, j’espère sincèrement que des énoncés de consensus d’experts et des lignes directrices sur le counseling verront le jour au Canada parce que nous en avons grandement besoin. J’espère que CATIE, les fournisseurs de services de première ligne et les membres de la communauté participeront à leur développement.

Je l’espère aussi. James, comme toujours, je vous remercie d’avoir parlé à PositiveLite.com. Cela a été un grand plaisir.

Merci Bob.

Cet article a d’abord paru sur PositiveLite.com, le magazine en ligne sur le VIH du Canada.