- Des scientifiques ont analysé des données se rapportant à la santé de 25 000 personnes séropositives et de 500 000 personnes séronégatives
- Le risque de démence a baissé considérablement chez les personnes séropositives sur une période de 23 ans
- Cette étude souligne la nécessité d’intégrer la santé cognitive et le dépistage de la démence dans les soins liés au VIH
Au début des années 1980, alors que l’on commençait à reconnaître la pandémie du VIH, nombre de médecins et de leurs patient·e·s remarquaient que certaines personnes atteintes éprouvaient des problèmes cérébraux liés au VIH, notamment de la difficulté à penser clairement et à raisonner, ainsi que des problèmes de mémoire. Dans les cas graves, la démence et une perte de personnalité pouvaient se produire. Ces problèmes survenaient parce que des cellules immunitaires infectées par le VIH se déplaçaient jusqu’au cerveau pour y libérer de nouvelles copies du virus, des protéines virales et des messagers chimiques nocifs. Cette association d’éléments causait de l’inflammation dans le cerveau et, avec le temps, risquait d’entraîner une détérioration de la santé et du fonctionnement de cet organe vital. Dans les cas graves d’immunodéficience liée au VIH (sida), le cerveau devenait sujet à l’infection par d’autres virus, bactéries, champignons et parasites. Ces autres microbes pouvaient causer des dommages additionnels au cerveau.
Changement attribuable au traitement efficace du VIH
À partir de 1996, l’accessibilité étendue de traitements efficaces contre le VIH (traitements antirétroviraux ou TAR) au Canada et dans d’autres pays à revenu élevé a fait croître le nombre de personnes n’ayant pas de VIH détectable dans leur corps. Grâce à cette charge virale indétectable, le système immunitaire fonctionnait mieux et la santé générale des personnes atteintes s’améliorait. De nos jours, le TAR a fait en sorte que la démence liée au VIH est devenue comparativement rare au Canada et dans d’autres pays à revenu élevé, notamment chez les personnes qui reçoivent des soins et qui ont une charge virale indétectable.
Un autre bienfait du TAR réside dans le fait qu’un grand nombre de personnes qui suivent ce traitement comme il se doit et qui maintiennent une charge virale indétectable peuvent s’attendre à connaître une espérance de vie quasi normale. Pour cette raison, de nombreuses personnes séropositives vivront assez longtemps pour faire face aux problèmes associés au vieillissement, et ce, au même titre que les personnes séronégatives. Le déclin cognitif et la démence figurent parmi ces problèmes.
Étude américaine sur la démence
Une équipe de recherche affiliée à Kaiser Permanente, un système de prestation de soins aux États-Unis, a analysé et comparé des données se rapportant à la santé de quelque 25 000 personnes séropositives et 500 000 personnes séronégatives. Les données ont été recueillies entre les années 2000 et 2023. L’équipe s’est concentrée spécifiquement sur les diagnostics de démence inscrits dans les dossiers médicaux des participant·e·s.
Dans l’ensemble, l’équipe de recherche a constaté que le nombre de diagnostics de démence a baissé au fil du temps dans les deux populations. Les nouveaux cas de démence étaient toutefois plus courants parmi les personnes séropositives. Certain·e·s de nos lecteurs et lectrices pourraient s’alarmer de ce constat, mais il importe de souligner que les proportions de personnes séropositives atteintes de démence étaient relativement faibles.
Le déclin de la fonction cognitive et la démence peuvent causer une détérioration de la qualité de vie et devenir invalidants. Cette équipe de scientifiques réclame donc qu’« une attention soutenue soit portée à la santé cognitive, ainsi que l’intégration de services centrés sur la démence dans les soins liés au VIH ».
Détails de l’étude
L’équipe de recherche a analysé des bases de données de santé compilées par Kaiser Permanente dans les États suivants :
- Californie
- Maryland
- Virginie
- Washington, D.C.
Les données se rapportant à chaque personne séropositive ont été appariées à celles de 20 personnes séronégatives du même âge, du même genre et du même groupe ethnique qui s’étaient inscrites dans le système Kaiser la même année, entre autres facteurs. Grâce à cet appariement, les profils des participant·e·s étaient les plus similaires possibles, à l’exception évidente du statut VIH.
Voici la répartition des participant·e·s selon le statut VIH :
- personnes séropositives : 24 762
- personnes séronégatives : 494 963
Les personnes séropositives avaient le profil moyen suivant au moment de leur admission à l’étude :
- 87 % d’hommes cisgenres, 13 % de femmes cisgenres
- âge : 51 ans
- compte de CD4+ : 500 cellules/mm3 ou plus chez 48 % des participant·e·s
- 82 % des personnes suivaient un TAR et 70 % d’entre celles-ci avaient une charge virale indétectable
- principaux groupes ethnoraciaux : Blanc·he·s – 46 %; Noir·e·s – 23 %; Hispaniques – 20 %; Asiatiques – 4 %
- taux élevés de cholestérol : 45 %
- antécédents de tabagisme : 37 %
- hypertension : 33 %
- dépression : 26 %
- obésité : 21 %
- trouble lié à l’usage d’une substance : 14 %
- diabète : 13 %
- maladie cardiovasculaire : 6 %
- AVC : 3 %
Résultats
Voici la répartition globale des diagnostics de démence posés au cours de l’étude :
- personnes séronégatives : 9 428 cas de démence (2 %)
- personnes séropositives : 819 cas de démence (3 %)
Plus importantes que le nombre de cas de démence furent les tendances constatées au fil du temps. Au cours de l’étude, le risque de nouveaux diagnostics de démence a baissé dans les deux groupes de participant·e·s. Chez les personnes séropositives, le risque a baissé de presque cinq fois.
Malgré cette baisse, cependant, les nouveaux cas de démence étaient plus susceptibles de concerner des personnes séropositives. Cette tendance a été observée malgré la prise en considération par les scientifiques de facteurs tels que les suivants :
- facteurs sociodémographiques
- autres problèmes de santé
- usage de substances
- fréquence des consultations de prestataires de soins
Les tendances observées chez les personnes séropositives se produisaient sans égard au groupe ethnoracial ou au sexe assigné à la naissance.
L’équipe de recherche a effectué une analyse de sensibilité qui a consisté à exclure les participant·e·s appartenant aux catégories suivantes de personnes séropositives :
- charge virale détectable lors de l’admission à l’étude
- faible compte de CD4+ dans le passé
Malgré ces ajustements, soit l’exclusion des facteurs ci-dessus de l’analyse, les tendances globales constatées dans le groupe intégral de personnes séropositives sont restées inchangées.
Type de démence
Malheureusement, l’équipe de recherche n’a pas été en mesure d’offrir de l’information détaillée concernant les formes spécifiques de démence dont la plupart des personnes dans cette étude étaient atteintes. Comme nous l’avons mentionné plus tôt, le VIH lui-même contribue à des cas de démence depuis le début de la pandémie, bien que des rapports laissent croire que cela se produit rarement de nos jours dans les pays à revenu élevé chez les personnes sous TAR dont la charge virale est indétectable. Comme la plupart des personnes inscrites à cette étude auraient fini par suivre un TAR et par avoir une charge virale indétectable, l’équipe de recherche a affirmé qu’il était improbable que les problèmes cognitifs liés au VIH aient contribué à la plupart des cas de démence dans son étude (Jennifer Lam, Ph. D., Kaiser Permanente, communiqué personnel).
Toujours selon l’équipe de recherche, la proportion de cas de démence d’Alzheimer était plus faible chez les personnes séropositives (2 %) que chez les personnes séronégatives (9 %). Aucune explication de cette différence n’a été offerte.
D’autres études ont laissé croire que les personnes séropositives qui utilisent des analogues nucléosidiques dans le cadre de leur traitement contre le VIH courent un moindre risque de présenter la démence d’Alzheimer. Il s’agit cependant d’études par observation qui ne pourraient prouver que la prise d’analogues nucléosidiques réduit le risque de la maladie d’Alzheimer.
Il importe de noter que nous parlons ici d’une étude rétrospective. Cela veut dire que des données recueillies dans le passé à une fin particulière ont été analysées de nouveau à une fin différente. Il est possible qu’une étude conçue de cette manière ait amené l’équipe à tirer des conclusions erronées. Il est toutefois à noter que plusieurs autres études ont permis de constater des tendances semblables. Mentionnons entre autres que cette équipe de recherche n’a pas recueilli de données sur l’exercice, même si cette question pourrait s’avérer utile à des études futures examinant les risques cardiovasculaires et la santé cérébrale.
Pourquoi le risque de démence a-t-il diminué au fil du temps?
Selon l’équipe de recherche, plusieurs facteurs ont joué un rôle dans le déclin du risque de démence chez les personnes séropositives inscrites à cette étude, y compris les suivants :
- TAR plus efficace
- meilleure prise en charge des comorbidités pouvant contribuer à la démence liée à l’âge (notamment la prescription de médicaments contre l’hypercholestérolémie, l’hypertension et l’hyperglycémie, ainsi que le suivi de ces problèmes)
- cessation du tabagisme
Importance d’une charge virale indétectable
Le maintien d’une charge virale indétectable est essentiel pour rester en bonne santé. Cette équipe de recherche a toutefois souligné que « le maintien constant de la suppression virale peut être difficile, surtout pour les personnes âgées dont le déclin cognitif risque de compromettre l’observance du TAR ». Ainsi, au fur et à mesure que les personnes sous TAR vieillissent, il est possible que leurs prestataires de soins de santé doivent vérifier leur observance du TAR et offrir de l’assistance lorsque cela est nécessaire.
À retenir
L’importance de ce rapport produit par Kaiser Permanente tient au fait que l’étude a duré 23 ans et a recueilli des données se rapportant à plus d’un demi-million de personnes.
La bonne nouvelle est que cette étude a révélé que le risque de démence est en train de diminuer chez les personnes séropositives, si bien qu’il approche de celui observé chez les personnes séronégatives issues de populations semblables. Il reste toutefois que le risque global de démence demeure plus élevé chez les personnes vivant avec le VIH. Pour cette raison, l’équipe de recherche recommande que « le dépistage et le traitement de la démence continuent d’être une priorité des soins primaires liés au VIH pour les années à venir ».
L’équipe de recherche a également affirmé que ses résultats « soulignent la nécessité d’intégrer des considérations spécifiques liées au VIH dans les stratégies de soins plus larges centrées sur le vieillissement. Étant donné que les personnes séropositives connaissent souvent l’isolement social et ont moins d’options en matière de soins informels, on pourrait favoriser des soins plus inclusifs et avoir une incidence positive sur le bien-être des personnes séropositives vieillissantes en adaptant l’infrastructure existante des soins liés à la démence et au VIH afin de répondre aux besoins croissants ».
Un mot à propos du risque résiduel de démence
Aux fins d’une autre analyse effectuée par Kaiser Permanente, une équipe de recherche a suivi 21 354 personnes séropositives (et aucune personne séronégative). Lors de l’analyse en question, le fait d’avoir eu un faible compte de CD4+ (moins de 200 cellules/mm3) dans le passé était associé à l’augmentation subséquente du risque de démence. L’équipe de recherche a trouvé que ce dernier diminuait énormément chez les personnes dont le compte de CD4+ atteignait les 500 cellules/mm3 ou plus dans les deux ans suivant l’amorce du TAR. Notons toutefois que le risque n’était pas éliminé.
Selon l’équipe de recherche, le fait d’avoir eu un faible compte de CD4+ dans le passé reflète très probablement un retard dans le diagnostic du VIH et l’amorce du TAR. Elle a également affirmé qu’il était possible qu’un si faible compte de CD4+ ait contribué à des lésions cérébrales. Même s’il est probable que l’amorce du TAR aide le cerveau à se rétablir dans une large mesure, des lésions risquent de persister. D’autres études ont permis de constater une tendance semblable chez des personnes dont le compte de CD4+ était faible avant l’amorce du TAR.
Cette deuxième analyse souligne l’importance du diagnostic précoce du VIH et de l’amorce rapide du TAR.
Colombie-Britannique
Des scientifiques de la Colombie-Britannique ont également étudié le risque de démence auprès de quelque 5 000 personnes atteintes du VIH sur une période de 15 ans. L’équipe a constaté un taux de démence de 2 % chez les participant·e·s, ce qui est comparable au taux observé dans la grande étude américaine dont nous avons parlé dans ce bulletin de Nouvelles CATIE. L’équipe britanno-colombienne a affirmé que l’immunosuppression (compte de CD4+ inférieur à 50 cellules/mm3 dans le passé) et l’inflammation augmentaient le risque subséquent de démence. Elle réclame « une meilleure intégration des services de soins offerts pour le VIH, la santé mentale, les troubles liés à l’usage de substances et d’autres comorbidités génératrices de risques afin de réduire le risque de démence dans cette population ».
Démence : une maladie évitable
À mesure que les gens vieillissent, il est important qu’ils fassent des activités qui soient bonnes pour le cerveau. De telles activités peuvent retarder considérablement l’apparition du déclin cognitif ou ralentir ce dernier lorsqu’il a déjà commencé.
Les conseils généraux suivants peuvent contribuer à la santé générale et à la santé du cerveau :
- Consultez régulièrement votre prestataire de soins de santé pour faire suivre votre état de santé global et assurer la détection et le traitement précoces des maladies touchant le cerveau (maladies cardiovasculaires, hypertension, hypercholestérolémie, hyperglycémie);
- Faites de l’exercice régulièrement (votre prestataire de soins pourra vous recommander une activité qui vous convient);
- Faites-vous vacciner contre le zona (des études ont révélé que ce vaccin peut réduire le risque de démence);
- Adoptez une alimentation d’inspiration méditerranéenne, le régime DASH (Dietary Approaches to Stop Hypertension) ou une combinaison des deux appelée MIND (Mediterranean-DASH Intervention for Neurodegenerative Delay); des études ont révélé que ces régimes peuvent retarder le déclin cognitif;
- Maintenez un poids santé; au besoin, parlez à votre prestataire de soins pour savoir comment vous y prendre;
- Faites des exercices de réduction du stress au besoin;
- Au besoin, discutez du dépistage des problèmes de santé mentale avec votre prestataire de soins;
- Obtenez de l’aide pour réduire votre utilisation d’alcool, de tabac ou d’autres substances;
- Le cas échéant, faites-vous évaluer par votre prestataire de soins pour des problèmes de mémoire, de parole et de raisonnement;
- Joignez-vous à un club ou à un groupe social pour cultiver des interactions avec d’autres personnes.
Maintien d’un cerveau actif
La neuropsychologue Andrea Zammit (Rush University Medical Center, Chicago) étudie le risque de maladie d’Alzheimer et d’autres types de démence chez les personnes séropositives. Son étude la plus récente a porté sur près de 2 000 personnes âgées en moyenne de 80 ans qui n’avaient pas la démence lors de leur admission à l’étude. Après une période de suivi moyenne de huit ans, 551 personnes ont présenté la maladie d’Alzheimer et 719 autres, une déficience cognitive légère.
La Dre Zammit et ses collègues ont constaté que la participation à des activités susceptibles de stimuler l’intelligence peut contribuer aux bienfaits suivants :
- réduction de près de 40 % du risque de la maladie d’Alzheimer
- réduction de 36 % du risque de déficience cognitive légère
- retardement pouvant aller jusqu’à sept ans de l’apparition de la démence de type Alzheimer et de la déficience cognitive légère
Les activités qui pourraient convenir incluent la lecture de livres, l’écriture créative, suivre des cours universitaires ou l’apprentissage d’une nouvelle langue.
Les autres activités qui stimulent le cerveau incluent l’apprentissage d’un instrument de musique, la résolution de mots croisés et le Sudoku.
Prendre sa santé en charge nécessite du travail, mais en rendant les activités qui stimulent le cerveau divertissantes et intégrées dans la vie de tous les jours, on peut en récolter les bénéfices à long terme.
—Sean R. Hosein
Ressources
La santé du cerveau – un guide pratique pour un corps en santé pour les personnes vivant avec le VIH — CATIE
Le VIH et la maladie cardiovasculaire – CATIE
Une étude semestrielle trouve l’exercice et l’étirement bénéfiques pour le cerveau et le corps des personnes séropositives – Nouvelles CATIE
Programme de formation sur les troubles neurocognitifs – Université McGill
Une stratégie sur la démence pour le Canada : Ensemble, nous réalisons - Rapport annuel 2024 — Agence de la santé publique du Canada
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